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DEBAT

La justice au secours du régime

Depuis le 16 février à Kherrata et le 22 février dans le reste du pays, les Algériens manifestent massivement pour revendiquer le départ du « système ». Les premières manifestations, qui répondaient à des appels anonymes, avaient pour objet essentiel le rejet du cinquième mandat de Bouteflika que voulait imposer le clan de celui-ci.

Les revendications ont évolué pour devenir une exigence du « départ du système ». Le peuple qui était, majoritairement, plongé dans une sorte de léthargie pendant vingt ans semble avoir quitté cet état.

Durant ses vingt ans de règne, Bouteflika et son clan ont utilisé une partie de la rente des hydrocarbures pour avoir la paix et les coudées franches afin de piller le pays et de le mettre « en voie d’anéantissement ». Parmi les orientations idéologiques mises en pratique, le consumérisme et l’islamisme. Ainsi, ce projet devait favoriser deux postures caricaturales : avoir la tête dans le frigo et/ou le nez dans le Coran.

Les trois premiers mandats sont passés sans difficultés majeures pour le régime qui s’y connaît en matière d’élections. Avec le temps, le clan s’est aussi attaché les « services » d’une clientèle de plus en plus nombreuse : ceux qui tiraient profit ou avantage du système mis en place. Les opposants au système se sont révoltés, résignés, exilés, découragés, etc. Une forme d’aliénation politique et culturelle massive s’était abattue sur le pays.

Ce n’est qu’à partir du 4ème mandat de Bouteflika que les interrogations commençaient à se faire entendre mais, surtout, à cause de l’état de santé du dictateur qui avait eu un AVC qui l’avait fortement diminué. Même au sein de la caste au pouvoir des voix s’étaient élevées pour dénoncer cet acharnement du clan. Les recettes des hydrocarbures permettaient encore d’entretenir une nombreuse clientèle et de vendre l’image d’un président amoindri mais « apte ».

Le temps et la maladie ont usé Abdelaziz Bouteflika mais son clan s’acharne : ils voulaient un cinquième mandat pour un mort-vivant ! Cela est vécu comme un affront par une majorité d’Algériens même parmi beaucoup des soutiens du régime et, même, du clan. La contestation populaire dure depuis trois mois.

Il est à se demander combien de mandats aurait accompli Abdelaziz Bouteflika s’il était un peu plus jeune et en bonne santé. Il aurait peut-être établi un record du monde.

La rue demande le départ du système et une partie des contestataires demandent à ce même système d’arrêter des figures du régime. Cela arrange le général Gaïd Salah qui est le régent de fait du pays depuis la démission d’Abdelaziz Bouteflika. Fort du soutien de l’état-major de l’armée, il s’y met. Il va régler ses comptes avec ses adversaires et ennemis : il pense répondre, en même temps aux attentes d’une partie du peuple qui veut se venger même si une autre partie commence à rêver d’une véritable justice.

Ali Haddad a été arrêté. On dit que c’est pour avoir trop magouillé. La « justice » suivra le cours qu’on lui a tracé. C’est la deuxième fortune du pays et il était au service du clan des Bouteflika. Et sa fortune à leur disposition. C’est logique étant donné qu’ils l’ont entièrement façonné, lui et son fric. Ce n’était qu’une sorte d’homme de paille jetable. On attendait qu’il passe en correctionnelle, pour répondre de toutes magouilles, et se venger en balançant quelques complices de ses trafics en tout genre. Mais la justice semble changer de cours : on a découvert chez lui des armes qu’il n’avait pas l’autorisation de posséder.

Le général Saïd Bey qui lui aurait « offert » ces armes est arrêté et incarcéré à la prison militaire de Blida. Ali Haddad, accusé de détention illégale d’arme de guerre, sera sans doute jugé par le tribunal militaire de Blida en compagnie du général Saïd Bey. La question des magouilles sera sans doute renvoyée aux calendes grecques.

Gaïd Salah, qui s’est émancipé du clan Bouteflika, veut priver de ressources financières ses nouveaux adversaires. Ainsi, les frères Kouninef seront aussi inquiétés par la justice. C’est la même logique qui l’amène à faire arrêter Issaad Rebrab pour priver le clan du général Toufik de son soutien financier. Et en s’attaquant aux plus grands « banquiers » de ses adversaires, il espère mettre au pas les plus petits.

Après son accession au pouvoir, Chadli Bendjedid avait voulu montrer une forme de rupture avec son prédécesseur, Houari Boumediène, tout en mettant la pression sur les apparatchiks du régime pour qu’ils se rangent derrière lui. Il choisit comme victime « expiatoire » le puissant richissime Messaoud Zeggar, ami du dictateur qu’il avait remplacé à la tête du pays.

Messaoud Zeggar était le plus proche fidèle de Houari Boumediene. C’était son diplomate de l’ombre, son conseiller et son «financier ». Messaoud Zeggar avait amassé une fortune estimée à 2 milliards de dollars durant les années 1970. C’était le seul Algérien autorisé par Boumediene à posséder un jet privé en Algérie (cet avion était aussi au service du dictateur, évidemment).

Pour amasser aussi rapidement une fortune aussi colossale en vivant dans un pays « socialiste » dirigé par une dictature militaire, il a sans doute fallu s’asseoir sur les lois et magouiller à tour de bras. Si les juges de Chadli avaient voulu le faire tomber, ils n’auraient eu aucune peine à trouver de quoi l’inculper et le condamner. Non, le système avait préféré se souvenir que Messaoud Zeggar était un collectionneur notoire d’armes. Et comme tout le monde savait qu’il avait des amis haut placés aux USA, c’était aussi facile de l’accuser aussi d’être un agent de la CIA : on n’avait même pas besoin de preuves ! Détention illégale d’armes et intelligence avec la CIA le conduisirent au tribunal militaire de Blida. On ne s’est même pas embarrassé de la forme en faisant juger un civil par un tribunal militaire. C’était un choix stratégique.

Si on avait jugé Messaoud Zeggar pour des magouilles, passe-droits, corruption, etc., on aurait vu défiler à la barre d’un tribunal civil une légion d’apparatchiks du régime qui avaient profité de ses râteliers ainsi que tous les responsables (recyclés par Chadli) complices de ses méfaits. Un grand scandale à éviter car il aurait éclaboussé pas mal de monde. Il avait été condamné par un tribunal militaire et il avait passé quelques temps en prison. Assez de temps pour qu’il soit dépouillé d’une grande partie de ses biens au profit des nouveaux « maîtres » du pays.

En 1992, l’affaire Hadj Bettou, qui avait défrayé la chronique, avait été aussi confiée à la justice militaire malgré le statut de civil du justiciable. Celui qui avait été présenté comme le plus grand contrebandier du Sud n’avait écopé que de huit mois de prison pour détention illégale de deux kalachnikovs.

Après les banquiers, c’est le tour de chefs de clans. Ainsi, Saïd Bouteflika, Mohamed Mediène (général Toufik) et le général Tartag sont arrêtés et incarcérés à la prison militaire de Blida pour conspiration contre l’Etat et l’armée, autant dire contre le général Gaïd Salah qui est « l’armée et l’Etat » en ce moment. On ne parle pas de détournement d’argent, de corruption, de la mort de centaines de milliers d’Algériens, de la disparition de milliers, de la torture, etc. : le seul problème posé est celui de la lutte des clans. Le peuple et ses revendications peuvent attendre.

Si Rebrab est laissé, pour le moment, aux mains de la justice civile, c’est qu’on a estimé que son procès dans une juridiction civile nuirait plus à son clan si on poussait loin les investigations. Et puis, il ne sera jugé que pour des broutilles et il n’a pas intérêt à faire le con pour ne pas aggraver son cas. Dans le pire des cas, les portes du tribunal militaire ne sont pas fermées : on trouvera toujours quelque chose.

On comprend que l’ouverture du dossier de la corruption et des détournements des deniers publics va éclabousser beaucoup de monde étant donné que c’étaient ce qu’il y avait de plus partagé comme activité dans les structures de l’état jusqu’à ses niveaux les plus hauts. Il y a forcément des « liaisons dangereuses » et des interconnexions qui doivent mener à des révélations « mortellement » toxiques pour le régime. Alors, un détour par la justice militaire permettra d’éluder cette question pour quelques temps encore. C’est la tactique utilisée pour régler le compte de Messaoud Zeggar qui semble retenue car elle arrange le régime qui a besoin de temps pour se restructurer sinon, au moins, un sursis pour mettre à l’abri des « biens » et des personnes.

Auteur
Nacer Aït Ouali