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Hommage

Le décès du cinéaste Farouk Beloufa : dur métier que celui de l’exil

Quand j’ai appris la disparition du cinéaste algérien Farouk Beloufa, un ver d’un poème de Nazim Hikmet traversa  mon esprit : c’est un dur métier que l’exil. Turc et Poète de son état, Hikmet fut obligé de fuir son pays où l’on emprisonnait les hommes dont les idées faisaient peur à un régime impuissant d’éteindre le feu des mots qui libèrent. Oui, de tout temps et dans maints pays, les artistes connaissent un double exil, celui de cet arrachement à la terre qui les a vus naître auquel s’ajoute la frustration mâtiné de colère sourde de ne point réaliser leurs projets. Surtout quand le projet relève d’un art soumis à la gloutonne machine en capitaux, l’industrie du cinéma. Le dit projet appelé scénario restera une suite de phrases dont les sens et la saveur ne peuvent se passer d’images et de sons.

Les scénarios qui dorment dans la poussière d’un tiroir sont légions dans le monde entier. Et quand on est cinéaste dans des pays frappés par la malédiction  de l’histoire et du ‘’mal développement’’, les scénarios  n’ont même pas la chance de trouver refuge dans un tiroir en attendant de meilleurs jours. Je sais que Farouk a buté contre cette forteresse  de difficultés en voulant porter à l’écran "Le Pain nu" le chef d’œuvre de l’écrivain marocain Mohamed Choukri. Farouk Beloufa a rêvé de réaliser ‘’le Pain nu’’ mais de ce pain-là, on n’en voulait pas et on n’en veut toujours pas dans son pays. Il avait pourtant cultivé l’espoir de concrétiser ce rêve-là après le succès de Nahla, un petit bijou de cinéma et un ‘’document-fiction’’ sur une région, un pays (le Liban) où l’antique histoire se lit encore dans le moindre lopin de terre.

J’ai connu Farouk quand il a débarqué à l’émission ‘’Mosaïque’’ de France 3 sur l’immigration. Émission modeste mais qui était une petite fenêtre pour les associations d’immigrés mais aussi pour les artistes qui avaient du mal à franchir les portes des télés ou des journaux à papier glacé. La disparition de cette émission ‘’entrava’’ nos rencontres. Je le revoyais de temps à autre dans des moments de tristesse comme à la cérémonie du décès de Fanny Colonna.

A l’occasion de ces rares rencontres il me parla de ses difficultés financières. Sa parole s’est libérée lors de son passage à la salle de montage où je mettais la main à la finition de mon film sur Jean Sénac "Le forgeron du soleil". Jean Sénac, cet autre Algérien, ce poète qui connut lui aussi la hargne de cette malédiction qui sévit dans le pays. Lors de cette rencontre à la table de montage, jamais je n’aurais pensé que Farouk allait connaître le même destin que Mohamed Zinet, l’auteur de Tahia ya Didou. Ce comédien-cinéaste lui aussi mourut dans la solitude et l’on sut lors de son dernier "Exil dans l’hiver de l’éternité" que plusieurs jours après son décès dans un hôpital parisien. Voilà comment une société remercie deux cinéastes qui ont donné au cinéma algérien deux films remarquables et qui font honneur à notre cinéma.

Voici pour toi cher Farouk ces quelques mots arrachés par le chagrin pour te dire Adieu. Je sais que tu ne m’entends pas de l’endroit où ton corps repose. Mais je sais aussi que ton souvenir va troubler (hélas juste un peu par les temps des démissions) le sommeil de ceux qui ne t’ont pas tendu la main pour travailler ou pour faire un geste quand tu traversais des moments de ‘’vaches maigres’’. J’écris ces mots pour que ton fils (futur cinéaste m’a-t-on dit) sache qu’il a un père dont il peut être fier.

A. A.

PS. Voici le lien avec mon film sur le festival Panafricain d’Alger (2009) qui relate le combat des idées des artistes et intellectuels africains pour tenter d’éteindre les ténèbres qui submerge l’Afrique.

https://www.youtube.com/watch?v=oL8fvdyhof

Auteur
Ali Akika, cinéaste