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TRIBUNE

 L’affaire Karim Tabbou : Un procès kafkaïen !  

Leçon inaugurale à la confusion, voire à la fusion des pouvoirs.

Prélude à la séparation des pouvoirs dans l'ère du président désigné par les tenants du 12/12. En 1992, le peuple algérien avait droit à des janviéristes, une génération de généraux décideurs qui ont arrêté un processus électoral ayant donné victorieux le FIS. En décembre 1919, une autre équipe de généraux qu’on devrait appeler les décembristes ont refait le même putsch électoral en organisant une élection présidentielle sans peuple et désigné un président rejeté par la majorité de la population avec un taux de suffrage universel ne dépassant pas 8%.  Ce simulacre électoral a accouché d’un simulacre de président et qui lui-même prépare un simulacre de constitution qui devrait consacrer un Etat de droit et garantir les libertés fondamentales telles que le droit de toute personne d’avoir droit à un procès équitable et d’être assisté par un avocat. 

Mais toute cela n’est qu’une illusion, l’affaire Tabbou n’est qu’un prélude à cet Etat de droit où les libertés fondamentales seront garanties aussi bien par la constitution et le président de la République.  On en sait déjà ce que va être la séparation des pouvoirs dans la nouvelle constitution. C'est déjà pas mal ! Une avancée non négligeable dans l'exercice démocratique en Algérie. 

Il serait peut-être très juste et sémantiquement correct de parler de la confusion des pouvoirs sinon de la fusion des pouvoirs.  Voyons les faits, la leçon et la méthode, c'est très didactique, c'est une méthode qui a été conçue pour les nuls en droit par la caserne pour comprendre la séparation des pouvoirs. 

Un dénommé Karim Tabbou, âgé de 46 ans, un homme politique, marié et père de deux enfants en bas âge a été enlevé devant son domicile par des individus inconnus appartenant sans doute à la police politique. Il aura fallu deux jours pour que sa famille puisse savoir l'endroit où il fut séquestré. Condamné à un an de prison avec sursis, il aura purgé sa peine le 26 mars, soit il doit normalement quitter la prison aujourd'hui. Coup de théâtre ! Tout est fomenté, la partition fut suffisamment répétée et le confinement de la population à cause du coronavirus a été une aubaine pour mettre en musique cette pièce. 

Deux jours avant sa libération, soit le 24 mars, confusion de la caserne et du tribunal oblige, Karim Tabbou a été transféré au tribunal de Ruisseau pour la tenue d'un procès dont ni lui en tant que prévenu et premier concerné ni ses avocats n'ont été informés de l'audience. 

Mais, ce n’est pas fini, l’aventure est loin de vouloir s’arrêter.  Le suspense est toujours de mise tous les éléments semblent nous installer et nous indiquer que nous sommes dans une fiction, mais non c'est véridique, c’est une réalité toute crue, le pouvoir algérien n'arrête pas de nous émerveiller avec ses romans rocambolesques. Après avoir assassiné un président en direct, il fait juger un homme en son absence ! C'est ça la séparation du pouvoir dans l’ère de Tebboune ! Bref, reprenant notre film d'horreur. Arrivé au tribunal, surpris (K. Tabbou) par l'audience dont il n'a pas connaissance pensant aller retrouver sa famille dans deux jours après avoir légalement purgé sa peine, il a fait un malaise, les avocats présents parlent d'AVC, ce qui est fort probable vu la déformation de sa bouche, il a été transféré à l'hôpital. Cependant, le procès s'est tenu tout de même en l'absence du concerné et un jugement a été honteusement prononcé par les juges le condamnent à un an de prison ferme. 

C'est du Kafka en Algérie de 2020 ! On l’a l'impression de relire le Procès de Kafka à travers le procès Tabbou. On sait maintenant la réponse sur l’espace romanesque  où s'est déroulé le procès de Joseph. K (le personnage principal dans le Procès de Kafka). C'est bel et bien en Algérie, et les juges vaniteux travaillant pour une organisation bien huilée dont parlent Kafka s'apparentent parfaitement aux juges crapuleux travaillant pour la junte militaire (une organisation bien huilée) ayant condamné Karim Tabbou. 

Venons-en à présent  au procès lui-même. En réalité, le procès de Tabbou devrait s'appeler très justement et être enregistré sous l’appellation Affaire Tabbou c/Les généraux. C’est ainsi qu'il faut appeler cette affaire. De quoi s’agit-il ? De quoi est-il incriminé ? Le chef d’accusation c’est « atteinte au moral des troupes » Soit. Discutons à présent le grief retenu contre lui. Mais de quelle troupe s'agit-il ? Il n'est certainement pas question des soldats, car ils ne sont nullement visés par les propos de Karim Tabbou et de surcroît il n'a jamais fait référence dans ses propos à l'armée en tant institution ni aux soldats, mais il s'agit indiscutablement des généraux.  Oui, effet, c'est du moral de ces généraux qu'il s'agit. Dans ce cas-là, le procès devrait avoir lieu alors entre lui et ces généraux qui l'ont assigné, et là ça devient intéressant ! Et pas en l'absence du plaignant et de l'accusé. On aurait aimé avoir un procès, mais ce dernier n'a malheureusement pas eu lieu.

Comme dans Le Procès de Kafka où tout le monde, y compris Joseph K., le principal accusé et personnage principal,  s'attendait à voir un procès pour savoir de quoi il est accusé mais hélas ! ce dernier n'a pas eu lieu. A vrai dire, on ne peut pas tenir un procès lorsque ni la faute ni le plaignant et encore moins l'accusé ne sont réunis. Le procès de Karim Tabbou comme celui de Joseph K. n'est qu'un simulacre, une cabale judiciaire qui constitue un prélude à une exécution sommaire et forfaitaire. 

En somme, l’irrégularité ayant entaché le procès de Karim Tabbou et la violation des droits fondamentaux lui garantissant un procès équitable préludent clairement de ce que va être la séparation du pouvoir dont parle Tebboune dans sa nouvelle constitution et dont fait la promotion la cohue d'hommes politiques qui ont été le voir et à qui il a promis une séparation des pouvoirs. Mirage ! Il y aura ni séparation des pouvoirs  ni équilibre des pouvoirs tant que la junte militaire est au pouvoir. Un proverbe kabyle dit : “Ur d yetsdjara ubudu lekhrif !" Donc, ce n'est pas un Tebboune qui va instaurer une République où il y aura une séparation des pouvoirs chère à Montesquieu.

 

Auteur
Omar Tarmelit