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DEBAT

La Justice du Système : «A vos ordres mon Général ! »

C’est Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale qui le dit et le martèle dans son énième discours de mardi dernier le 23 avril, tenu, cette fois dans le 1ère région militaire : «J’ai appelé l’appareil de la justice, dans mes interventions précédentes, à accélérer la cadence des poursuites judiciaires concernant les affaires de corruption et de dilapidation des deniers publics et de juger tous ceux qui ont pillé l’argent du peuple…».

Sauf que, le peuple ne demande pas « son argent », il n’en fait pas l’aumône,  mais il exige la restitution de « son pays » qui lui a été usurpé, faussé, (non pas « pillé » car les pilleurs fuient après leurs forfaits), débarrassé de l’entièreté du système dont le mouvement contestataire du 22 février exige le départ même avec ses butins de pillages, ses pactoles, ses caravanes d’or et de puits de pétrole déjà pompés, mais qu’il parte, avec ses corrupteurs, ses corrompus, ses justiciables de dernière minute, ses colonnes dépareillées du FLN et ses sous-traitants.

En somme, comme le chef d’orchestre du système, Bouteflika est parti, prémuni de toute poursuite judiciaire car, lui, incarnation de la Justice durant quatre mandats, n’a pas dilapidé les richesses du pays, ni pillé l’argent du peuple. Il a fait pire : il a réconcilié les Algériens avec le Diable et œuvré à livrer l’Algérie à la faune prédatrice qu’il a couvée à coups de lois et de décrets, grâce à une Justice de téléphone et de descentes de barbouzes, comme celle qu’invoque dans son nouveau discours de politique de l’autruche le vice-ministre de la Défense nationale.

Lui, dont le mouvement de la dissidence citoyenne exige le départ avec tout le système, après avoir, déploré, dans son précédent réquisitoire les lenteurs de la Justice pour ouvrir les dossiers afin d’engager sans plus tarder des poursuites judiciaires contre les corrupteurs et les corrompus, dit, dans cette harangue au verbe haut et arrogante, avoir intimé l’ordre à l’appareil judiciaire «d’accélérer la cadence de ces poursuites judiciaires » en passant outre un chef de l’Etat par intérim du 102, obnubilé et traumatisé par la désertification de sa conférence nationale à laquelle, faute de public même bon marché, il ne s’est pas risqué d’apparaître.

Au moment où le Chef d’Etat major de l’ANP affirme et atteste que la Justice a obtempéré à ses ordres, une série d’arrestations intra-système a déjà eu lieu. Une parodie de justice à laquelle restent indifférents les millions d’Algériens de la dissidence citoyenne du 22 février pour lequel ce n’est qu’une mascarade de plus d’un système qui jette en pâture quelques-uns des siens pour faire diversion ; sacrifiant, hier, un tel, craint, vénéré, faisant la pluie et le beau temps dans les arcanes d’El Mouradia, la Justice dans sa poche, accélérant lui-même les mêmes poursuites judiciaires, cette fois, dans l’opération dite «mains propres » incarcérant, des cadres compétents et honnêtes,  ceux-là même dont fait exception Gaïd Salah dans son discours, pourtant humiliés, jetés arbitrairement en prison, sans autre forme de procès (: «…Comme nous attirons l’attention à ne pas tomber dans le piège de la généralisation et de se garder de faire des préjugés concernant l’intégrité et le dévouement des cadres de l’État, qui comptent parmi eux, beaucoup de cadres honnêtes, intègres et loyaux, qui veillent à garantir la continuité des institutions de l’État et assurer le
bon fonctionnement des affaires publiques au service de la nation et des intérêts des citoyens…»), aujourd’hui, sans le clan Bouteflika, devenu, en un tour de main, le monstre, le voleur  des richesses du pays, bouc-émissaire d’un système « fratricide » de ses clans.

Le mouvement contestataire du 22 février n’est pas dupe. Il n’est pas à son premier démantèlement de la duperie du système dont il a déjoué bien de ruses. Celle-ci est grotesque et elle relève de la politique de l’autruche. Mais ces arrestations de ces dernières quarante huit heures « accélérées » du Général produisent l’effet contraire de l’objectif escompté. Elles accentuent l’aversion pour ce système qui établit, dans sa matrice une échelle de valeur dans l’ignominie et la trahison des « frères ».  

Les Algériens, les millions de la dissidence citoyenne exigent le départ sans concession, sans possibilité de dialogue ni transition, ni élection, avec le système car ce système est l’incarnation brute, totale (non échelonnée) de la corruption. Donc, la corruption est systémique. Elle n’est pas la manifestation de tel ou tel individu aussi corrompu ou corrupteur soit-il dans un corps politique qui serait propre ou dont l’arrestation le rendrait propre.

