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REGARD

L’après pandémie : les avancées de l’histoire ne s’expliquent pas par la morale

De très nombreuses théories adoptent l’argument selon lequel l’humanité avance par crises. Nous y serions avec celle du coronavirus comme depuis les grands fléaux du moyen-âge et, plus récemment, de la grippe espagnole au début du siècle dernier ou des grandes déflagrations guerrières.

Un peu comme les plaques tectoniques qui avancent, s’entrechoquent et génèrent une tension considérable. Le tremblement de terre est alors un désastre mais en même temps une respiration nécessaire de la planète. Les êtres humains seraient ainsi dans un cycle historique du même genre.

Une autre conception de ces avancées en rupture a été pendant presque tout le temps d’existence de l’humanité un châtiment des forces occultes.

Les peuplades anciennes l’ont perçu comme la sanction de divinités en colère auxquelles il fallait faire une offrande, jusqu’au sacrifice humain.

Les Grecs et les Romains, tout en croyant que les Dieux réagissaient de leur colère, les ont en quelque sorte humanisés selon les critères de leur vie quotidienne. Chacun représentant un aspect de leur existence et de leur action. Ils étaient donc les guides qui pouvaient les aider tout autant que les châtier.

La multiplication des forces célestes faisait en sorte que l’on pouvait jouer l’un contre l’autre ou tout au moins favoriser l’obédience à l’un ou l’autre selon l’objectif. Une affirmation tout de même à relativiser car les Grecs comme les Romains avaient un Dieu des Dieux qui, par cette circonstance, était unique.

Puis vinrent les religions monothéistes qui ont apporté une autre conception de la divinité. Tout d’abord le fait que la divinité soit unique avait une importante conséquence. Il n’y a qu’une entité et il ne peut y avoir d’autres stratégies que celle de suivre la volonté suprême du tout puissant ou s’en écarter. 

La réduction du nombre des sources d’obédience a manifestement induit une polarisation dichotomique des injonctions. Nous venons de le préciser, l’être humain se pliait à cette volonté ou s’en éloignait. Il n’y avait pas d’autres alternatives de moduler sa soumission en rapport avec les différentes divinités.

L’explication des fléaux avait soudainement une même origine de colère. Ainsi est né le bien et le mal, on était dans les règles de l’autorité unique ou l’on s’y soustrayait.

Mais comme l’histoire de la Bible est rétrospective, il a bien fallu expliquer le début de la déviance puisqu’elle existait sur terre au moment de cette écriture. Immédiatement la question se posa pour les deux premières créatures qui sont censées être les ancêtres de l’humanité.

Comme ils furent les créatures du Dieu unique, ils ne pouvaient être par nature déviants à la parole divine. Comment le mal est-il donc apparu ?

Une parabole fut créée pour expliquer l’énigme, celle du péché originel que nous connaissons tous. Il fallait bien qu’il y eu une origine du mal, antinomique avec la volonté suprême.

Ainsi est né le mal qui lutta contre le bien et inversement. La morale naquit puisqu’elle se définit par une conception du bien et du mal.

Les rédacteurs de la Bible, dont on dit qu’ils commencèrent l’écriture de la connaissance des racines lors de leur emprisonnement et mise en esclavage à Babylone, ont relié les grands fléaux passés, retransmis par la mémoire orale, à une colère du Dieu unique pour les punir de leur déviance (déluge, phénomènes géologiques comme les tremblements de terre et les explosions volcaniques, épidémies, etc.).

La Bible est donc un ensemble de cycles où l’homme est confronté aux courroux du ciel. Cette colère se manifeste soit par un fléau soit par l’envoi de messagers pour susciter une rédemption. Ainsi, à chaque fois, Dieu fait un pacte avec l’humanité contre sa protection lorsque les comportements déviants s’arrêtaient. L’être humain comprend qu’il faut revenir dans le respect des règles sous la menace de son extinction.

