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OPINION

L’ANP et le peuple

Malgré l’enthousiasme qu’il a suscité et la mobilisation qui se poursuit comme en atteste les grandioses manifestations du vendredi qui ont suivi l’élection d’Abdelmadjid Tebboune à la Présidence de la République, puis le décès du chef d’état-major, on s’est interrogé sur la spontanéité du hirak révolutionnaire en Algérie.

L’attitude de l’ANP n’est pas étrangère à ces questionnements. Tout en assurant, dès le départ, le peuple algérien que « l’armée nationale populaire continuera à l’accompagner avec la même détermination et résolution, suivant une stratégie bien étudiée» - on peut se demander laquelle ? - le chef d’état-major de l’ANP avait, très tôt, dénoncé les appels anonymes à manifester depuis le 22 février. Ce passage d’une allocution prononcée en avril à Tamanrasset,  sera, par la suite, supprimé sur le site du Ministère de la Défense et, fait sans précédent, on exigera officiellement de la presse de ne pas l’évoquer. La conséquence c’est que l’attention de toutes les rédactions s’est immédiatement focalisée sur les propos censurés qui laissaient deviner un conflit entre le DRS et l’état-major de l’armée.

Il est notable, cependant, que les Algériennes et les Algériens n’ont pas fait des questionnements sur le rôle de l’ex-DRS et de l’état-major un frein à leur mobilisation. La victoire d’un clan sur l’autre qui semble se dessiner avec le résultat du scrutin du 12 décembre ne constituera pas plus une barrière.

En effet, le peuple veut en finir avec le système, tout le système. Ses revendications vont au-delà des hommes qui l’incarnent, comme en attestent les manifestations qui se sont déroulées après le décès du chef d’état-major dont les funérailles ont pris une dimension comparable à celle d’un véritable chef d’état, comme pour mieux souligner la dimension politique qui lui a été attribuée. Et si la société discute du rôle de l’ANP au sein ou contre le hirak, c’est dans le but de renforcer le caractère radical du mouvement non pas contre l’ANP en tant qu’institution, mais à ses côtés. Après tout, la révolution des œillets, au Portugal, demeure exemplaire d’un point de vue démocratique alors qu’elle a été largement portée par l’armée. Interdire ou fuir ce débat ce n’est donc pas défendre l’intégrité du mouvement révolutionnaire ou de l’ANP mais refuser que l’armée et la société se débarrassent des illusions ainsi que des archaïsmes qui divisent gravement notre peuple, contrarient le hirak et retardent la meilleure insertion de l’Algérie dans le 21ème siècle.

Face aux défis, la candidature de Bouteflika à la présidentielle s’est révélée être non seulement un obstacle dans la marche de la société mais aussi une véritable provocation dont l’ANP ne pouvait être indemne alors qu’elle avait pourtant consenti de très larges sacrifices pour sauvegarder la République. La société s’est donc levée au cri de : « une République, pas un royaume». Le slogan des Algériens qui se sont opposés à un 5ème mandat de Bouteflika, puis contre la prolongation du 4ème et enfin contre l’élection scélérate du 12 décembre, souligne, à quel point, ils se sont sentis spoliés de leurs droits de citoyens.

Cette volonté de les soumettre à une sorte d'allégeance était devenue inadmissible dans une République que la société avait contribué, héroïquement elle aussi, à défendre face aux tenants de l’État théocratique. C’est donc pour réaffirmer l’exigence de souveraineté du peuple que les algériens continuent à opposer les articles 7 et 8 de la Constitution à l’article 102 dont les dirigeants se prévalent, et en premier le défunt chef d’état-major qui a exigé sa mise en œuvre.

L’élection de Tebboune ne doit donc pas faire illusion. La crise n’est pas finie, seule une partie du peuple a été entendue et dans des conditions contestables. Les Algériens défilaient d’ailleurs, le vendredi 13 décembre, le nez enfariné pour rappeler que le nom de Tebboune est associé au scandale de la cocaïne. 

