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DECRYPTAGE

La transition ne doit être ni enterrée ni trahie

Tout le pays a remarqué que vendredi après vendredi le mouvement populaire, loin de se ‘’fatiguer’’, prend de l’ampleur et ses revendications deviennent plus précises.

Parallèlement et face à lui le sol se dérobe sous les pieds du pouvoir encore officiel. On a remarqué aussi que ses réponses aux revendications du peuple sont estampillées du sceau du déni de la réalité pourtant volcanique et provenant de tout le pays. Le rapport dialectique entre la montée du mouvement populaire et l’effritement puis les fissures dans le sérail du pouvoir définit l’entrée dans une époque pré-révolutionnaire. Ce type de situation se rencontre ici et là dans l’Histoire. Mais ce qui caractérise la situation actuelle chez nous, ce sont plusieurs données spécifiques au pays.

Commençons par les spécificités qui ont étonné et séduit, nous-mêmes et ensuite le monde, l’intelligence politique doublé d’humour du peuple et la médiocrité des réponses politiques du pouvoir qui tablait sur l’essoufflement des manifestants pour gagner du temps. Une autre spécificité, c’est le désert politique labouré par le régime dans son propre camp, l’obligeant à ne pas se passer d’un homme pourtant malade. Et dans le camp du peuple, il coupait toutes les têtes politiques susceptibles d’être les porte-paroles potentiels de la société. Cette situation ne dérangeait pas le pouvoir.

Sauf qu’il a oublié que l’Algérie n’est pas une monarchie dont les héritiers sont forcément choisis dans la fratrie. Ainsi le paradoxe de la situation nous offre tout de même un paysage politique ayant été engendré par un mouvement inédit dans sa forme et d’une grande puissance par sa lame de fonds qui ressemble symboliquement à une 2e renaissance (1). C’est ainsi que se présentait les forces en présence depuis le 22 février 2019.

Fin mars, avec l’entrée du chef de l’Etat-major dans l’arène politique ayant apparemment changé de positionnement, le jeu se corse et le mouvement populaire est ‘’invité’’ a évalué la situation pour ne pas se faire voler sa victoire. Jusqu’ici le mouvement qui a fait preuve d’une grande maturité politique a déjoué chaque vendredi les pièges que l’on semait sur sa marche.

En plus des ruses du pouvoir, on a voulu engouffrer le mouvement dans le territoire miné de la constitution qui aurait réponse à tout. Une constitution soit-dit en passant conçue et écrite par ceux-là même qui l’ont allégrement triturée pour mieux la violer. Dans cette entreprise, d’aucuns se hissant au statut de guide pour éclairer le peuple, ont proposé différents modèles à partir d’articles de la constitution pour sortir le pays de la ‘’crise’’. Ils ont oublié une chose qu’en situation prérévolutionnaire, le seul moteur qui peut faire évoluer la situation c’est le Politique et non le Juridisme impuissant puisqu’il n’est opératoire qu’en temps de calme et sous la menace du détenteur de la ‘’violence légitime’’.

 Avec la nouvelle situation à la suite de la ‘’démission’’ du président, le remue-ménage inquiétant créé par la rencontre de deux généraux (Médiène et Zéroual) ayant entraîné une riposte du chef d’Etat-Major, le mouvement populaire doit naviguer avec précision et minutie pour contourner les récifs au milieu de la tempête. Son objectif prioritaire est d’empêcher que la transition ne se déroule sans lui et à plus forte raison contre lui.

D’ores et déjà, il faut espérer que cette intelligence politique que l’on a vue se déployer depuis le 22 février puisse anticiper la riposte à l’encontre des futures décisions importantes concoctées par le président démissionnaire. Quels leviers utilisés et à quel moment pour faire face aux assauts de ceux qui veulent enterrer la transition après un certain laps de temps. D’autres pensent carrément la trahir quand ils se sentiront fort et le moment venu pouvoir berner le mouvement populaire. Il faut espérer que le mouvement populaire finira par trouver la formule politique qui fera avancer sa cause en tenant compte de son originalité, en l’occurrence sa puissance et l’absence actuelle mais provisoire des personnalités qui défendraient bec et ongles ses revendications. Le mouvement en Algérie n’est pas orphelin (comme dans certains pays) il est le PEUPLE (2).

Si la transition revendiquée est confiée à des femmes et des hommes qui ont la confiance du peuple, ce dernier sera toujours là pour les soutenir dans leur marche et au rythme imposé par la conjoncture. Car l’histoire enseigne que c’est la maitrise de la relation dialectique entre le temps et l’espace qui a permis à l’humanité de corriger ses erreurs et de contourner les obstacles rencontrés.

Je viens de prendre connaissance du communiqué du MDN et de la démission officielle du président. La situation se complique. Si le peuple a osé le 22 février se mettre en marche et déboulonner un pouvoir considéré comme rusé et fort, il est permis d’espérer. Le mouvement reposant sur tout le peuple, il serait suicidaire de le faire rentrer de force à la maison et porter atteinte à sa dignité. Oublier que ce peuple ne peut supporter d’être bafoué dans son être profond, c’est prendre le risque de connaitre le crépuscule que l’Histoire réserve aux despotes. Vendredi prochain, le peuple vigilant ne se laissera pas déposséder de sa première victoire en criant haut et fort sa volonté de ne se laisser dévier de son chemin…

Ali Akika, cinéaste.

Notes

(1)  Dans les discussions sur les places publiques, on fait souvent référence à l’enthousiasme déclenchée par l’indépendance du pays, date symbolisant la renaissance après l’hiver de la nuit coloniale.

(2)  Je fais référence à des pays où les sondages trafiqués rendent ‘’orphelines’’ les revendications sociales du peuple. Chez nous, il est difficile de nier que c’est le peuple dans sa totalité qui est sorti dans le pays (si l’on tient compte des vieux, des bébés, des malades et les services qui ont besoin des bras pour fonctionner absents des rues pour des raisons évidente etc…). Dans un article ici même j’ai défini la notion du peuple non par de l’arithmétique mais en me référant à l’Histoire. Quand toutes les constitutions définissent le peuple comme source de légitimité et de souveraineté, elles ne pensent pas en termes arithmétiques mais au socle sur lequel repose le politique et les valeurs du pays engendrés dans ruptures historiques.

 

Auteur
Ali Akika, cinéaste