Voilà pourquoi l’explication de l’origine du monde et des ancêtres relevaient d’une succession de désastres causés par le mauvais comportements des êtres humains. 

Mais alors, me rétorquerait le lecteur, qu’est-ce que cela à avoir avec la catastrophe du virus à une époque moderne, de peu de croyances chez les lettrés et de grandes avancées scientifiques ?

Il faut en fait aller dans les manifestations induites de cette crises planétaire plutôt que dans l’analyse factuelle du fléau lui-même. C’est dans les commentaires à propos de l’après-crise qu’il faut retrouver le lien. « Jamais le futur ne sera comme avant ! », « La planète tirera les leçons de ce gigantesque fléau ! » Etc..

Et c’est là ou nous retrouvons notre théorie du départ, les explications sur la cause du fléau sont d’ordre biblique. Non qu’ils soient rattachées à la force divine, absolument pas dans le monde moderne d’aujourd’hui, mais elles relèvent absolument du même réflexe.

Nous changerions notre façon de vivre car nous avons été trop loin dans un développement acharné sans nous poser les questions de la survie de l’espèce, voila les conclusions morales qui s’expriment tous les jours dans les médias.

Les interrogations se multiplient sur la déviance de la mondialisation qui nous a contraints à une dépendance chinoise, atelier du monde, du libéralisme qui n’a pas pris en compte l’urgence d’un service public de santé solide, de la pollution qui nous menace et de l’individualisme qui a détruit les solidarités et le lien social.

Nous sommes victimes de nos péchés et de nos déviances. Nous avons pris le chemin du mal et nous sommes condamnés à une terrible peine d’un fléau sans précédent.

Alors notre réflexe de solidarité explose et nous retrouvons l’extraordinaire chaîne de sacrifices, d’entraides et de prise de conscience avec une unité nationale contre l’ennemi qui est aux portes des nations pour les détruire.

Tout cela est absolument incontestable si nous ne tenons pas compte toutefois de l’erreur commise par l’enthousiasme, celle de penser que plus jamais l’humanité ne refera les même erreurs. 

La pensée humaine n’est plus basée sur un grand ordonnateur du monde qui la sanctionnerait mais toujours sur cette même analyse morale selon laquelle la rédemption apportera le salut des êtres humains.

C’est absolument erroné, les grandes guerres n’ont jamais évité d’autres guerres encore plus sanglantes. La barbarie de l’holocauste n’est pas datée du moyen-âge mais d’un temps que certains vivants encore ont connu. Les catastrophes naturelles causées par l’homme n’ont jamais arrêté l’exploitation inconsidérée des ressources et ainsi de suite.

Pourtant l’humanité avance et le futur est toujours plus radieux que n’est  la vision fantasmée d’un monde antérieur qui serait plus raisonné. Comment cela se fait-il ?

Tout simplement parce qu’on a oublié un facteur de la marche du temps, pourtant d’une grande évidence. Lorsque vous regardez le tracé d’une courbe ascendante et que vous dirigez une loupe sur l’une de ses parties, il sera constaté des ruptures par des baisses et des remontées en pics. 

L’histoire de l’humanité n’avance donc pas par les secousses et les leçons morales qui s’en suivent mais par un continuum lent et ascendant de la formation des esprits, de la connaissances des phénomènes, de la maîtrise des technologies ainsi que de la mise en place du droit, des règles démocratiques et humanistes.

C’est un processus beaucoup plus lent et n’a rien à avoir avec la morale, d’essence religieuse. Les grandes ruptures sont celles des pensées ou des avancées scientifiques majeures. C’est le cas de l’invention de la roue ou de la découverte de l’héliocentrisme pour ne retenir que ces deux, il y en a beaucoup d’autres.

Ils ne sont pas une prise de conscience morale de l’humanité mais un processus d’apprentissage inexorable que l’être humain construit, pas à pas, pour sa sécurité, son bien-être et son besoin de communication et d’amour.

Rien à avoir avec la morale.

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant