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Espagne

Le dictateur Franco prié d'aller se faire inhumer ailleurs

Le dictateur Franco n'en finit pas de hanter l'Espagne. Un décret vient d'être signé par le gouvernement socialiste espagnol afin d'autoriser l'exhumation de la dépouille du général du mausolée où il avait été enterré en 1975, à côté des victimes du franquisme.

Toute l'incongruité de l'affaire est dans cette fin de phrase, absolument étonnante et révoltante « à côté des victimes du franquisme». Nous savons l'horreur que fut la guerre civile espagnole, fratricide et meurtrière, entre les partisans du général Franco et les Républicains. Et nous savons aussi la féroce dictature qui s'est installée pour ne jamais quitter cette pauvre Espagne jusqu'à la mort du sanglant dictateur, dans son lit, entouré de l'affection des siens et d'une partie des espagnols.

Les victimes du bourreau étaient donc honorés mais placés pour l'éternité devant le dictateur qui a eu raison de leurs libertés et de leurs vies. C'était devenu intolérable pour les familles des victimes et le parti socialiste ne pouvait hésiter de prendre une décision qui n'avait que trop tardé à être prise.

Une telle idée d'avoir associé les mémoires des deux camps antagonistes dans un même mémorial, celle des meurtriers et celle des victimes, s'explique par une croyance initiale à laquelle s'était résolue l'Espagne. Tout avait été fait en 1977 pour éviter de diviser le pays meurtri par de longues décennies et de choisir l'oubli pour s'engager dans la démocratie et l'expansion économique, notamment par l'adhésion à l'Europe.

Mais ce fut une grossière erreur, très lourde, car il fallait écouter des personnalités comme le juge Garzon, qui n'ont cessé de proclamer que l'oubli et la sérénité ne pouvaient être assurés que par le passage légitime et salvateur de la justice.

L'Espagne a mis son histoire sous le tapis, à l'abri d'un réveil qui la sortirait de son rêve de paix et de prospérité. Mais l'histoire, elle-même, nous apprend qu'il ne faut jamais faire le deuil du passé sans en avoir extirpé les blessures profondes. Et cela passe par un travail de justice et de recherche de la vérité des faits.

L'Espagne a cru à l'apaisement et depuis des décennies cette histoire la ronge et revient périodiquement ternir la paix civile. On croyait que la jeune génération avait d'autres préoccupations que revenir sur un passé qui ne représenterait plus rien pour elle, c'est pourtant elle qui exige des comptes.

D'affaires en affaires, depuis les découvertes de charniers jusqu'à celle des bébés enlevés à leurs mères, la période franquiste faisait remonter périodiquement son odeur pestilentielle. Et à chaque fois, le parti populaire (PP) au pouvoir, l'enfant spirituel de Franco, reconverti à la démocratie, avait toujours refusé d'ouvrir un tel dossier pour raison de réconciliation nationale.

Le parti socialiste avait été longtemps au pouvoir mais avait toujours refusé de s'engager dans cette voie, lui également. Il semble aujourd'hui décidé à ne pas reproduire la même erreur, surtout avec l'affaire catalane, autrement plus importante.

En effet, on pourrait croire que l'immense risque de rupture territoriale avec la crise catalane mettrait en arrière plan toutes les tentatives de demandes de justice sur la période franquiste. Il n'en est rien car beaucoup ont oublié que le franquisme est à l'origine de la farouche volonté des catalans à se distinguer d'un pays encore marqué par le culte de leur ennemi historique le plus haï, le général Franco.

Il y a longtemps que la Catalogne revendique une république souveraine à cause de sa particularité linguistique et culturelle et cette demande avait été sévèrement réprimée par Franco. Nous voyons bien que les attaques des nationalistes catalans ne ratent jamais l'occasion de rappeler l'attachement de l'Espagne au franquisme. La Catalogne a souffert du franquisme, que des victimes du franquisme soient enterrés à côté du dictateur alimentait fortement ses arguments.

Depuis l'installation de ce lieu de mémoire, il avait été constaté que de nombreux espagnols nostalgiques du franquisme venaient en famille honorer la tombe de leur défunt leader, celui qu'ils refusent d'oublier. On a même vu des parents demander à leurs jeunes enfants de les suivre dans un salut fasciste, le bras tendu.

Pour la mémoire et l'honneur des morts du franquisme, c'est tout simplement inadmissible et la situation ne pouvait durer. Ce décret n'est donc pas une irrévérence au culte des morts mais le rattrapage bien tardif d'une immense erreur.

J'ai entendu dire que les riverains du cimetière d'El Alia entendaient la nuit la complainte des morts valeureux et honorables dénonçant l'affront et l'insulte à leur égard pour avoir été enterrés aux côtés des bourreaux de l'Algérie.

Pour mon dernier repos, il n'est pas question de partager une terre, pourtant qui m'a vu naître, avec ceux qui ont été des bourreaux et auxquels le pays rend encore hommage.

Auteur
Sid Lakhdar Boumediene, enseignant