Beaucoup considèrent que l’aspiration populaire à la souveraineté est aussi inappropriée que soudaine, même si elle semble partagée de l’Irak au Liban, en passant par le Chili ou l’Équateur. Certains pensent même qu’un tuteur demeure indispensable pour le peuple algérien tant sa conscience citoyenne et démocratique n’aurait pas mûri. 

Le politologue Rachid Tlemçani, quant à lui, estime à raison que «  le mouvement du 22 février n’est nullement un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il s’inscrit dans une longue histoire. Il traduit une accumulation de luttes de toute une période répandues dans des milieux sociaux, professionnels, culturels, géographiques et politiques.» Il ajoute cependant  une remarque ambiguë : «Le bloc au pouvoir sous-tendant l’État profond et ses démembrements n’ont pas résisté à la puissance du mouvement». En effet on peut se demander comment comprendre son propos : l’État profond, l’armée et les services de sécurité en particulier, ne pouvaient-ils pas s’opposer ou n’ont-ils pas cherché à affronter le mouvement révolutionnaire qui s’annonçait, préférant tenter de le dévoyer et l’instrumentaliser ?

Après tout, si le hirak vient couronner des années de luttes, il vient aussi au bout de deux décennies de confusions, d’ambiguïtés, de contradictions et de manipulations, années durant lesquelles le pouvoir a travaillé à diviser et à empêcher la collusion entre les différentes forces qui exprimaient le mécontentement de la société. Brusquement le mouvement du 22 février a réuni des intérêts contradictoires et des courants politiques antagoniques.

Les barrières se sont effondrées, montrant le caractère artificiel qu’avaient pris certaines oppositions au sein de la société et soulignant le fait qu’on continue à en faire vivre d’autres, pourtant devenues toutes aussi factices aujourd’hui. Il est ainsi étonnant que les tenants de la transition et ceux qui ont participé au scrutin du 12 décembre se dressent avec hargne les uns contre les autres, alors qu’ils sont animés par un même désir de changement, les premiers affirmant leur pacifisme et les seconds leur souci de préserver la stabilité de l’Algérie, ce qui est tout à fait conciliable.

Cette situation nous démontre que, pas plus qu’octobre 88 ne peut être réduit à des intrigues ou des manœuvres, être sous-estimées dans son déclenchement, on ne peut faire l’économie de ce ressort dans les événements actuels, ni en faire la seule explication du hirak. Comme dans toute lutte politique, différentes volontés se heurtent ou s’articulent, en s’affichant ou pas. Et l’élection de Tebboune, après 10 mois de lutte, sera venue désillusionner une nouvelle partie de ceux qui l’étaient encore, c’est d’ailleurs une de ses principales vertus, l’autre étant de légitimer un Président de la République dans un moment de dangereuses tensions internationales, 

En 1988 déjà, Ramdane Redjala concluait que «l’avènement d’une démocratie pluraliste en Algérie dépendra beaucoup plus de l’évolution des contradictions internes du régime, des mouvements sociaux qui accélèrent cette évolution que de la capacité des oppositions à l’imposer». Et, dans un courrier daté du 2 mars 2005,  adressé aux camarades du bureau national et du conseil du MDS, Hachemi Chérif pouvait écrire : « Toute l’histoire politique récente de l’Algérie est une histoire de manipulations, à partir du moment où il n’y a pas de forces politiques pertinentes et stables en mesure de peser durablement sur le rapport de forces.».

En fait, le blocage du système était tel qu’il imposait d’observer une attitude double, un discours double. L’armée a donc louvoyé, entretenu le flou, le clair-obscur depuis des années. Ce n’était pas par indécision, par absence de stratégie, mais par choix tactique. Et d’ailleurs, dès 2001, un article du  journal français Libération, évoquait une sortie politique préparée par le général Touati entouré de jeunes officiers.

Sous un tel éclairage, les luttes entre le DRS et l’état-major, qui se neutraliseraient mutuellement, peuvent expliquer la soudaineté du mouvement révolutionnaire actuel. La répression armée n’étant pas une option, au risque de transformer le conflit entre deux segments de l’institution militaire en bain de sang, les Algériens ont trouvé la possibilité de se déployer. Ils doivent cependant affronter un lourd dispositif policier, une campagne d’arrestations arbitraires et toutes sortes de pressions et intimidations dans différents secteurs comme la justice ou les médias. Mais, à travers ce qui a été acté comme sa propre division, du fait des ambitions de pouvoir en son sein, l’armée a objectivement forgé un consensus… contre elle. Elle participe ainsi, paradoxalement, à organiser le changement et les forces qui le portent ainsi qu’à promouvoir le pacifisme au sein du hirak.

D’ailleurs, à la veille de la présidentielle du 12 décembre, on a vu que la tension et la violence provenaient des manœuvres au sein du pouvoir, et on pouvait prêter, à chacun des clans, l’intention d’instrumentaliser le moindre dérapage. Et au lendemain du scrutin, il semble que le clan qui a emporté la victoire en usurpant la résistance du peuple au cinquième mandat, soit encore prêt à utiliser tous les moyens, y compris les baltaguias pour voir le peuple se résigner devant le Président qui lui a été imposé. Mais, comme ces nouvelles provocations ne peuvent avoir pour conséquence qu’une radicalisation du hirak, on peut se demander pourquoi le pouvoir fait preuve d’une telle obstination dans l’usage de la répression ? Et si cela est en lien avec la situation internationale qui a présidé à la réunion du Haut Conseil de Sécurité ?

Alors qu’autant d’interrogations demeurent, on peut ne pas exclure une forme de discipline masquée derrière ce qui serait une division feinte au sein de l’institution militaire dont le but ultime reste d’assumer la tâche qui lui est assignée : défendre et organiser l’État, ce qui, face aux défis de ce début de 21ème siècle, comprend aussi sa transformation par le biais d’un mouvement révolutionnaire.

Dans cette hypothèse, la mort de Gaïd Salah, après l’emprisonnement des chefs de l‘ex-DRS, sonne peut-être la fin de ce qui était présenté comme un affrontement entre deux clans dans les rangs de l’armée. Dans cette option, on ne pourrait pas rejeter l’idée que l’ANP, en tant qu’institution, chercherait alors à rassembler et orienter les énergies de la société dans les formes, au rythme et dans le sens qu’elle aurait choisi.

Au-delà des rivalités entre ses dirigeants et des divisions qu’elles engendrent dans la société, l’armée pourrait ainsi contrarier les aspirations au changement radical. Elle préparerait alors les conditions d’une réconciliation élargie ou une forme de dévoiement du mouvement auquel elle conserverait une forme porteuse de rupture, mais adossée à une négociation entre pro et anti-hirak. Ce serait le sens du dialogue proposé par Tebboune. Après tout, ce ne serait qu’une répétition tragi-comique de ce qui s’est passé avec la réconciliation nationale que Bouteflika a habilement enlevée des mains des partenaires de San Egidio, après l’affrontement avec le terrorisme islamiste ? Rien n’empêche donc d’imaginer que l’ANP veuille s’emparer d’une forte attente de rupture pour la réinvestir d’un contenu qui, à ses yeux, serait plus conforme aux exigences de stabilité de l’État.

Abdelmadjid Tebboune ne serait, dans ce cas, qu’un Président de transition dont le mandat pourrait être écourté. Nous pourrions donc nous trouver à terme dans une situation aussi imprévisible que celle créée par le décès du chef d’état-major. La force politique qui se serait le mieux préparé à répondre aux attentes citoyennes et démocratiques serait  alors en capacité de s’imposer. 

La société qui veut en finir avec l’arbitraire a placé la question de la démilitarisation du pouvoir au cœur de ses revendications de changement. La célébration nationale de la mémoire d’Abane Ramdane, comme incarnation de la primauté du politique sur le militaire, en a été l’expression la plus élevée lors des marches du vendredi 27 décembre. Si on situe le rejet du despotisme dans le prolongement de la résistance au colonialisme, puis au parti unique et au projet d’État théocratique, on peut en déduire que se justifier de la raison d’État pour accorder la primauté aux cercles de décision militaires est dorénavant considéré comme une atteinte à la souveraineté populaire.

Le rejet  de cette dernière au nom de la préservation de l’État n’est pas plus acceptable que son rejet au nom de la pseudo-mission civilisatrice de la colonisation, de la légitimité historique ou de la souveraineté de Dieu. Le 22 février, le hirak - qui constitue l’avant-garde du peuple- a déclaré que celui-ci est le premier garant de la préservation de l’État et de son ordre constitutionnel et que l’armée n’est qu’une des institutions qu’il se donne dans cet objectif, même si elle demeure la plus névralgique. Il faut cependant souligner qu’en 1962, 1988 et 1999 les aspirations à la souveraineté du peuple algérien ont été dévoyées par la force la plus disciplinée et la plus déterminée et qu’actuellement c’est l’ANP qui se trouve être cette force. Il est donc légitime que la société se demande si l’armée cristallise le noyau le plus avancé du mouvement pour la citoyenneté et la démocratie ou si elle est tentée par une nouvelle usurpation.

L’analyse dominante durant 10 mois de hirak attribue un rôle négatif à l’ANP. Elle est soupçonnée de pervertir le mouvement au profit de l’ex-DRS ou de le détourner au profit de l’état-major, liant peut-être mécaniquement la démarche de l’institution à celles attribuées aux différents clans au sein de sa hiérarchie. Cela s’exprime de manière paradoxale. D’un côté on a vu des foules en pleurs accompagner la dépouille du chef d’état-major, comme si l’Algérie perdait son dernier rempart, de l’autre un slogan résume l’état d’esprit du hirak : « les généraux à la poubelle et l’Algérie tadi l’istiklal ». Les soupçons viennent de loin de part et d’autre. Ils se sont accentués avec l’affaire de la cocaïne qui a vite pris une allure de règlement de compte autour du contrôle des centres de pouvoir.

Toutes sortes d’acteurs ont conduit  vers une lecture qui ramène l’intervention de l’ANP à une lutte de clans. Rappelons-nous d’Issad Rebrab qui annonçait qu’« il n’y aura pas de 5ème mandat » ou de la journaliste Ghania Oukazi qui écrivait que le général Médiène proclamait pratiquement à qui voulait l’entendre : « Bouteflika est fini, il ne passera pas... ». Les Algériens ont, néanmoins, pris la mesure de la complexité du moment politique actuel. En renvoyant dos-à-dos  ceux qui proclamaient que Bouteflika pouvait sauver l’Algérie des généraux et ceux qui annonçaient que l’armée avait lâché Bouteflika pour soutenir Benflis en 2004 ou encore ceux qui l’auraient abandonné en 2019 pour promouvoir Tebboune, la société admet encore le rôle dirigeant de l’ANP, en même temps qu’elle exige que l’institution renonce définitivement à des choix partisans. En réalité, l’élection et le rejet concomitant de Tebboune n’opposent pas les Algériens entre eux, mais expriment au contraire, de manière encore inachevée, leur unité autour du rôle et des limites à poser à l’ANP. Et c’est en achevant son unité autour de cette question que le peuple algérien parachèvera son unité avec l’ANP.

Brouillard de guerre ?

Said Sadi est un des premiers à avoir mis en récit, du point de vue attribué à l’opposition, le conflit entre le DRS et l’état-major. Sa lecture part de son expérience. « On sait maintenant que ceux qui ont provoqué le rejet ou le chahut des responsables politiques, ou, plus exactement, ceux qui les ont initiés, sont des éléments des services spéciaux ». Il enchaînera ensuite en partant de l’expérience de la société qui a déjà eu à faire face à une transition : « on assiste à plusieurs manœuvres où les anciens réseaux du DRS, fidèles au général Médiène, se reconnectent aux structures actives du renseignement pour préparer une OPA sur le mouvement à travers le parachutage de Liamine Zeroual.»

En politique, il devrait pourtant savoir que quand l’histoire se répète c’est sous forme de comédie après avoir été une première fois une tragédie, ce qu’était précisément la transition ayant suivi l’arrêt du processus électoral de décembre 1991. N’aurait-il as dû approfondir la réflexion ?  Sun Tsu, maître de la stratégie ne disait-il pas : « cherche le plan dans le plan » ? Malheureusement si un risque pèse sur le hirak, Saïd Sadi semble le réduire à une grossière manœuvre de diversion vite démasquée : « les deux clans qui se disputaient, dans l’ombre, les faveurs de Bouteflika sont désormais face à face. L’un, regroupé autour de l’ancien chef du DRS ; l’autre mené par le chef d’état-major de l’armée, s’opposant publiquement sur la façon d’étouffer, de détourner ou de faire avorter la révolution du 22 février ». Avant de conclure : « l’Algérie est prise en otage par deux clans militaires ». C’est ce récit que les médias relaieront. Et comme Sadi s’y inscrit personnellement, il aura été chahuté, à nouveau, cette fois dans les rues de Marseille. La logique dans laquelle il s’inscrit conduit naturellement à déduire que c’était par les affidés du défunt Gaïd Salah,

Fait étrange et significatif, après des années ou tout semblait les opposer, l’un servant la lutte contre le terrorisme islamiste, l’autre celle des réconciliateurs réunis à San Egidio, Louisa Hanoune est venue compléter la lecture de Saïd Sadi. La porte-parole du Parti des travailleurs est venue, en effet, pointer du doigt le rôle du défunt Gaïd Salah qui se retranchait derrière l’application de l’article 102 de la Constitution.

Et, au moment où il fallait faire barrage à la candidature de Bouteflika, elle prévenait que «ceux qui appellent l’armée à intervenir portent un réel préjudice à cette institution militaire, ils veulent l’impliquer dans une crise révolutionnaire ». Louisa Hanoune lançait même un slogan aussitôt relayé dans les médias et l’opinion : «Non au scénario égyptien !» Pour étayer son analyse, elle rappelait qu’après que Hosni Moubarak ait été démis de ses fonctions présidentielles, l’armée a contrôlé la transition qui a suivi. En prêtant au défunt Gaïd Salah les mêmes ambitions que Sissi, elle avait  contribué à mettre en scène le deuxième acteur du conflit au sein de l’armée. Louisa Hanoune s’est alors rapidement retrouvée en prison avec les chefs du DRS et Saïd Bouteflika. Mais sa condamnation devant un tribunal militaire finira de crédibiliser la lecture qu’elle avait faîte de la crise.

C’est Amar Saadani qui endossera la responsabilité de justifier le comportement affiché par l’état-major. En octobre, il déclare à TSA : « Au début l’État profond était la locomotive du hirak et voulait atteindre l’institution militaire que j’ai appelé à l’époque «le centre »... L’objectif est donc de porter atteinte à l’institution militaire et c’est ce qu’on voit sur facebook, dans les marches, les articles et les écrits… l’institution militaire porte le projet nationaliste car il y a une lutte entre deux projets ».

Il ajoute, évoquant la mise à la retraite du général Médiène, «Le projet de l’État nationaliste a frappé dès 2015 celui de l’État profond, lui causant des dégâts considérables » avant de mettre en évidence une volonté de l’État profond de se reconstruire.  Les motivations patriotiques que Saadani prête au chef d’état-major décédé sont cependant anéanties quand il précise que, quant à lui, il «réclame un État civil mais pas au détriment de l’institution militaire ou pour porter atteinte à l’image de ses généraux et de ses officiers » et qu’il conclut «cet État ne peut survenir...sans élire un Président de la République ».

Si l’interview d'Amar Saadani aura tenté de justifier maladroitement la tenue de l’élection présidentielle du 12 décembre, à laquelle le sort de Gaïd Salah semblait attaché, pour le meilleur comme pour le pire, elle aura aussi permit de renforcer, par contrebande, le récit dominant. Ainsi quand il avance que «la lutte n’est pas entre l’institution militaire et les citoyens, mais entre deux projets : celui de l’État nationaliste et celui de l’État profond», il est évident que ces propos seront mécaniquement interprétés dans le sens inverse par une large parti des Algériens. La société qui rejette l’élection présidentielle ne peut que les traduire  par : cette lutte est belle et bien celle qui oppose les Algériens à l’armée et au rôle que deux clans militaires souhaitent garder dans la vie politique. Ce qui élude des questions importantes : Qui sera le bénéficiaire d’un retrait de l’armée ? Dans quel délai une force autonome pourra cristalliser une alternative souveraine, citoyenne et démocratique ? Et par quel processus ?

Beaucoup considèrent que le face-à-face formel entre la société et l’ANP ne peut être fécond pour personne, certains y voyant même une menace sur la souveraineté du pays. Nombreux sont ceux qui espèrent une forme de négociation entre le peuple et l’armée et ce qui s’est passé au Soudan suscite, peut-être, des attentes dans différents milieux. Interpellant le défunt vice-ministre de la Défense et chef d’état-major, le général Antar, aujourd’hui à la retraite, écrit dans El Watan : «La révolution pacifique est en marche, ne ratez pas son cours ». De nombreux autres militaires se sont exprimés dont Hocine Senoussi, colonel à la retraite lui aussi,  qui appelle à «éviter le pire à notre pays, pour préserver les acquis et pour réaffirmer l’honneur de l’ANP ».

Dans la classe politique, Mouloud Hamrouche qui intervient régulièrement depuis le début du hirak considère, quant à lui, que «le peuple et l’armée sont seuls. Il ne faut pas qu’ils se tournent le dos ni se trouvent face-à-face. L’armée ne peut aller contre les aspirations du peuple.»

Dans les milieux intellectuels et universitaires, l’anthropologue Yazid Ben Hounet déclare : «Dans ce contexte ce n’est probablement pas du côté de l’armée que proviendra l’obstacle au processus de transition démocratique tant demandé. Ce qu’il faut craindre c’est le pourrissement, l’impatience, les discordes chez les manifestants et les possibles radicalisations.» Très tôt, le sociologue Lahouari Addi estime que  «l’expérience syrienne sert de leçon à beaucoup de généraux algériens qui ont gardé la tête froide et qui ont compris que seul le compromis pourra faire sortir le pays de l’impasse. C’est pourquoi ils sont prêts à accompagner le mouvement populaire du fait que la répression militaire ne viendra pas à bout d’une protestation aussi profonde. » Il met même en place une opposition entre hard liners et soft liners au sein de l’ANP en fonction de l’attitude adoptée vis-à-vis du peuple et du hirak ainsi que de la disponibilité à une négociation.

Dans différents milieux on perçoit que l’armée doit gérer des risques majeurs, venant de ses propres rangs, de la société ou de l’étranger. Mais le plus grand d’entre eux, celui qui les concentre tous, ne serait-il pas qu’elle ne se retire pas de la sphère politique, ou plus exactement partisane ? Et peut-on exclure que la dynamique interne à l’institution puisse permettre d’aller dans le sens des aspirations de la société, aussi radicales paraissent-elles ? Un slogan des manifestants résume bien ces attentes et s’applique aussi, si ce n’est d’abord à l’armée : yetnahaw gaâ ! Le hirak peut être ainsi l’occasion de réaffirmer l’unité historique indissoluble du peuple, de son élite nationale et de l’armée nationale populaire, et d’ouvrir les portes à une transition dont le retrait de l’ANP, envisageable à travers des changements profonds au sein de l’état-major, ne serait pas l’objectif mais la condition. 

