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Pour clôturer l'année

Le général Chengriha et l'avenir de Dilem, par Mohamed Benchicou

Ne comptez pas sur le nouveau chef d'état-major de l'armée pour vous en dire davantage. Le général Chengriha s'est suffi de nous apprendre, ce lundi matin, que nous avons échappé de justesse à un «complot contre l'Algérie» et pas n'importe quel complot : celui-là ferait partie des grandes conspirations historiques, «un complot dangereux », nous informe le général, «un complot qui visait la stabilité de l’Algérie et les fondements de l’Etat et la neutralisation de ses institutions constitutionnelles pour la faire sombrer dans un marais de chaos et de violence ».

Oui, rien que cela ! L'apocalypse ! N'insistez pas, vous ne saurez rien de plus. Ou alors, peut-être, ce détail : « C'est grâce à l’Armée nationale populaire aux côtés du peuple algérien que « ce complot dangereux », a pu être déjoué » Précision qui n'est pas aussi superflue qu'elle en a l'air.

Traduite du langage militaire vers la langue de Monsieur Tout le monde, elle renvoie, en gros, à la vertu du soldat et au vice - acceptable ? - du bon citoyen en quête d'avenir radieux. Notez bien, semble nous dire le général Chengriha, qu'en dépit des slogans anti-armée qui sortaient des poitrines d'un peuple un tantinet ingrat, "Partez tous !", "République civile, pas militaire", "Relâchez Bouregaâ et prenez les enfants de Gaïd Salah", les chefs militaires, loin de ces puérilités, se sont fait une obligation malgré tout, de protéger le peuple contestataire de ses ennemis de l'ombre.

Il est dans la logique des choses que le général récupère la situation au profit de l'institution militaire. Disons que pour un général dont on dit qu'il est un fin stratège militaire, cela est de bonne guerre. Mais voilà : le nouveau chef d'état-major ignore totalement l'apport décisif des manifestants dans cette le dénouement de  cette conspiration. Parce qu'enfin, mon général, et au risque de décevoir le nouveau fan-club du précédent chef d'état major, Gaïd Salah accompagnait docilement le clan Bouteflika et les oligarques vers un 5e mandat, le gang était bien tapi derrière le président malade, Saïd signait les décrets présidentiels à la place de son frère, les Familles se partageaient l'argent du pétrole depuis au moins sept ans et l'avenir de la mafia était bien assuré, jusqu'à cette journée du 22 février qui affola les cambrioleurs.

Je crois bien, mon général, que c'est le peuple qui a créé le contexte favorable à l'arrestation de la bande. Il ne voulait plus de ces pouvoirs "bricolés" dans des laboratoires, dont les Algériens ont pu constater qu'ils resteraient à jamais des pouvoirs faibles, immatures, sans liens avec la société, sans vision, soumis aux caprices du premier aventurier venu. Il sait que ces Etats artificiels comblent le déficit de légitimité par le recours à la violence de l'autoritarisme. Abdelmadjid Tebboune vient de nous le confirmer.

«Désormais, nous apprend-il, l’information officielle est rendue publique à travers des communiqués de la Présidence de la République publiés par l’Agence Algérie presse service (APS) » avec cette observation à prendre au sérieux : « Toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation et exposeront leurs auteurs aux peines prévues par les lois de la République ». J'avoue ne pas savoir comment s'y prendre pour faire passer un article par l'entremise de l'APS, opération encore plus problématique pour une caricature.

Mais la direction de la presse et de la communication de la présidence de la République ne manquera pas de nous éclairer, elle qui prévient que « les informations diffusées à travers tout média ou plateforme de communication au titre de scoop sans respect des lois de la République et des règles de la déontologie » seront sévèrement réprimés. Que chacun se le tienne pour dit ! 

L'année 2020 pointe son nez avec l'éternel casse-tête chinois : qui décide qu'un écrit relève de la propagande et de la désinformation ? Sous l'ancien régime, on envoyait devant le juge l'auteur du moindre article critique sur Chakib Khelil, sur le gouvernement ou sur les oligarques. Après Bouteflika on découvrit que les victimes étaient les véritables escrocs. 

Non, mon général, il n'y a aucun avenir avec un pouvoir "bricolé". Bouteflika était censé incarner le "transfert du pouvoir aux civils", formule dont avait usé et abusé le commandement militaire par la bouche du défunt chef de l'état-major de l'armée d'alors, le général Mohamed Lamari.

Aujourd'hui, on sait que l'intronisation de Bouteflika en 1999 ne fut qu'un transfert de pouvoir non pas aux civils - ce qui aurait relevé du miracle - mais à une mafia. Une mafia qui tirait sa force...de la force de l'armée ! Comment Saïd Bouteflika, que personne n'avait élu, en était-il venu à s'ériger en seigneur de l'Algérie, au point de signer les décrets présidentiels à la place de son frère ? Tout le monde le savait. Et sans le hirak, nous serions toujours gouvernés en chaise roulante, avec les mêmes oligarques qui pilleraient ce qui reste à piller.

Mais je m'arrête là, avant que la direction de la presse et de la communication de la présidence de la République ne classe ce modeste écrit comme "une information au titre de scoop sans respect des lois de la République et des règles de la déontologie". 

Je n'ai aucune envie de passer le nouvel an à El-Harrach. Pour en avoir fait l'expérience, je crois pouvoir dire que les soirées de réveillon sont plutôt tristes.

Image retirée.

Auteur
Mohamed Benchicou
 

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