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Chronique-Naufrage

La Turquie d’Erdogan : prison des journalistes et paradis des islamistes

Si  Napoléon Bonaparte était aujourd’hui vivant, il retirerait  sans hésitation sa  célèbre phrase « Si la Terre était une nation, Istanbul en serait la capitale ». Parce que sous le règne totalitaire  d’Erdogan, la Turquie perd sa beauté et trahit son Histoire. Elle n’est plus la même. Une autre étrange ! 

 Récemment, le despote Erdogan a décidé de transformer la basilique  Sainte Sophie en mosquée. Causant  de vives réactions dans le monde,  sa folle décision est  une atteinte grave à la liberté du culte, à la communauté chrétienne, et au patrimoine universel. C’est aussi une attitude burlesque : à Istanbul il y a plus de mosquées que de librairies ou de musées mais cela ne lui suffit pas. Il y aura ainsi deux mosquées à quelques mètres de distance: la Mosquée Bleue et Sainte Sophie qui serait peut-être baptisée Mosquée Erdogan.  

Enivré par son pouvoir et par le soutien aveugle des islamistes, croyant que le pays est sa propriété privé,  Erdogan accuse  l’humanité d’ingérence et rappelle  que sa décision  est une affaire intérieure. Celle-ci est la concrétisation d’une antérieure intention, soutenue par l’appel des militants islamistes et de l’extrême droite en 2012 (dont le parti de la grande unité) à faire de  la basilique une mosquée. 

Partout dans le monde, les islamistes saluent la décision d’Erdogan, leur calife suprême  et leader du monde musulman.  Leurs arguments sont : Sainte Sophie était auparavant une mosquée, et sa reconversion est une affaire intérieure.  

À partir de ces deux faux arguments,  un rappel historique s’impose. Située aujourd’hui  dans l’immense place Sultanahmet à côté de la Mosquée Bleue et du palais Topkapi, sur la rive orientale-historique d’Istanbul, la basilique de Sainte Sophie est construite en Constantinople au quatrième (4)  siècle après J.C comme  monument  de  culte chrétien. Elle est  construite  plus grande au sixième siècle (6) par l’empereur Justinien qui lui  donne sa forme actuelle.  

Après la prise de Constantinople au quinzième siècle (15) par les Ottomans, elle devient une mosquée. Elle subit  des additions islamiques : mihrab, minarets, fontaine d’ablutions, école coranique…Les mosaïques chrétiennes sont voilées. Cette  islamisation   symbolise la fin  de l’Empire romain d’Orient dit byzantin.

C’est jusqu’à 1934, sous Kemal Atatürk, que le bâtiment  passe du statut de mosquée à celui de musée. Le laïc Kemal offre ce trésor à l’humanité, ouvrant la Turquie sur l’universel. Ce statut subsiste jusqu’à la nouvelle décision érdoganiste de juillet 2020. 

Le premier constat : l’Histoire prouve que le monument est chrétien. 

Située en Turquie, Sainte Sophie est un bien universel. Autant que l’Histoire,  l’architecture le prouve. L’architecture originelle  n’était pas conçue par des musulmans ou des Ottomans ; elle était notamment inspirée de l’art grec et de l’art chrétien primitif. En outre, les divers matériaux  dont les colonnes et les  pierres ont été emportés de différentes  géographies : la Grèce, L’Egypte, la France…

Deuxième constat : Erdogan et ses adeptes ont tort. 

Défendre le statut originel de la basilique n’est pas forcément être chrétien ou faire une ingérence, mais défendre un bien de l’humanité comme les pyramides égyptiennes ou Taj Mahal. 

La reconversion de Sainte Sophie en mosquée n’est pas un fait ordinaire. Elle révèle plusieurs vérités :

Un. Par son action, Erdogan fait un cadeau aux islamistes, très influents aujourd’hui partout dans le monde. Au retour, il gagne leur soutien pour anesthésier le peuple et   s’éterniser au pouvoir. Instrumentalisation politique  du religieux. 

La Turquie est aujourd’hui un grand nid islamiste. Un volcan en sommeil. Les islamistes du monde se hâtent pour avoir le permis de résidence turc ou un logement-commerce dans Istanbul l’orientale. Avec Erdogan, la Turquie serait dans quelques années leur Califat. 

Récemment, Erdogan a reçu l’islamiste tunisien  assoiffé de pouvoir, Ghanouchi. Pour quelles raisons un chef d’Etat reçoit un chef de parti à la place du président de la Tunisie ? La vérité : Erdogan a plus d’intérêts avec Ghanouchi qu’avec Kais Saied. 

L’islamisme est un danger universel, irradié par des réseaux éparpillés dans le monde. Ainsi, la décision d’Erdogan influence tant  de pays; c’est le cas d’un appel d’islamistes tunisiens à convertir la cathédrale de Tunis en mosquée. De l’anti-kémalisme à l’anti-Bourguibisme.

Les islamistes sont faciles à acheter. Leurs points faibles sont l’argent et le pouvoir. Jouissant d’une forte économie, Erdogan achète facilement les islamistes (pays et citoyens) du monde en proposant des aides, des interventions militaires, des investissements colossaux, et divers intérêts. En retour, ils  le soutiennent  pour réaliser son fantasme : créer un nouveau Califat ottoman, une grande Erdoganie,  dont il sera le calife suprême. 

Il ne faut pas nier qu’il est aujourd’hui sacralisé  chez lui et ailleurs. En France,  des Turcs en colère ont arraché la une du Point affichant  Erdogan avec le titre « Dictateur ».  

Deux. Tout comme les Ottomans qui ont indiqué la fin de l’empire romain d’Orient en convertissant Sainte Sophie en mosquée, Erdogan indique par  sa décision la fin de la pensée kémaliste, l’abolition de la laïcité, et le début d’une nouvelle ère islamiste. L’écrivaine Asli Erdogan, ex-prisonnière  encore  pourchassée par les geôliers turcs, juge son action  comme « une gifle délibérée au visage de ceux qui croient encore que la Turquie est un pays séculier.» (Le Monde). 

Trois. Par cette décision, Erdogan tente aussi de   voiler les vraies questions qui ravagent la Turquie, vue comme un paradis par les touristes. Voici quelques images : trafic des papiers ; arnaques envers les clients du tourisme médical ; discriminations à l’égard des Kurdes ; les nombreux suicidés du  Pont du Bosphore ; primauté du militaire sur le civil ; censure et pression à l’encontre de la presse ; l’opposition est jugée comme organisation terroriste ; et surtout emprisonnement des journalistes pour des motifs absurdes et parmi  les  terribles criminels du pays. Voir  leur liste mise à jour ici : https://stockholmcf.org/updated-list/

Sous Erdogan, le silence même n’appartient pas au citoyen (référence au livre d’Asli Erdogan), et le prisonnier ne reverra plus le monde (référence au livre du prisonnier Ahmet Altan). Paraphrasant  Bonaparte, on dira : « Si la Terre était une prison, Istanbul en serait la capitale ».

Le grand tort de la presse internationale est de s’inquiéter plus de la transformation de Sainte Sophie que des journalistes oubliés dans les geôles d’Erdogan. Là, c’est une occasion pour rappeler le  monde  à la solidarité envers ces plumes. 

Chaque élément de  Sainte Sophie est un trésor et  pan d’Histoire universelle. En tant que musée, l’un des plus convoités, elle attirait des millions de visiteurs.  C’était aussi un lieu de belles et riches rencontres entre les diverses nationalités ; toutes les différences y cohabitaient. Un musulman pouvait y discuter librement  avec un chrétien ou un juif. Malheureusement, ce trésor qui a survécu aux séismes, ne peut survire face au despotisme d’Erdogan ! 

Il sera interdit d’entrer à Sainte Sophie en tenue non-islamique ; tout le décor cèdera sa place au mihrab et au tapis de prière ;  le silence absolu sera exigé à l’intérieur ; les éléments chrétiens (mosaïques et peintures) seront voilés ; peut-être vandalisés ; et le doux air marin que sentait l’intérieur sera supplanté par l’encens et le musc. C’est triste ! 

L’islamisation de toute la Turquie est en marche. Bientôt, Erdogan déroulera des tapis sur la place Sultanahmet et sur  le Pont du Bosphore pour  en faire des lieux de prière « plein-air » ; il transformera la tour de Galata en Kaaba artificielle; il convertira  les musées de derviches tourneurs comme celui de Konya (mausolée de Rumi) en écoles coraniques ; il interdira la consommation d’alcool et les boîtes de nuit ; il imposera le voile partout dans le pays ; il exigera le livret de famille dans les hôtels …Bref, il fera de la Turquie un Afghanistan. 

La Turquie a besoin d’un nouveau Atatürk pour rester   belle et fidèle à elle-même en tant que   carrefour des  civilisations et des différences. Splendide comme ses tulipes et douce comme son lokoum !  

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur