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REGARD

L'armée face au peuple : Une bouche qui vous embrasse peut aussi vous mordre (*)

L'an 1956, une année marquante dans l’histoire de l’Algérie contemporaine : découverte du pétrole par les français, création des services de renseignements algériens.

La coïncidence des deux est-elle fortuite ? Il est évident que les nationalistes algériens n’ignoraient pas l’importance stratégique du pétrole après la Seconde Guerre mondiale sur les régimes politiques arabes de l’époque.

Il nous est permis de formuler l’hypothèse que la présence du pétrole au Sahara est à l’origine de l’intensification de la guerre par les deux belligérants que sont la France et le FLN. La France coloniale visait l’indépendance énergétique, l’objectif du FLN est l’indépendance politique Une course contre la montre va s’engager.

La fin tragique de la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur serait le prélude à l’érection d’un système de gouvernance militaro-rentier de l’Algérie indépendante. Le pétrole sera le pot de miel de l’Algérie indépendante que se disputeront les différents clans parvenus au pouvoir. Les « services » vont jouer un rôle clé dans la transmission des pouvoirs d’un clan à un autre, d’une période à une autre. Ils seront successivement, simultanément ou séparément soit un outil du pouvoir, soit le centre du pouvoir soit un pouvoir. L’indépendance va donner apparaître deux Algérie : l’Algérie utile, celle du pétrole et l’Algérie profonde, celle des clans.

L’Algérie profonde est segmentée en clans dominés par des personnes physiques influentes privant l’Etat en tant que personne morale de jouer son rôle régulateur et planificateur.

Pour asseoir sa dynastie, la constitution de clans est un impératif vital pour le maintien du régime. Il n’a pas besoin d’un Etat mais d’une Cour, d’une  clientèle et non d’institutions. Pour ce faire, il s’entoure de courtisans qui chantent et non de collaborateurs qui réfléchissent, de corrompus pour les tenir et non de vertueux qui lui échappent, de médiocres qui exécutent les ordres et non de compétence qui débattent les idées.

Le clanisme reposant sur la parenté réelle ou supposée fonde toute l’organisation de la société dans sa dimension politique où l’individu ne reconnaît aucune autorité légitime autre que celle de sa famille ou de son clan ou de sa tribu à qui il accorde une confiance absolue et dont il attend une protection et des privilèges. Une société dans laquelle les fonctions du chef du clan se confondent avec celles du chef de l’Etat.

Pris en tenaille entre la volonté populaire de changement et le statut quo suicidaire du régime, on s’interroge que faire dans un pays où régime et Etat sont cimentés par le pétrole, où l’Algérie réelle et l’Algérie virtuelle se confondent. La guerre et la paix cohabitent dans le même palais. L’amour et la haine du pays couchent dans le même lit.

Le renseignement et le pétrole forment un couple pervers. Les deux se tiennent par la main. Les « services » sont ses yeux et ses oreilles, sa lumière et son ombre, son bras droit et son bras gauche. Ils occupent tout le terrain. Ils jouent des deux pieds et marquent des buts avec la tête. Une partie qui se dispute sans arbitre  à huis clos. Au regard des puissances étrangères, le pétrole et le renseignement sont les deux piliers du régime de l’Algérie utile.

Deux industries qui fonctionnent à plein rendement (24/24). Elles n’ont ni problèmes d’approvisionnement, ni de débouchés. Elles tournent toutes seules. Elles n’ont besoin ni de parlement, ni de gouvernement, ni de dirigeants/. Ils peuvent prendre leur retraite ou vaquer à leurs affaires. Leur présence n’est pas nécessaire. C’est le pilotage automatique. Si on devait comparer le régime algérien à un moteur d’une voiture, le pétrole serait son carburant et le renseignement son lubrifiant.

Aujourd’hui, le moteur tousse, l’essence manque, l’huile est usée et la prochaine station incertaine. Le pétrole est présent dans l’Etat dans la tête de ceux qui pensent être l’Etat, c'est-à-dire l’incarnation de la volonté populaire. Les gisements pétroliers et gaziers sont la propriété de l’Etat et non de la nation. Une société réduite à un corps  amorphe, un esprit stérile et une âme agitée ? « L’âme d’une nation se révèle à travers ses services secrets » nous dit John le Carré.

Le temps presse, la mort frappe. Que faire dans une société dominée par l’armée dépendante des revenus pétroliers et gaziers pour sa survie dans un monde sans état d’âme ou le fort s’empare des richesses du faible ?

Qui s’approprie l’Etat s’accapare des richesses de la nation et décide de leur affectation en fonction de ses intérêts stratégiques  qui consistent à conserver le pouvoir afin de pérenniser les privilèges. Animés par des hommes qui n’ont pour tout programme : « j’y suis, j’y reste » ou « ôtes toi que je m’y mette ». L’un a l’argent et le fusil, l’autre a le verbe et la rue. Ni la rue, ni le fusil ne peuvent s’en passer de l’argent du pétrole et du gaz. La cerise ne fait que trôner sur le gâteau. Elle n’est pas le gâteau. C’est une garniture interchangeable au gré des appétits et des fantaisies des uns et des autres.

Dans toute cerise se cache un noyau dur. Chez chaque homme sommeille un diable. Le diable est devenu plus percutant que par le passé; il ne tente plus par la pauvreté mais par la richesse. Une richesse illusoire (paradis des yeux et enfer de l’âme). Il est rusé et charmeur. Il ensorcelle.

Quand la ruse plane au sommet, l’intelligence rase les murs.

L’argent facile envoûte, captive. Il n’épargne personne. Tous lui tendent la main, du Président de la République jusqu’au simple mendiant du coin. L’administration, l’armée, la justice, les médias, la population sont tous à sa dévotion. Tous lui obéissent au doigt et à l’œil : le juge, le médecin, le professeur, le douanier, le policier. Sans lui, ils sont nus. Il nourrit, il loge, il soigne, il enrichit, il arme, il finance, il renseigne, il protège, il condamne, il voyage.

Il est partout et personne ne peut s’en passer de ses dollars ; le communisme, le militarisme,  l’islamisme, le terrorisme, le libéralisme. Il a dilué l’islamisme dans un baril de 100 dollars. Des dollars qu’il imprime à sa convenance. Il a calmé les peuples tentés par le printemps arabe. Il est à l’origine de toutes les fortunes acquises en dinars et en devises. Il interdit aux gens de travailler sérieusement, d’investir de façon rationnelle ou de produire des biens et services en dehors des sphères que contrôle l’Etat. Bref, il fait de la politique, de l’économie et de la diplomatie. Le système se comporte en véritable monarque.

C’est là la signification profonde du mouvement pacifique de contestation populaire du 22 février 2018 qui s’inscrit dans la continuité du mouvement de libération nationale du 1er novembre 1954. « L’arbre suit sa racine ». Algérie éternelle, quand tu me tiens, je suis ton serviteur, tu es ma mère patrie clament les jeunes manifestants qui n’ont pas connu les atrocités des deux guerres.

Epargnons les souffrances passées et nos ressentiments présents de leurs aînés. Ils n’ont rien à se reprocher. Ils désirent tout simplement vivre dans un pays de liberté et de justice. Un pays qui est également le leur. Quoi de plus naturel et de plus humain !

Dr A. M.

(*) Proverbes berbères

 

Auteur
Dr Abdelkader Boumezrag
 

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