C’est ce que veut faire croire Gaïd Salah, homme du système. Faire diversion en minimisant l’envergure de cette corruption qui est la nature même du système et en la réduisant à des faits-divers de films policiers hors du politique, c’est-à-dire à des vols à la tire qui ne relèvent pas de la caractéristique de cette corruption endémique érigée en mode de gouvernance par le pouvoir-junte depuis l’indépendance du pays rendu, par cette corruption prétorienne, plus « dépendant ».

Pour corser le feuilleton policier de son système dont les slogans du type « restituer les richesses dilapidées au peuple » rappellent à la lettre ceux du FIS du début des années 1990, le Vice-ministre de la Défense nationale, membre du gouvernement Bédoui du Chef de l’Etat par intérim, Abdelkader Bensalah, promet d’autres « affaires » encore plus haletantes, pleines de suspens : un mystérieux plan machiavélique dont les origines remonteraient à 2015, il y a donc à peine quatre ans, Bouteflika briguant  un 4e mandat, tombant malade, signant une loi de finances avec un énorme déficit budgétaire ? « … Nous rappelons que notre pays n’a cessé d’être la cible de complots abjects, pour le déstabiliser et mettre en péril sa sécurité, en raison de ses positions constantes et sa décision souveraine refusant tout diktat.

En effet, nous avons pu recueillir des informations avérées faisant état d’un plan malveillant pour mener le pays à l’impasse, dont les prémices remontent à 2015, lorsque les trames et les visées du complot ont été révélées… » Mais, encore une fois, peu lui chaut au mouvement de la dissidence citoyenne que les Ali Baba du système se déchirent entre eux, ce n’est pas la première fois qu’ils le font. C’est la preuve éclatante que tout dialogue avec un système qui cherche dans son ventre fécond de roublardises des boucs-émissaires pour ruser, tromper la vigilance des citoyens, sauver les rouages du système en arrêtant tel ou tel, en mettant en avant un Général de corps d’armée  qui donne un coup d’accélérateur à un appareil judiciaire qui retrouve ses réflexes de dépendance et de servilité.

Mais, fort de sa logique de restituteur des richesses pillées au peule algérien, Gaïd Salah  se gargarise de sa propre initiative et n’hésite pas à la corrompre – user de cette corruption systémique- pour la présenter comme une revendication légitime des Algériens qui sont, ainsi, selon lui, rassérénés par cette série noire de chasse aux sorcières : «Dans ce contexte, précisément, je valorise la réponse de la justice quant à cet appel qui représente un volet important des revendications légitimes des Algériens, ce qui permettra de rassurer le peuple que son argent pillé sera récupéré par la force de la loi et avec la rigueur requise… ». Or, Gaïd Salah pervertit la revendication principale et majeure de la dissidence citoyenne : l’exigence du départ absolu du système dont il fait partie. Il n’a pas demandé et il ne demandera pas l’argent sale des mains sales de cette saleté de système. Voilà tout. Cette «réponse de la justice » qu’il s’empresse de « valoriser » fait suite, donc, à son intimation express faite à l’appareil judiciaire d’accélérer la procédure des poursuites contre les malfrats ou les pseudo malfrats, les qualifiant de « corrompus » pour « rassurer le peuple ».

Se présentant outre mesure comme le Robin des bois ou le Zorro du peuple dont on n’a volé que l’argent (le dinar ne cessant la dévaluation) alors que, lui, le peuple, exige la restitution du pays, délivré du système, le Chef d’Etat major de l’ANP, fort de son rôle improvisé et circonstanciel de restituteur justicier, devient, quelques lignes suivantes dans le discours, un terrible prêteur sur gages qui menace le peuple, les Algériens, les millions du mouvement de la contestation du 22 février qui est son cauchemar et sa hantise, de le dessaisir de cette restitution de « son » argent ainsi récupéré mais déposé en lieu sûr et dont il ne verra pas la couleur ( ternie) tant qu’il boycotte le dialogue, fait table rase de la phase de transition, ne produit pas d’électeurs aux prochaines présidentielles. Donc, ces corrompus et corrupteurs dont il veut, via sa Justice « accélérée », récupérer le pactole volé au peuple, ne sont que des « boucs-émissaires » qui servent de chantage à la rébellion citoyenne. Voici donc un Gaïd Salah devenu en un rien de temps un Caligula se retournant contre  son peuple qui l’a pourtant adulé : « S’agissant de ces étapes prometteuses, visant à parachever le projet de l’édification nationale, nous avons constaté l’apparition de certaines voix qui ne veulent aucun bien à l’Algérie, appelant à l’entêtement et l’acharnement à maintenir les mêmes positions préétablies, sans tenir compte de tout ce qui a été réalisé, le rejet de toutes les initiatives et le boycott de toutes les démarches, y compris l’initiative de dialogue qui est censée être un des mécanismes civilisées qu’il y a lieu de valoriser, notamment dans ces circonstances particulières que vit notre pays… ».

