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REGARD

Laïcité et démocratie, ici et là-bas…

« La laïcité consiste à faire du peuple tout entier, sans privilège ni discrimination, la référence de la communauté politique. Celle-ci mérite dès lors son nom de République, bien commun à tous. Le clergé d'une religion particulière n'est pas contesté, tant qu'il se contente d'administrer les choses de la foi pour ceux qui lui reconnaissent librement un tel rôle. » Henri Peña-Ruiz

En Europe, et plus précisément en France, c’est un fait inquiétant qu’on ne donne plus guère de la démocratie que des définitions défensives : sauver la liberté, préserver la civilisation… Ne s’agit-il pas plutôt de couvrir une gigantesque démission ?

En Algérie, la démocratie, jusqu’à l’avènement du hirak, n’a jamais existé. On fabule sur la démocratie parce qu’elle permet à chacun de vaquer tranquillement à ses affaires, parce qu’elle est finalement le régime qui demande le moins d’efforts aux citoyens. Or, la démocratie est exactement tout le contraire. Elle exige un effort énorme de participation et de responsabilité. On ne saurait en faire la légalisation de l’irresponsabilité des masses. Une démocratie qui se bornerait à enregistrer les mouvements d’opinion et à harmoniser les intérêts rivaux aboutirait à de graves échecs.

Quand je dis les mots laïcité et démocratie et que je pense à l’Algérie, me viennent tout de suite en tête les noms d’un homme et d’un parti, Moulay Idriss Chentouf et le Parti pour la Laïcité et la Démocratie dont la charte stipule que « L’instauration de la laïcité dans notre pays est une œuvre de longue haleine, les laïques algériens ne doivent pas moins s’atteler, dès aujourd’hui, à en poser les jalons. C’est en tout cas l’une des raisons d’être essentielle de la création du Parti pour la Laïcité et la Démocratie. » Quel beau préambule !

La laïcité, quant à elle, est un terme totalement étranger à la culture des pays du sud. Pire, la laïcité est assimilée à de l’athéisme. Il est encore trop tôt pour savoir comment les techniques des relations humaines influenceront certains pays dans ce cadre précis mais j’ai de gros doutes sur la possibilité d’une laïcité bien comprise. La démocratie, autant que la laïcité, a l’avantage d’amener les citoyens à parler, avant que de s’opposer par la violence. Elle conduit les dirigeants à substituer les explications à l’argument d’autorité. 

En ce moment en France, la laïcité est en perdition parce que les mesures prises contribuent à diluer les responsabilités, à noyer les problèmes et les conflits dans l’eau tiède du conformisme et de la lâcheté. C’est devenu une laïcité publicitaire, vide de sens, où celui qui crie le plus fort a forcément le dernier mot — une laïcité de relations publiques n’est plus qu’une caricature de démocratie : une forme moderne et aqueuse de cette démagogie des gauchistes et des sophistes.

La laïcité, autant que la démocratie, a besoin d’élites. C’est un paradoxe qu’il convient d’étudier. C’est une condition de sa survie grâce au dévouement d’un certain nombre de ses serviteurs : militants, intellectuels, insurgés et résistants — véritable oligarchie ouverte et décidée à partager les valeurs qui la font vivre. Il faut bien que des révolutionnaires s’opposent à la hiérarchie des partis qui deviennent spécialisés dans la génuflexion et les renoncements.

Ce qui est perçu d’abord chez les premiers est un double sentiment contradictoire : la peur et le courage, non pas cette fraternité égalitaire, attentive à l’autre, qui est la vertu démocratique par excellence. La laïcité en France est devenu un combat de titans. Dans le citoyen comme dans la société, la laïcité est un sempiternel débat entre les tenants de la loi de 1905 et ceux qui voudraient des accommodements dits raisonnables et qui sont, au fond, un autre rabaissement de la dignité.

Les combattants de la laïcité à la française, qui se battent ardemment pour qu’elle reste debout, le voient bien, elle ne peut se passer de probité. Les valeurs de la laïcité ne sont pas des fantômes que l’on enferme dans des Constitutions même s’il faut les graver dans le marbre. C’est d’abord un vécu qui entraine, qui éduque et qui éclaire. La laïcité n’est pas un capital de platitude et d’horizontalité. Elle n’existe que par une continuelle circulation des principes, un effort d’éducation et de moralisation ininterrompu. Plus qu’aucune autre valeur, la laïcité a besoin d’une élite. 

Dans les démocraties modernes, la laïcité est totalement imbriquée dans la vie quotidienne même si, dans certains pays comme la Belgique, elle n’est pas inscrite dans la loi. Des groupes d’affairistes (fournisseurs et grossistes de viande pour boucheries halal, librairies communautaristes de livres dont le mode d’emploi indique comment mettre au pas la gente féminine, boutiques à Barbès ou à Molenbeek de vêtements totalement rétrogrades censés protégés la femme pieuse…) et de « spécialistes » s’attaquent frontalement à cette même démocratie dans laquelle ils ont trouvé un sanctuaire. Ainsi, l’Europe occidentale est-elle menacée de perdre sa visée profane et de retourner vers des formes confessionnelles. Plus la technocratie cléricale fait sentir son poids, plus l’éducation devient nécessaire, et quand la politique semble se dissoudre sous la pression des lobbies communautaristes, quand la politique se décide dans la concurrence aveugle des confréries, c’est alors qu’on a besoin d’intellectuels éclairés pour faire face aux faux-prophètes. Il faut bien que quelques-uns montrent le chemin. L’avenir de la laïcité moderne, qui est totalement indissoluble de la démocratie, dépend avant tout du rôle que pourront y jouer les élites.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain