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REGARD

La brèche ouverte

«Parfois, nous avons tout pour être heureux ; il ne nous manque que le bonheur. » Robert Sabatier

Depuis l’enfermement, il n’y a que des sourires fanés et que des distances à célébrer, mais le soleil… 

Cela fait depuis le 16 mars que nous sommes à l’ombre sous l’emprise d’une saison fastueuse. Calfeutrés derrière nos façades, nous nous interdisons de profiter des fabuleux rayons de l’astre du jour. Soleil glorieux au-dessus de nos appartements qui cadenassent nos peaux et nos esprits. Je ne sais plus le printemps, je n’ai pas signé encore d’armistice avec l’hiver. J’ai une correspondance bouleversée avec les saisons. J’ai abandonné mes rêves de promenades sur la coulée verte à partir de Bastille. Et même sur les allées du Ravel. Je ne sais plus les virées. Je rêve de moins en moins.

J’ai été effrayé de ne pas ressentir la pluie sur mon visage depuis presque deux mois. Heureusement que la nature nous a offert un bouquet de nuages et que les averses se sont déclenchées abondamment. Sinon, on aurait subi, longtemps encore, les commentaires sur la sécheresse alors que les mois caniculaires n’ont pas encore été abordés. Une calamité succédant à un désastre ! Comment gérer les fléaux quand ils se suivent à la queue-leu-leu ? Si les éléments s’acharnent sur nous, ce sera cataclysmique. Des afflictions en forme de poupées russes. Est-ce que nous sommes condamnés à ces bouleversements ?

J’entends un coucou coucouler, une colombe roucouler, des corbeaux croasser, je vois des chats se cacher de temps en temps pour tenter d’attraper des oiseaux, et même, un renard s’aventurer dans le jardin à la nuit tombée. C’était précisément le 12 avril. J’ai mémorisé l’évènement. Je ne peux pas ne pas m’en rappeler. C’était l’anniversaire de ma fille.

Tu dérailles, poète, tu divagues. Qu’avons-nous à faire de tes petits ressentis de confiné ? On s’en contre tape de tes tentatives malheureuses de raconter tout cela. Tu pars en vrille. Tu as vu la catastrophe qui nous bouffe de l’intérieur ? Tu ne te libères même pas toi-même, alors libérer les autres à partir de tes mots, tu n’y penses même pas j’espère ! Tu écris pour qui, pour des lecteurs invisibles ?

Mais regarde-toi, tu es prisonnier volontaire, comme tout le monde, mais à la différence des autres, tu n’arrêtes pas de déambuler avec les réparties et les saillies dont tu as chargé te besace. Tu parles des oiseaux, des anniversaires, du jardin, de ta fille mais on s’en cogne de tout cela. On n’en a cure de tes états d’âme. Penses-tu à ceux qui ont besoin, en ce moment même, de lits d’hôpitaux qui sont complètement saturés, de ventilateurs pris d’assaut, de masques inexistants, de la détresse de celles et ceux qui sont dans les maisons de vieux ? Penses-tu aux familles nombreuses qui sont entassées à dix personnes dans un petit appartement d’une cité populeuse ? Aux enfants qui doivent suivre des cours à distance et qui n’ont pas d’ordinateurs ? Et cela fait plus de six semaines déjà, y penses-tu ?

Le mois de mai est là, sans sa fête du travail, sans sa fête des mères et sans la commémoration de la Victoire de 1945. Le joli mois de mai, qui fait éclore les amours, nous est arrivé avec sa fraîcheur et avec ses promesses d’été. Quel bonheur ! Ҫa devrait être tellement évident que le mois de mai succède à celui d’avril mais là, les choses ont été chamboulées, l’ordre des mois risque d’en pâtir lui aussi et ne plus être aussi pertinent et aussi scrupuleux.

Les feuilles caduques qui redeviennent vertes, les fleurs qui embaument, cette sève qui inonde les troncs, cette herbe qui se dresse vers le ciel. La nature ! Nous tentons de renaître avec la nature. Malgré l’abîme ! Contre la calamité qui nous a surpris.

Depuis le début du confinement et même un mois avant, le soleil nous avait inondé de sa lumière et de son enthousiasme. Convivial à souhait, il n’a pas su stopper son emballement. Il a fait si beau. J’avais craint que le réchauffement climatique ne se déchaine sur nous et s’adonne à des températures indécentes. J’avais peur que l’été puisse doubler le printemps sur la gauche et lui fasse un croc-en-jambe. J’appréhendais que le printemps soit mis sous séquestre ou en garde à vue.

Je cultivais la trouille quant à la disparition de la belle saison et que nous n’aurions plus à nous émerveiller devant le réveil du narcisse et du forsythia, la renaissance de la tulipe et du magnolia, la résurrection du myosotis et du daphné, le retour de la jacinthe et de la clématite, la réapparition de la pâquerette et du rhododendron… Admirer les lilas s’épanouir, moi qui affectionne tellement les lilas, les voir embaumer l’air de leur senteur qui fait battre le cœur des amoureux qui se promettent de se tenir la main dans les allées du parc des Buttes Chaumont en échangeant de longs baisers langoureux.

Voilà. Nous sommes maintenant, avec cette pluie soudaine, dans un été automnal. Je ne sais plus les saisons. Nous ne savons plus dans quel sens tourne désormais la terre et sur quel hémisphère nous voguons. Mais l’avant-saison, mais le chant des oiseaux, mais l’odeur des fleurs, quelle allégresse et quelle béatitude ! Même si le ravissement lui-même s’étiole… Faut-il accepter que l’on soit à plaindre devant la générosité de la nature ?  Sommes-nous arrivés à un point où le virus ait pu tout véroler et que l’atmosphère champêtre elle-même a été infectée par notre confinement ?

Alors profite des heures qui te sont prêtées, des jours qui sont à venir, des semaines que tu t’apprêtes à vivre. Ne chipote pas sur ce qui t’es accordé. Sois comblé même si d’autres n’ont pas cette chance, ça ne les rendra pas plus peinés ou moins rayonnants. C’est si bon d’investir la vie et d’habiter l’humanité, c’est une magnificence que de se réveiller chaque matin. C’est tonique et vivifiant que de redécouvrir le vol des tourterelles, le frémissement des feuilles d’un érable, le chant d’un étourneau sansonnet, ici et maintenant, tout va bien, la vie flamboie, la vie scintille, elle est là.

Même au milieu d’une pandémie. Même en plein confinement. Qu’y a-t-il de mal à chanter la nature ? Faut-il donc s’obliger à taire la poésie ? Comment cacher le buisson qui tangue sous le vent ? Même ça, le buisson nain planté près de la clôture, doit-il être caché ? Mais comment ne pas utiliser allégories et figures de style à propos de la mésange charbonnière qui voyage de branche en toit et de la pie bavarde qui vient picorer la moindre miette de pain posée sur une dalle au bout du jardin ?

« Chante la vie, chante

Comme si tu devais mourir demain

Comme si plus rien n'avait d'importance

Chante, oui chante

Aime la vie, aime

Comme un voyou, comme un fou, comme un chien

Comme si c'était ta dernière chance »

fredonnait pour nous Michel Fugain en nous invitant à utiliser nos sens pour voir, sentir, toucher, caresser et aimer. Nous écouterons bientôt tous les chants du monde pour oublier les soucis d’aujourd’hui qui monopolisent nos énergies. 

Folâtrer, se balader, traîner, manquent à nos journées comme nous manquent nos proches et nos amis que nous ne pouvons ni toucher ni même voir mais que nous embrassons de loin, à travers des écrans, et dont les yeux disent également la brèche ouverte.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain