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REGARD

L’arbitraire du 12 décembre

Un cri de bête, étrangement humain, perce les murs épais de la cave grise et nous glace, à demi étouffé par la masse élastique d’une cacophonie assourdissante : un haut-parleur, au maximum de sa puissance tente de couvrir les cris. L’enfer est allumé.

Les artisans du 12 décembre font partie de cette lignée obséquieuse qui a mis,à feu et à sang le pays, qui ont pillé ses richesses, éviscéré ses femmes de ce qu’elles possèdent de plus fécond dans les entrailles, mis le couteau sur la gorge frêle d’un pays qui n'espérait qu’à être aimé. Assassins, criminels, ils sont ces Charbonniers, ces Faulques dont Bachir Hadj Ali évoquait dans l’arbitraire, après des années passées dans les geôles de la sulfureuse sécurité militaire.

Il nous décrivait ses tortionnaires d’hier, les mêmes qui concourent aux unes, prêts à faire du 12 décembre une passe d’armes digne d’héritage. Ainsi, il nous parlait du Sanglier, celui qui se trouvait en bas de l’échelle. Homme des mains, homme de main, venu tout droit des âges préhistoire, il ne lui manquait que la barbe hirsute, la peau de bête et la massue de nos livres d’histoire.

C’est pourtant vrai. Plus vrai qu’invraisemblable, cette même figure, nous parle, depuis des mois, du fin fond d’une forteresse aux murs infranchissables, en égrenant difficilement, dans une langue incompréhensible, un texte assourdissant, inaudible, nous ânonnant l’ordre de nous mettre à table et de cracher tout. Il faut croire que l’ascension des sangliers, dans le pays, depuis 1962, fut fulgurante et impitoyablement prometteuse. Des geôles qu’ils gardaient comme de perfides cerbères, ils se sont vus catapulter ministres, Premiers ministres, et même chefs d’état-major pour nous commander.

Le rouquin, un autre de ces tortionnaires que Bachir Hadj Ali décrivait comme doseur des sévices et élaborateur de la torture morale. Une façon pour lui d’être intellectuel et humain. Et de rajouter : si par malheur, l’Algérie devait un jour posséder ces camps de Buchenwald ou de rouvrir celui de Djenen-Bou-Rezg, le Rouquin serait à son aise dans un rôle de directeur.

Combien de rouquins se sont succédé à la barre du pays, faisant de lui un Buchenwald au complet ? Des massacres de masse pendant la décennie noire, en passant par le génocide ethnique des populations amazighes (les printemps noirs en Kabylie et le massacre des mozabites) sans oublier octobre 88 et les innombrables disparus et autres prisonniers politiques morts dans les geôles inconnues du pays. C’est dans l’incarnation idéologique de cette bête humaine qu’est le Rouquin que ces colporteurs du 12 décembre trouvent leur prolongement, leur atavisme structurel.

Depuis qu’ils font tenir les geôles par les autres sous-fifres et valets de chambre, ils dosent les arrestations arbitraires, ciblent qui veulent bien se mesurer à eux, d’abord leurs anciens amis pour nous louvoyer, et ensuite, quand ça ne marche plus, les opposants aguerris, les militants des droits de l’homme et de la liberté  pour nous faire plier.

L’atrocité de Bunchenwald , c’est le pain rassis et la gamelle pleine de fiel que l’on a fait avaler au peuple dans les quatre coins du pays. À chaque élection, ils remettent à table le même menu : un amas de cendre et de fumisterie allègrement servit par les amis : lièvres candidats, potiches et barbouzes rassemblées.  

Le singe de Mouzaia, celui qui est venu au monde probablement avant terme. Son retard physique et intellectuel est assez considérable. Il en souffre intérieurement et se venge sur les torturés. Il est ambitieux et vantard par inculture, sadique et méchant par bêtise et complexe. C’est le lot de tous les singes qui nous ont longtemps gouvernés.

Tous sortis de ces boîtes de Pandore que sont les urnes bourrées de couleuvres mangeuses de chaires en pétrification, ils nous gouvernent en claudiquant, par coup de vengeance, parce qu’ils n’ont de légitimité que des titres usurpés à d’autres, plus vaillants qu’eux, et qui, dans les décombres de l’histoire qui venait tout juste de commencer, par les coups bas et les coups d’État, ont tous été exilés ou  assassinés. Aucune vision de l’Etat, encore moins de la nation, si ce n’est cette volonté perfide, ce complexe inné de l’homme providentiel, le tyran patriarche faisant de ses sujets des sous-hommes, des moins que rien.  

Le chat sauvage est l’incarnation des trois autres avec, en plus, une rencontre de deux époques si semblables que l’on a poussé l’audace jusqu’à troquer le président candidat pour son cadre reluqué. À quoi bon rejouer encore le même film quand la scénographie est tellement huilée qu’on n'a plus besoin d’acteur pour l’incarner. Bachir Hadj Ali le décrivait comme petit, jeune, mais sans âge, agité, grossier à l’égard même de ses subordonnés, aimant commander et être obéi, un James Dean avec en moins cette pureté dans le regard, ce message innocent et durable de l’enfance, marqué par la dureté des traits façonnés par une longue pratique du gangstérisme.

C’est le critère sine qua non pour gouverner en Algérie : une longue pratique du gangstérisme. Jamais nous n'avons atteint ce degré de déchéance politique, une sénilité frappant de plein fouet toutes les institutions de l'état, en même temps qu'une avidité exponentielle à piller les richesses du pays. Une graine de fasciste qu'il disait d'eux Bachir Hadj Ali. Oui, nous avons été gouvernés par ceux-là, bien que des années après la disparition de Mussolini et de Hitler.

Le pays est entre les mains de ces nouveaux scénographes du fascisme. Ils passent par les urnes pour mieux le faire voir à qui veut encore croire à l'illusion de l'isoloir, et par les geôles où croupissent nombre de femmes et d'hommes libres de ce pays pour faire taire les voix qui s'élèvent de l'épais rempart de silence dans lequel le peuple a été emmuré.

Alors, le 12 décembre, qui du sanglier, du rouquin, du singe de Mouzaia ou du chat sauvage sera l'élu de l'ogre, pour perpétuer l'arbitraire?

Auteur
Mohand Ouabdelkader