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ENTRETIEN

Lahouari Addi : "Le régime algérien n’a plus de ressource idéologique"

Les Algérien.ne.s sont appelé.e.s à participer au référendum sur la révision de la Constitution. Addi Lahouari, professeur émérite de sociologie à Sciences Po Lyon décrypte ce projet de réforme constitutionnelle.

Le Matin d'Algérie : Le texte réformant la Constitution a été approuvé par le parlement le 10 septembre dernier. De quoi s’agit-il ?

 Lahouari Addi : Il s’agit d’une réforme de la constitution en réponse au hirak  - mouvement de contestation populaire qui a débuté en février 2019 - qui veut un changement de régime. Le projet a été adopté par une Assemblée Nationale dont les dirigeants des deux partis majoritaires dans cette Assemblée sont en prison. Par ailleurs, les procès en cours ont révélé que de nombreux députés et sénateurs ont payé pour être élus sur les listes du Front de Libération Nationale (FLN) et du Rassemblement national démocratique (RND). Par conséquent, les élus des partis de l’administration n’ont aucune légitimité à se prononcer sur une réforme de la constitution.

Au lieu de dissoudre les deux chambres et de procéder à de nouvelles élections législatives, le président a préféré opérer des réformes avec les représentants issus de scrutins truqués.  

Quelles sont les nouveautés proposées par cette réforme constitutionnelle ? Qu’est-ce qui change fondamentalement ?

Lahouari Addi : Ce qui est nouveau, c’est que le président va avoir des pouvoirs étendus pour répondre à l’éventualité où un parti de l’opposition légale remporte les élections législatives. Dans ce cas, le président nommera un premier ministre issu de l’opposition. C’est de là que vient la différence introduite par la constitution entre premier ministre et chef de gouvernement. Ce sera un premier ministre s’il appartient à un parti différent de celui du président; ce sera un chef de gouvernement dans le cas contraire. Cela signifie que le commandement militaire accepte désormais l’idée que le gouvernement soit éventuellement dirigé par d’autres partis que le FLN et le RND. Mais le parti vainqueur ne remettra pas en cause la règle non écrite constitutive du régime algérien : le commandement militaire est source du pouvoir en lieu et place de l’électorat. 

Quel est l’enjeu principal pour le chef de l'Etat ?

Lahouari Addi : Ce ne sera pas un enjeu pour le président. Depuis Houari Boumediène, le président en Algérie n’a aucune autorité réelle sur l’Etat. Il est à El Mouradia – la Présidence - juste pour appliquer la politique décidée par le commandement militaire. Comme le dit l’historien Mohamed Harbi, « les Etats ont une armée, et l’armée algérienne a un Etat ». C’est ce qui explique que la nouvelle constitution donne de plus grands pouvoirs au président. En fait, cela permettra au commandement militaire de garder sous son contrôle les ministères souverains comme l’intérieur, la défense, l’économie et les affaires étrangères en cas de victoire électorale aux législatives d’un parti de l’opposition légale. Mais le système est construit de telle manière qu’aucun parti légal n’est autorisé à remettre en question le rôle du commandement militaire comme source du pouvoir. Le régime ne veut prendre aucun risque. Le parti vainqueur aux élections aura les ministères de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de la pêche, du commerce, des habous, du sport, etc.   

Pourtant la nouvelle constitution confirme le président comme chef suprême des armées et même ministre de la défense. Il a donc un pouvoir. 

Lahouari Addi : Le fait même que le président soit officiellement le ministre de la Défense prouve que le commandement militaire ne veut pas d’un membre du gouvernement ministre de la Défense. Cela signifierait sur le papier que le ministre de la Défense obéit au président. Le système ne peut pas se permettre la nomination d’un ministre de la Défense ayant une plus grande autorité politique que le président. A l’exception du colonel Houari Boumediène et du général Khaled Nezzar, il n’y a jamais eu de ministre de la Défense en Algérie. Et dans les deux cas, il y a eu coups d’Etat. La structure des rapports d’autorité dans le champ de l’Etat ne peut pas accepter un ministre de la défense. Le ministre de la Défense et le président seraient en compétition ouverte, publique, et cela le régime ne peut pas se le permettre. 

Ce projet sera soumis à un référendum le 1er novembre. Pourquoi cette date ? Quel est l’enjeu de cette consultation populaire ?

Lahouari Addi : Le régime veut dire qu’il est dans la continuité du 1er Novembre 1954 qui est une date fondatrice de l’Algérie nouvelle. Le régime compte compenser son déficit de légitimité politique en usant et abusant de la légitimité historique. 

Le projet a été vivement critiqué. Quels sont les points essentiels remis en questions ? 

Lahouari Addi : Il a été critiqué parce qu’il n’apporte pas le changement que veut une majorité de la population. Une majorité de la population veut un changement de régime et non un changement dans le régime. Le hirak demande une transition politique qui mette fin au rôle politique du commandement militaire dans l’Etat. C’est pour cela que les animateurs du hirak n’ont pas été associés à la confection du projet de constitution. Au contraire, ils ont été envoyés en prison. Il a été fait appel à des universitaires qui ont présenté un projet qui a été modifié par la présidence.  

Le mouvement de contestation populaire, le hirak est constitutionnalisé dans le préambule de la réforme. Quel est le but visé de cette démarche ?

 Lahouari Addi : Les textes qui fondent la légitimité du régime ne correspondent pas à la réalité sur le terrain. Toutes les constitutions depuis 1964 disent que le pouvoir appartient au peuple, alors que dans la réalité les élections sont truquées. Donc parler du hirak dans le préambule de la constitution et emprisonner des militants du hirak relève d’une logique propre à tous les pouvoirs autoritaires. Tous les pouvoirs sont cyniques et machiavéliques. Ce n’est pas propre à l’Algérie.  

La nouvelle Constitution entend renforcer les droits et libertés des citoyen.ne.s alors que la politique répressive du gouvernement à l’égard des manifestant.e.s et des journalistes redouble de férocité. Comment expliquer cette contradiction entre les intentions déclarées et écrites et les faits ?

Lahouari Addi : Il y a une loi en science politique qui veut que ceux qui ont le pouvoir feront tout pour le garder. Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis avec Trump. Il a déclaré que même s’il perd les élections, il ne quittera pas la Maison Blanche. Donc l’Algérie n’est pas une exception. Le champ politique est régulé par le rapport de forces entre ceux qui cherchent à garder le pouvoir et ceux qui cherchent à les faire partir. L’issue dépendra des ressources qu’ont les uns et les autres. Les deux seules ressources qu’a le régime en Algérie, c’est la violence d’Etat exercée à travers l’administration judiciaire et la rente pétrolière. Le hirak a pour lui le nombre et le désir de la majorité à vouloir changer de régime. Le régime algérien n’a plus de ressource idéologique qui lui donnerait la légitimité, et c’est ce qui explique qu’il aura recours de plus en plus à la violence d’Etat. 

Propos recueillis par Nadia Agsous 

Lahouari Addi est professeur émérite de sociologie à Sciences Po Lyon. Son dernier ouvrage est «La crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant», éditions Frantz Fanon, Alger. 

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Propos recueillis par Nadia Agsous