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REGARD

L’attente d’une certaine libération

“L’attente est pareille à des ailes. Plus les ailes sont fortes, plus le vol est long.” Djalal al-dîn Rûmi

Depuis ce matin, lundi 11 mai 2020, il semble que nous ayons changé de monde, que nous sommes entrés, sur la pointe des pieds, dans ce qu’il est convenu d’appeler désormais le monde d’après.

Après près de deux mois d’enfermement total à faire en sorte que les sorties se fassent avec un masque, même s’il s’agit de celui de Dark Vador, et de remplir des attestations à montrer à la maréchaussée, après l’attente de savoir si les vaccins ont été trouvés, si les remèdes ont été testés, si les masques ont été produits en nombre et distribués à la population, nous voilà désormais sommés de sortir en catimini dans une France coloriée en rouge et en vert, en nous faisant tout petits, sans déranger personne et surtout pas les décideurs. Nous sommes désormais les habitants d’un pays dédoublé, séparés par une frontière qui va du Jura jusqu’à la Somme. Elle enserre les pestiférés du nord-est, encerclant de grandes villes comme Metz, Lille, Strasbourg et la capitale.

Tout change à une allure phénoménale avec cette pandémie qui a pris de court nos dirigeants. Les projets concoctés depuis belle lurette sont repoussés aux calendes non pas grecques mais chinoises cette fois. Le passé lui-même semble s’être enfoui dans les profondeurs des calendriers.

Nous allons donc pouvoir sortir de nouveau. En regardant bien à gauche et à droite que nous pouvons traverser la rue même si nous empruntons un passage protégé. Nous allons fréquenter de nouveau les marchés de nos quartiers et même les supermarchés, ces temples élevés à la gloire de la consommation tous azimuts. Nous ferons attention à ne pas subir les assauts des trottinettes sauvages, ces nouveaux mustangs qui ont pris possession des trottoirs de nos villes comme s’il s’agissait des plaines du Far-West profond.

Nous allons pouvoir traverser des parcs et des jardins et même y pique-niquer si le cœur nous en dit. Les Buttes Chaumont, assommées par le silence des humains, se sont laissées envahir par le piaillement des oiseaux et le miaulement des chats. Elles vont bientôt retrouver les rires des enfants chahuteurs et les murmures amoureux des couples enlacés.

Les habitants vont pouvoir de nouveau sortir à pas de loup de leurs terriers verticaux et s’attabler aux terrasses des cafés. N’attendez surtout pas qu’ils se sourient et ne prévoyez pas non plus qu’ils se rapprochent les uns des autres, leurs carapaces ayant intégré le sentiment de danger par le simple fait de se toucher. 

Pour la première fois depuis longtemps, nous allons pouvoir flâner le soir sur les quais de la Seine débarrassés des silences envahissants et de ces crépuscules de confinement. Sur le canal Saint-Martin ou sur le bassin de la Villette, les jeunes seront de nouveau assis sur les berges, rieurs et effrontés, leurs quarts de pizza et leurs canettes de bière à la main. Ils s’assiéront par grappes d’une demi-douzaine d’individus, ayant pris soin de s’appliquer la fameuse distanciation sociale.

Maintenant que nous avons abordé ce continent dans lequel la capitale panse ses plaies et se réveille doucement de son cauchemar, nous allons enfin reprendre possession de la ville et récupérer nos vies. Peut-être pas pour le meilleur et peut-être uniquement pour un laps de temps mesuré, allez savoir ! Nous allons retrouver nos cadences infernales de productivistes acharnés et nous adonner, corps et âmes mélangés, à la religion indépassable de la consommation à outrance. Nous allons reprendre nos débats vides de sens et nos ébats qui nous ont tellement manqués.

Nous allons également nous décider à reprendre nos manifestations contre la vie chère, la spoliation des régimes de retraite, les lois liberticides concoctées par des serpillières déguisées en députés.... 

Enfermés pendant des semaines, nous avons été privés du soleil qui a pris possession de notre hémisphère et déchus de nos droits les plus élémentaires. Nous allons pouvoir sortir de nouveau sans avoir recours aux attestations de déplacement avec motif et signature.

Nous allons redevenir, par la grâce d’une décision prise en haut lieu, des êtres doués de conscience, en sachant que nous pouvons décider de nous re-confiner au moindre signe positif du virus. Nous allons nous aérer, chacun à sa façon et chacun à son rythme.

Nous avons tous vécu, pendant deux mois, chacun dans son intimité, une aventure personnelle, qui nous a été collectivement imposée. Certains ont décidé pour nous, tardivement, que nous devions nous enfermer. Même si nous étions dans la nécessité de le faire, nous avons été des objets et on nous a enfermés à double tour sans savoir où ça pouvait mener. 

Les agendas vont, enfin, de nouveau servir et les calendriers vont être consultés. Cela fait huit semaines que nous avons abandonné de prévoir des rendez-vous. Il ne nous reste plus qu’à envisager des rencontres pour prendre quelqu'un dans nos bras. Et pour cela, ce n’est pas demain la veille !
 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain