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DECRYPTAGE

La transition, un seul mot d’ordre : ni zaïm ni Bonaparte(*)

L’Algérie entre dans une nouvelle phase de son histoire trop encombrée par la violence et l’injustice. Et cet état de fait est due entre autres à l’éviction du peuple de l’arène politique et de la dépossession du socle de sa dignité, sa Souveraineté. Depuis le 22 février ce peuple a fait de cette date l’An I de sa réappropriation de son trésor politique. Et il compte bien arriver à son objectif en réussissant la période de transition indispensable pour donner congé à un régime finissant (1). La transition est une catégorie éminemment politique inventée dans des pays où les peuples veulent se débarrasser d’un monde devenu archaïque pour s’ouvrir à d’autres horizons.

C’est évidemment une période délicate qui nécessite à la fois le soutien du peuple et l’utilisation de son intelligence collective. Un grand militant et dirigeant politique italien Antonio Gramsci a magistralement théorisé cette période transitoire entre l’ancien monde qui ne veut pas mourir et le nouveau qui peine à surgir. Dans la phrase de Gramsci, défilent devant le lecteur à la fois, les images de l’âpre lutte entre les deux mondes et la nécessaire maîtrise de cette période mesurée en Espace/Temps (2). Je dis âpre lutte car l’histoire nous offre deux exemples de période révolutionnaire d’où sont sortis des Bonaparte et des Zaïm. Louis Bonaparte (3) général de son état, impatient de concrétiser ses ambitieux, prit d’assaut le Directoire qui dirigeait la Révolution française du 14 juillet 1789.

Le deuxième exemple est fourni par notre pays que l’on a frustré d’une transition légitime et paisible une fois le cessez-le feu signé le 19 mars 1962. Le tandem Ben Bella/Boumediene accoucha d’un Zaïm, on connait la suite. Bonaparte tournant le dos aux idéaux de la révolution, se proclama Empereur et devient Napoléon Bonaparte. Quant au Zaïma de 62 de chez nous, il nous fit hériter d’un drôle de pouvoir qui ne veut céder la place qu’avec la mort.

Ce petit laïus est utile pour évoquer les problèmes potentiels posés à une période de transition. Je m’empresse de dire que pour moi la transition n’est pas du prêt à porter, cet habit des couturiers qui veulent habiller tout le monde de la même façon et pour pas cher. Je dis ça car je lis ici et là que des gens s’autoproclamant ‘’élite’’ veulent être des bergers guidant leurs troupeaux. Image biblique lamentable et désespérante dans un pays qui a souffert de charlatans qui voulaient lui imposer leur indigeste cuisine au détriment de notre couscous du terroir.

Je me bornerai donc de rappeler que tout pays adopte une méthode la mieux adaptée à son histoire et sa culture. La méthode et le chemin emprunté par des expériences historiques nous renseignent sur les difficultés, les erreurs et les ambitieux maladives des acteurs politiques qui sont hélas souvent à l’origine de la ‘’fabrication’’ des zaïms et autre Bonaparte. Heureusement que l’histoire certes perturbée ou ralentie par ces acteurs, finit par se venger d’eux.

Chez nous, je partirai de cette Algérie du 22 février qui s’est fixée comme objectif de se réapproprier sa souveraineté en refusant le 5e mandat. Objectif atteint par un référendum grandeur nature de millions d’Algériens qui ont déposé dans l’urne le meilleur des bulletins de vote, à travers leurs marches triomphales, joyeuses et répétées. Et devant la surdité du pouvoir, le peuple a continué à marcher, à chanter en exigeant la fin du système, un cri entendu aux quatre points cardinaux de la planète.

Dans la période actuelle, on voit le peuple dans les rues mais le pouvoir est toujours aussi sourd à ses exigences. La bataille engagée actuellement requiert donc l’unité totale du peuple et sa vigilance pour déjouer les ruses du pouvoir et ses tentatives de diviser el Harika cha’âbia en manipulant des marionnettes et autres opportunistes de tout bord. Cette confrontation risque de durer, si le pouvoir s’obstine dans le déni de la réalité pourtant explosive, jusqu’au 28 avril échéance légale du mandat présidentiel. Après cette date, s’ouvre une autre phase politique, celle du vide constitutionnel. A qui doivent obéir les institutions de la république et notamment les bras armés de l’Etat, à savoir l’ANP, la Police et la Justice.