La victoire d’un clan sur l’autre, à l’occasion de la présidentielle, pourrait être, de ce point de vue, le prélude à une défaite totale des clans. Le décès du chef d’état-major qui a suivi immédiatement annoncerait alors la possibilité de voir l’armée libérée de la tutelle qu’exerce une hiérarchie impliquée dans les luttes de pouvoir. Abdelmadjid Tebboune se trouverait alors face à une situation insoutenable puisqu’il devra réaliser ce qui apparaît être l’aspiration du seul hirak en s’appuyant sur la légitimité que lui accordent uniquement ceux qui ont participé à l’élection, parfois contre le hirak. Mais l’ANP, en tant qu’institution, aura peut-être contribué à dégager la voie à la prise en charge d’injonctions contradictoires.

Point de rencontre 

Depuis l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, un large mouvement de protestation a précédé et annoncé le hirak du 22 février ainsi que la demande de transition pour aller vers un changement radical. Ce mouvement ne pouvait pas ne pas affecter et traverser l’ANP, encore moins échapper à sa vigilance et prendre en défaut sa capacité démontrée à gérer son rapport avec la population. Il était clair que si avant octobre 88, les mosquées avaient été le seul cadre dans lequel pouvait s’exprimer la révolte populaire, c’est dans la rue, qu’avant le 22 février, les sentiments et conceptions de la société se sont forgées. Et l’ANP n’en était jamais loin, ne serait-ce que parce qu’elle était directement interpellée par les patriotes, les gardes communaux ou les appelés et retraités de l’ANP qui protestaient durant ces années. Il était inévitable que, tôt ou tard, le mouvement de protestation allait chercher à se donner une expression plus directement politique, le cas échéant à converger avec la force la mieux implantée sur le terrain.

L’ANP s’est donc assurée d’être le seul recours, y compris pour une refondation de la classe politique, en travaillant méthodiquement à la neutralisation voire à la destruction de toute autre alternative. Bouteflika et la réconciliation nationale ont été ses instruments.

La profonde identité entre armée et Nation qui avait éclaté en octobre 88, s’était refondée durant l’affrontement avec le terrorisme islamiste, avant de sembler disparaître durant les mandats de Bouteflika. L’impression était peut-être fausse. En effet, l’ANP avait démontré, face au terrorisme islamiste, un remarquable savoir-faire en matière de contre-insurrection et de guerre centrée sur la population qu’il s’agissait de séparer des groupes armés islamistes et de gagner à la cause de l’État et de la République, entraînant une reconnaissance mondiale de ses compétences en matière de dé-radicalisation. Et il serait donc erroné de penser d’une part que l’ANP ne sait pas que dans un monde où la désinformation alimente les conflits les plus meurtriers, la maîtrise des opinions est devenue une arme et d’autre part que l’ANP est restée désarmée sur le nouveau champs de bataille que constituent les réseaux sociaux et les médias, tandis que Kouninef aurait mis en place une armée de hackers pour contrer le hirak, comme l’a rapporté la presse. Ce serait accorder beaucoup de crédit à la légende des généraux bedonnants et incultes et à la fable des self made men algériens.

L’armée a appris à détecter les mouvements d’opinion et a compris, depuis longtemps, qu’elle doit « rendre le pouvoir au peuple ». Démilitariser la vie publique n’est pas néanmoins chose facile, pour preuve Abdelmadjid Tebboune vient encore de donner l’industrie militaire en exemple à suivre pour l’ensemble de notre industrie nationale. L’ANP, quant  elle, aura peut-être été convaincue que sans une puissante intervention populaire la tâche serait impossible. Elle aura alors travaillé à agréger différentes catégories de la société autour de cette question. Depuis la rencontre qu’elle a organisé avec les intellectuels à Tamanrasset, lors du premier mandat de Bouteflika, elle n’a pas cessé de créer des rapports et une proximité avec certains milieux universitaires et les classes moyennes.

D’un autre côté, à l’occasion du match de sélection pour la coupe du monde face à l’Égypte, l’ANP a aussi montré sa capacité à faire jonction avec les milieux populaires, certains y voyaient même une véritable opération de guerre hybride et découvraient des possibilités de projection insoupçonnées, alors que l’armée transportait en 48 h des milliers de jeunes algériens vers Ondurman au Soudan. Il ne restait plus à l’institution militaire qu’à organiser la rencontre des différentes couches et classes sociales dont elle connaissait l’aspiration commune à s’émanciper de sa tutelle.

On se rappelle que les classes moyennes ont hésité à faire jonction dès le vendredi 22 février, craignant une récupération islamiste des couches populaires à l’occasion d’une marche après la grande prière et préférant répondre à d’autres appels, dont celui lancé pour un rassemblement le lendemain et qui cette fois n’était pas anonyme. Cependant, le 1er mars tous marchaient déjà ensemble en reprenant les chants des supporters qui exprimaient avec une profonde justesse la mal-vie de la jeunesse et le malaise politique de toute la société. Et c’est le football qui permettra encore, à l’occasion de la coupe d’Afrique en Égypte, de sceller définitivement la jonction entre les algériens, toutes catégories confondues, et l’armée qui, une fois de plus, a organisé le transport aérien des supporters.

Le hirak pouvait alors s’emparer de la victoire de l’équipe nationale pour promouvoir l’aspiration de la société à voir l’armée se retirer du champ politique en exprimant une vive désapprobation quant à la présence incongrue d’un officier de l’ANP sur la pelouse du stade, au moment du sacre de l’équipe nationale, tandis qu’une autre partie de l’opinion se félicitait du rôle joué par l’ANP. La répression des manifestations ayant cependant commencé, le slogan djeich/chaab -khawa/khawa, présent au début du hirak, a alors disparu. Le peuple ne voulait accorder sa caution à aucun des deux clans apparemment en lutte et soulignait son exigence d’en finir avec le rôle partisan de l’armée.

En renvoyant dos-à-dos le DRS et l’état-major, les Algériens disent qu’ils ne souhaitent ni de divisions au sein de l’ANP, ni de coup d’État pour faire triompher le changement, Ils soulignent qu’au contraire ils aspirent à ne plus voir l’armée se mêler des choix politiques de la Nation, mais à les servir, comme toutes les autres institutions. Et si c’est avec humour que la Révolution du sourire demandait le départ à la retraite de Gaïd Salah auquel les manifestants recommandaient de « naviguer pour avoir une carte chiffa », c’est avec retenue et parfois inquiétude, que l’ensemble des algériens ont appris son décès. 

La société affirme ainsi que l’armée doit être l’armée du peuple. Elle lui rappelle que sa mission cruciale, en union avec le peuple, c’est de désarmer définitivement les forces de l’argent sale, toutes les forces de l’argent sale, afin que plus jamais elles ne représentent de menaces sur l’État et sa souveraineté.  Au final, notre peuple donne raison à El Hachemi Chérif qui écrivait : « Quand certains disent que l’ANP est la source du pouvoir, ils doivent répondre d’abord à la question de savoir où se trouve la source du pouvoir que détient l’ANP : en elle-même - dans l’ANP-  ou dans la société ? Sans doute plutôt dans la relation dialectique entre les deux, tel qu’on l’a observé souvent dans son mode de fonctionnement et de prise de décision.»

Alger, le 28 décembre 2019,

Yacine Teguia

membre du bureau national du MDS

Auteur
Yacine Teguia
 

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