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REGARD

Le 19 Mars 1962 et les mythes des pieds-noirs

Juillet 1962 à Alger. Photo : Marc Ribout.

Depuis 2012, le 19 Mars, la France officielle se souvient et se recueille à « la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats au Maroc et en Tunisie ».

Les associations des pieds-noirs en profitent pour râler car elles considèrent le 19 Mars « journée de la honte ». Le régime algérien et ses anciens moudjahidines des camps pour réfugiés en pays voisins ont déclaré cette journée « fête de la victoire ». Une fête sans liesse, sans le peuple. L’algérien lambda, du moins celui qui s’intéresse encor à la glorieuse guerre de libération, sait que le 19 Mars 1962 est la date de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en Algérie.

Après la signature des accords d’Evian et l’arrêt des hostilités ouvrant la voie à l’indépendance de l’Algérie, les européens qui y étaient citoyens avaient décidé, dans leur grande majorité, de quitter le pays. Ils ont été près de 630.000 à partir entre avril et juin 1962(1). En France, ils feront admettre à tout le monde qu’ils sont tous partis et qu’ils n’avaient pas le choix. Ils prévoyaient des représailles du FLN-Front de Libération Nationale- et des actes de vengeance des algériens. A ce jour, ils continuent à mettre en avant deux tueries qui ont eu effectivement lieu :

Celle du 26 Mars 1962 à Alger, rue Ben M’hidi ex-d’Isly. Ils ne diront pas que c’était un acte « franco-français ». En effet, lors d’une manifestation contre le cessez-le-feu, on a tiré sur les militaires français qui faisaient barrage et qui n’ont pas hésité à mitrailler les manifestants. Le bilan officiel a été de 46 tués et plusieurs dizaines de blessés (1).

  • Celle du 05 juillet 1962 à Oran où on a tiré sur des algériens qui fêtaient l’indépendance. Une chasse a l’européen s’ensuivit et les structures du nouvel état furent dépassées. Le bilan officiel des tués a été de 25 pieds-noirs et 76 « musulmans » (1).

L’historien Guy Pervillé ajoute un troisième cas pour ceux qui voudront bien le croire: les évènements du 20 Août ….1955 dans le constantinois, décidés par un responsable local du FLN pour soulager la zone des Aurès ou l’armée française a engagé toute sa puissance disponible en Algérie.

A l’exception de ces deux cas et quelques cas de banditisme, il n’y a eu ni représailles ni vengeance envers ceux qui ont décidé de rester. Ce fut bien le contraire.

Au 21 décembre 1962 ils étaient prés de 210.000 à avoir décidé de ne pas partir. Sur cette question de représailles et de vengeance, certains parmi ceux qui sont restés se sont exprimés dans le livre de Pierre Daum « Ni valise ni cercueil » :

« La valise ou le cercueil, c’est l’OAS-Organisation Armée Secrète- qui a lancé ça. Les algériens, eux, ne cherchaient pas à faire partir les européens. Au contraire… ».

« Au moment de la nationalisation des terres vacantes en 1963, les sept hectares du grand-père se sont retrouvés nationalisés par erreur. Des-que l’administration a réalisé son erreur, et a vu que mon grand-père n’était pas parti, elle a proposé de les lui rendre ». Il n’est pas dans la tradition des algériens de dépouiller quelqu’un de ses biens sans raison valable avérée. En voici un exemple : « En aout 1941, le gouverneur d’Algérie ordonnera la mise sous contrôle des biens juifs. Plus de 6000 volontaires parmi la population européenne non juive ….se proposèrent pour gérer les commerces, les cabinets médicaux ou les propriétés des juifs déchus de la citoyenneté française… par contre, jamais la communauté musulmane d’Algérie n’a accepté, malgré les sollicitations du gouvernement général a Alger, de s’opposer a la communauté juive ni de s’approprier ou administrer les biens des juifs qui avait été confisqués…(2) ».

Si la peur des représailles n’est qu’un mythe, qu’est-ce qui a poussé la majorité des pieds-noirs à tout abandonner et partir ? L’écrivain Jules Roy nous donne un élément de réponse : « Comme la majorité des pieds-noirs, j’ai été élevé dans le mépris des arabes, heureusement que je m’en suis guéri » (1). Un autre algérien d’origine européenne dont les parents ont fuit en 1962, confirme cet élément : « Je pense que mes parents étaient incapables de concevoir d’être dirigé par des arabes… » (1). On a aussi rapporté cette réponse d’un européen qui témoignait devant un tribunal : « -Y avait-il d’autres témoins – Oui, cinq ; deux hommes et trois arabes… » (3). Signalons que le qualificatif « arabe » était attribué aux algériens même berbérophones. En voici deux exemples:

« Pour ce qui était de la promotion d’un bougnoule jusqu'à l’évêché…t’as beau lui couper la queue, tu feras jamais d’un bourricot un cheval de course. La cause est entendue, un évêque kabyle restait un arabe » (4).

« Les Kabyles fréquentent trop les écoles, apprennent trop bien et trop vite. On est effaré de voir tant d’arabes (sic) instruits et l’on se demande ce que l’on fera quand ils seront grands. » (5).

C’est donc le racisme qui a poussé des pieds-noirs à quitter l’Algérie en 1962. Et le racisme a entrainé beaucoup d’entre eux à adhérer a l’OAS et agir sous ses ordres ou a la soutenir :

« Evoquant l’immense adhésion des pieds-noirs à l’OAS, le journaliste Gabriel Conesa pose une question intéressante : comment avons-nous pu en arriver à cet égarement… » (1).

« Sur les 210.000 européens que comptait Oran, quelle proportion a été favorable, selon Guy, aux thèses de l’OAS ? On peut dire qu’ils l’étaient tous. Et puis il fallait voir le racisme… » (1).

L’OAS a été une organisation criminelle qui a à son actif plusieurs assassinats et des crimes et destructions dont le plus ignoble n’est pas l’incendie de la bibliothèque de l’université d’Alger.

De son vivant, le président Boumediene avait déclaré que les algériens sont disposés à tourner la page mais sans la déchirer. Les pieds-noirs de France refusent et préfèrent continuer à faire, à chaque élection en France, le jeu des politicards:

  • Le premier novembre 2006, la commission des droits de l’homme des nations-unies, qui a reçu quelques 600 plaintes de pieds-noirs réclamant un ancien bien en Algérie, rend un avis défavorable » (1). Signalons que ceux qui n’ont pas été dédommagés par le nouvel état, l’ont été par la France. Les fonds utilisés pour ces dédommagements, les autorités françaises les ont puisés dans l’aide à verser au nouvel état algérien telle que prévue par les accords d’Evian.

-« A Perpignan en novembre 2007, un « mur des disparus » a été inauguré par le maire…2619 noms de personnes y sont gravés, dont on s’est aperçut ensuite que certaines étaient toujours en vie »(1).

En ce qui concerne les disparus, raisonnablement, le FLN ne pouvait pas laisser se pavaner des gens dont les crimes sont avérés et connus de tout le village ou le quartier. Ils ont donc été convoqués. Certains relâchés mais d’autres ont parait-il disparus. Une étude française donne le chiffre de 1446, y sont inclus tous les disparus depuis…1954. Il faut savoir que le FLN avait son propre système judiciaire qui a été décrit dans certaines publications.

Les Algériens n’ont pas recensé leurs disparus et n’en parlent pas. Pourtant il y en a eu des milliers lors de la bataille d’Alger. Rares sont les algériens qui savent qu’en 1982, à Khenchela, 1200 cadavres ont été mis a jour sur le site d’une ancienne caserne française utilisée comme centre de détention et d’interrogatoire. Sont tout aussi rares les Constantinois qui savent que les restes ainsi que des objets personnels et des papiers de Reda Houhou et ses compagnons ont été trouvés à Oued Hamimime lors de la construction de l’usine Sonacome en 1970 (6). Le site a été camp militaire et terrain d’aviation de l’armée française. Par ailleurs, l’armée française a tué même après le cessez-le-feu. Au moins un cas a été rapporté dans un écrit. Il s’agit du martyr Zirara Said d’un « Douar » de la région de Mila. Un vrai baroudeur tué par l’armée française le 28 Mars 1962. Ils ont encerclé la maison et l’ont fait sortir par la ruse du cessez-le-feu pour le mitraillé devant sa famille et des amis(7).

Les associations de pieds-noirs, leurs mythes sur leur « exclusion » comme leurs élucubrations sur les biens et le pays perdus n’ont eu et n’ont aucun crédit en Algérie. Par contre on se souvient de plus en plus et avec reconnaissance de ces français- des hommes de religion, des communistes anticolonialistes, des « libéraux »- qui ont contribué à l’indépendance du pays.

N.M.

Notes :

(1)- In. Pierre Daum : « Ni valise ni cercueil », Edition ACTES SUD/2012.

(2)- In. Roger Bensadoun : « Les juifs de la république en Algérie et au Maroc », Edition PUBLISUD/2003.

(3)- In. Marc Ferro : « Le livre noir du colonialisme », édition Hachette/2006

(4)- In. Pierre Andre Canale : « Les echasses de Bab-el-oued », Edition L’ARCHIPEL/2007.

(5)- In. Germaine Laoust-Chantreaux : « Kabylie coté femme », Edition EDISUD/1

(6)- Ouanassa Siari-Tengour :« Les fusillés du 29 mars 1956 » https://ouvrages.crasc.dz/index.php/ar/68

(7)-In « Mémoires du moudjahid Ibrahim Ras-al-Ain » en langue arabe/ édition « Dar-al-Houda »/2011.


 

Auteur
Nouredine Morsli
 

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