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TRIBUNE

Le corps du Système « B. » bouge encore !

On croyait, on a voulu nous faire croire que les choses allaient changer. Que plus rien n’allait être comme avant. Que la parole du citoyen appelant à une Algérie nouvelle, débarrassée des oripeaux d’une fictive « République démocratique et populaire », après des décennies de pillage, de forfaiture, de corruption et de hogra, que cette parole allait enfin être non seulement écoutée mais surtout entendue. Et voilà qu’au-delà de la parole du citoyen, c’est celle du journaliste qui, de nouveau, se trouve niée, reniée, vouée aux gémonies. 

Un syndrome paranoïde au sommet

Le cas (j’allais dire « surmédiatisé » : par rapport à d’autres cas tout aussi défendables mais qui, hélas, ne le sont pas suffisamment) de Khaled Drareni est sans doute le plus révélateur d’un syndrome paranoïde propre à tout pouvoir qui doute de sa capacité à mériter la confiance du peuple et qui, au bout de quelques mois d’incantation, mesure les limites de sa légitimité. 

Que reproche-t-on à Khaled Drareni ? Son crime, nous assure-t-on, aura été de faire un travail de journaliste sans en avoir le titre, autrement dit sans disposer du sésame que serait la carte de presse. Mais savent-ils, nos gardiens du temple, que si cette carte faisait le vrai journaliste, aucune presse dans le monde ne pourrait se prévaloir d’avoir les meilleures « plumes » et encore moins les meilleures voix ! Et puis, d’avoir fait son job sans se cacher, au vu de tous, y compris des « Services », d’avoir travaillé comme correspondant d’une presse étrangère, cela le met donc au même rang qu’un escroc, un criminel, jusqu’à lui valoir trois ans de prison ferme alors qu’un violeur, donc un criminel, s’en tire avec un sursis, quand ce n’est pas avec une simple mise en garde ? 

Raisonnement par l’absurde : si, selon l’accusation, Khaled Drareni a commis un acte délictueux grave, genre « atteinte à l’unité nationale », alors il faudra procéder à l’arrestation de milliers et de milliers de citoyens et de citoyennes, non seulement pour avoir, par leurs manifs du mardi et du vendredi, incité à des « rassemblements non armés », mais pour y avoir participé ! Et du reste, il y a bien de quoi se demander pourquoi juste un, deux, trois journalistes ? Et tous les auteurs d’articles parus durant le Hirak, pourquoi ne sont-ils pas déjà aux arrêts, vu qu’un simple reportage est de nature à amplifier la colère des manifestants, à les conforter dans leur légitimité, et, donc, subséquemment, à les inciter à des « rassemblements non armés » ? 

SOS Racisme, RSF : pourquoi ?

En outre, on a reproché au journaliste « non encarté » (sic) d’avoir communiqué avec SOS Racisme et Reporters sans frontières. Des griefs « bâtis sur de l’argile », dirait-on au pays… Personnellement, et je l’avais déjà dit voilà… trente ans, je n’ai jamais eu d’atomes crochus avec SOS Racisme qui, dès sa création et sous la houlette d’un PS angélique, avait ramassé la mise en siphonnant les subventions qui revenaient jusqu’alors aux associations de quartiers, lesquelles, par leur travail de terrain, faisaient œuvre utile de pédagogie et de civisme.

L’histoire nous le dit : institutionnalisée, cette association a toujours servi et continue de servir de tremplin pour carriéristes à ses dirigeants. Un jour, et c’est la première fois que j’évoque cette anecdote, lors d’un colloque à la Sorbonne, j’avais, à la tribune, qualifié ladite association de « Kibboutz de l’espace associatif » ! Ce dont pourrait témoigner un proche de la mouvance, notoriété au demeurant respectable et appréciée des Algériens, qui, agacé par ma formule, avait bondi de sa chaise et quitté la tribune et carrément la salle… Quant à Reporters sans frontières, désolé pour tous ses militants post-Ménard, mais que le maire de Béziers eût pu en être le président, ce souvenir, je n’arrive toujours pas à m’en défaire : je considère ce précédent comme une tache, le petit péché originel de RSF.

Tout cela pour dire que « frayer » avec de telles associations et croire qu’un Drareni a pu servir de taupe, c’est ignorer que les véritables taupes sont déjà au cœur du système, au sein du pouvoir, sous une identité empruntée ou une fonction virtuelle, tout sauf celle de journaliste, évidemment !   

Il y a donc toujours quelque chose de pourri au pays de Ben M’hidi

Aujourd’hui, c’est carrément un journal, El-Watan, qui vient de subir les foudres du pouvoir, pour avoir révélé ou plutôt rappelé, arguments à l’appui : « les détails d’une fortune colossale », celle des enfants du défunt chef d’État-major. Le journal est donc privé de publicité, et nous savons que cette sanction est le moyen déguisé et le plus sûr d’abattre un journal et sa rédaction. Déjà, une des journalistes du même quotidien, Salima Tlemçani, se trouve aujourd’hui « traitée de tous les noms et sobriquets, jetée à la vindicte populaire, et même menacée de mort » !... 

Elle est où donc, cette promesse de changement ? La réponse clairement formulée, impensable par temps de Hirak, est venue du directeur du journal, Tayeb Belghiche : « C’est comme à l’époque de Saïd et Abdelaziz Bouteflika » ! Ainsi, force est d’énoncer ce triste constat : oui, tout porte à croire qu’il y a encore quelque chose de pourri au pays de Larbi Ben M’hidi ! 

Et en écrivant cela, je ne peux m’empêcher de penser à cette photo où l’on voit ce héros sans peur et sans reproche, c’est le cas de dire, de le voir menotté, avec ce visage d’où émane l’expression d’une paix intérieure, de cette paix que seuls ressentent les êtres qui savent que leur cause les dépasse et qu’elle est sacrée parce que juste.

Au regard de ce qui se passe encore aujourd’hui, et en écho aux propos du directeur d’El-Watan, je n’ai pas d’autres mots que ceux que j’ai écrits dans mon dernier ouvrage sur le Hirak (Algérie, 2019, la Reconquête) : faut-il laisser au seul tribunal de l’Histoire la charge de juger tous ces faux derches à la biographie truquée, devenus avec leurs progénitures grands propriétaires dans les quartiers chics de l'ex-puissance coloniale et détenteurs de comptes en Suisse et autres paradis fiscaux, pendant que le peuple est réduit à survivre, dépossédé de tout, y compris des libertés fondamentales ? 

Or, la liberté de la presse est celle qui peut se porter garante de toutes les autres : la bâillonner aujourd’hui, c’est déjà désavouer toutes les revendications du Hirak, et, donc, condamner inexorablement le Mouvement à reprendre son souffle pour mener jusqu’au bout la reconquête de l’indépendance, en rappelant aux imposteurs recyclés combien ils sont indignes de la moindre parcelle de cette noble et si précieuse terre d'Algérie. 

S.G.

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Essayiste et romancier algérien, ancien journaliste, auteur de 14 ouvrages, parmi lesquels : Algérie 2019, la Reconquête (Orients-Ed. 2019) ; Chroniques d’une immigration choisie (L’Aube 2018) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin 2010) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007 ; Points 2015). L’Homme de la première phrase (Rivages / Noir 2000).  

 

Auteur
Salah Guemriche