En fonction du comportement de ces institutions, le pays entrera dans une phase ou paisible (sylmiya) comme l’ont été les marches ou chaotique due à des résistances à l’intérieur de certaines institutions. Le pays, quoiqu’il en soit, dans pareille conjoncture ne pourra pas se passer d’une sorte d’entité politique (le choix du nom de cette entité doit être judicieux pour ne pas rappeler des mauvais souvenirs comme au lendemain de la démission de Chadli) pour remplir le vide constitutionnel. Cette entité dont la tâche réside à contrôler l’appareil d’Etat en attendant la naissance d’une assemblée constituante. Celle-ci doit faire l’objet de grands débats sur les lieux de travail, dans les quartiers et dans les médias dans une totale liberté et transparence. Une constitution qui sera voté en direct à la télé et non dans le huis-clos dans une salle de cinéma comme ce fut fait en septembre 1962. Une nouvelle constitution proposée au peuple par référendum et à qui revient la légitimité de fixer la date d’une élection présidentielle sous le sceau de la 2e république.

Un dernier mot, entre le 28 avril et la proclamation de la 2e république, le chemin restera parsemé de pièges et autres difficultés. Et l’une de ces difficultés se niche dans l’appareil de l’Etat qui risque de reproduire mécaniquement ses vieux démons de la bureaucratie, de l’incompétence et des vestiges d’une culture caduque, inapte à comprendre le monde d’aujourd’hui. La seule réponse à l’hydre de cette culture moisie, c’est l’enrichissement de ladite entité de la transition. Elle doit être représentative nationalement et socialement et ouverte en permanence à d’autres ‘’têtes’’ en fonction des besoins qui peuvent surgir.  Nous devons avoir en tête le ridicule et la perversion des mandats à rallonge.

Et pour faire une économie de temps et éviter l’enflure des egos, il faut inventer un autre rapport à la politique et au pouvoir. Le 22 février doit sonner le glas du mauvais théâtre de la maladie du pouvoir !

Ali Akika, cinéaste.

Notes

(*) Le bonapartisme est une notion politique entrée dans la science politique après l’essai ‘’le 18 Brumaire’’ de Karl Marx qui fit allusion au coup de force de Louis Bonaparte contre le Directoire de la révolution française pour ensuite analyser le référendum de Napoléon III qui instaura le second empire, référendum qui fut en réalité un coup l’Etat soft. Le bonapartisme est un enfant naturel de coup d’Etat dont la doctrine politique ne peut être qu’autoritaire et pyramidale.

(1)  L’intelligence, la finesse et l’humour des mots d’ordre facilitent la rédaction des objectifs à réaliser durant la période de transition.

(2)  L’espace/temps définit les secteurs politiques, sociaux, économiques, culturels ayant besoin d’innovations et réformes et ce, selon un tempo qui mesure le rythme et la priorité ‘’imposés’’ par la conjoncture sans ‘’punir’’ le futur.

(3) J’ai pris l’exemple de Bonaparte car il n’était pas étranger à la colonisation de l’Algérie à travers deux faits historiques pas très connus. Le premier fait est l’achat de blé algérien par Bonaparte lors de son expédition en route vers l’Egypte, blé qu’il refusa de payer. D’où le fameux coup d’éventail du Bey d’Alger au visage du consul de France. Cet incident diplomatique donna un prétexte à Charles X, roi de France, pour envoyer un corps expéditionnaire pour ‘’laver’’ l’affront fait à la France. En vérité, ce prétexte cachait le véritable objectif qui était la colonisation de l’Algérie. On sut plus tard le dessein de la France quand on révéla l’existence d’un espion français qui collectait des renseignements sur les défenses des côtes algériennes. Et cet espion était envoyé par… Bonaparte

Auteur
Ali Akika, cinéaste