Voilà, alignés, les vrais mots, le vrai langage de la corruption du système, ce qu’entend le Képi du pouvoir par « étapes prometteuses » « projet de l’édification nationale », « ce qui a été réalisé », «  les initiatives », « les démarches », « l’initiative du dialogue », le tout qualifié de « mécanismes civilisés ». Il lance par ce métalangage du bon usage de la corruption, un énième avertissement au mouvement de la contestation citoyenne.  Cette dégradation du pouvoir d’achat n’est donc plus due aux corrupteurs et corrompus ayant volé l’argent du peuple mais conséquente au refus entêté de la dissidence citoyenne à ses appels réitérés au dialogue : « Si la situation perdure davantage elle aura des conséquences néfastes sur l’économie nationale et sur le pouvoir d’achat des citoyens, surtout que nous sommes à la veille du mois sacré de Ramadhan »

Et d’accuser les millions d’Algériens qui veulent libérer le pays de la colonisation du système politique de l’indépendance, de tout le système,  de « voix obstinées » qui « veulent entraîner le pays vers « le piège du vide constitutionnel et de l’anarchie », faisant profiler, par ces propos inconsidérés, des représailles à venir dans la mesure où, le vice-ministre de la Défense nationale s’est fait le héraut de l’article 102 de la Constitution de Bouteflika et se dit être le vigile des prochaines élections présidentielles, si présidentielles il y a : «  Tout cela confirme que ces voix et ces positions obstinées œuvrent à entrainer le pays vers le piège du vide constitutionnel et le faire entrer dans la spirale de la violence et de l’anarchie, ce que refuse catégoriquement, à la fois, tout citoyen dévoué à sa patrie et l’Armée Nationale Populaire. À tous ceux-là nous dirons que le peuple algérien est souverain dans ses décisions, et c’est à lui qu’il appartient de trancher la question lors de l’élection du nouveau président de la République, qui aura la légitimité requise pour satisfaire le reste des revendications populaires légitimes… ».

Pour en finir certainement avec ce refus opiniâtre du mouvement de la dissidence citoyenne à tout dialogue avec le système, Gaïd Salah va-t-il instruire comme il l’a fait avec la Justice, l’Intérieur pour en finir avec ces blocages de visites de travail de ministres « des affaires courantes »  qui se prennent pour de vrais ministres sur le terrain, volant au secours d’un Bédoui dont l’ex-chef du gouvernement est dans la ligne de mire de la Justice, une Justice « accélérée »? Va-t-il mettre derrière et devant chaque ministre en déplacement deux soldats ?

L’astuce du Général dans la sémantique de ce discours est d’opposer ce qu’il nourrit en fantasmes dans l’expression passe-partout « peuple algérien » et le visage de son identité politique, celui du mouvement de la dissidence citoyenne du 22 février qu’il pointe du doigt et fustige en ces termes  : « Il y a lieu également de mettre en garde contre ce phénomène étrange qui consiste à l’incitation à entraver l’action des institutions de l’État et d’empêcher les responsables d’accomplir leurs missions. Ce sont là des comportements contraires aux lois de la République que ne peut accepter le peuple algérien jaloux des institutions de son pays et que
ne peut tolérer l’Armée Nationale Populaire, qui s’est engagée à accompagner ces institutions conformément à la Constitution... ».

Le gouvernement de Bédoui, sous la tutelle d’un chef de l’Etat par intérim du 102, est chargé d’ « affaires courantes ». Or les nominations de cadres, de walis, les déplacements officiels de ministres sur le terrain sont, dans la logique intra-crise, anticonstitutionnels. Est-il ainsi du bon droit des citoyens de bloquer ces visites ministérielles car ils n’attendent rien d’elles et ils sont persona non grata ces « officiels » et leurs « délégations » qui sont en quelque sorte des émissaires d’un système qui tente des opérations de proximité avec des citoyens en dissidence depuis le 22 février.

Alors, parce qu’il s’entête à refuser le dialogue, parce qu’il veut entrainer le pays dans le danger du vide constitutionnel, parce qu’il bloque les visites de travail des ministres, Gaïd Salah avertit haut et fort la dissidence citoyenne des millions d’Algériens et n’écarte pas de recourir à de sévères représailles non sans paternalisme moralisateur qui cache mal son obsession d’en finir avec cette rébellion qui le défie chaque vendredi  en appelant à son départ et à celui de tout le système qu’il tente de rendre fréquentable en corrompant la crise à une restitution d’argent volé au peuple par des corrompus arrêtés par une justice « accélérée » ou des contes pour enfants d’ « Ali Baba et les quarante voleurs »…

Rachid Mokhtari, écrivain journaliste

Auteur
Rachid Mokhtari, écrivain journaliste