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LITTERATURE

Le labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz

"Être nous-mêmes sera opposer un visage vivant à tous les gels historiques." Octavio Paz

Octavio Paz est né et est mort à Mexico après avoir, en tant que poète et en tant que diplomate, voyagé dans le monde entier. Il a réussi à donner du Mexique l’éclat qu’il mérite, il l’a personnalisé, et en a fait un pays parmi les pays comme on fait un homme parmi les hommes.

Plus Octavio Paz est scrupuleux dans l’examen des particularités du Mexique, plus ses caractéristiques nous sont étrangères et plus nous nous sentons mexicains. Octavio Paz dit : « La question que se pose les Mexicains est celle-là même que se posent tous les hommes. »

Octavio Paz écrit, en 250 pages, un miracle de concision qui ne pouvait être offert qu’à un vrai poète, en mettant les connaissances à leur vrai niveau au cours de son éblouissante élévation.

Dans ce qu’il faut des années pour apprendre, dans les livres ou sur les bancs des universités, Octavio Paz le résume avec des mots simples. Ce qui est important est là, ce qui est secondaire est sciemment oublié. Les démonstrations compliquées sont déchues de l’immodestie de la découverte et ramenées à la délicatesse de l’authenticité. Il ne s’agit pas d’amalgame, ni d’homogénéité ou de platitude mais au contraire de déboucher sur les véritables exubérances du Mexique.

Sous les multiples apparences des faciès apparaissent les vrais visages de ce pays : « le Mexicain se cache sous de nombreux masques qu’il jette un jour de fête ou de deuil ». 

L’histoire de la conquête et de la colonie, de l’indépendance et de l’unité, n’excluent pas les contradictions. Celles-ci dans la nature même de l’être humain. Les tableaux se succèdent à un rythme effréné : les Aztèques arrachant le cœur de leurs ennemis, Quetzalcóatl la divinité antique mettant en branle le soleil et les étoiles, la sœur Juana de Asbajes, poétesse, auteur dramatique, religieuse, mourant d’avoir cessé volontairement d’écrire, Miranda se battant à Valmy, le dictateur Santa Ana ordonnant des funérailles nationales pour la jambe qu’il a perdue dans une bataille… Évènements qui sont autant de coups de fouets reçus par le lecteur inéluctablement dirigé, prétextes qui s’agglomèrent autour de l’appellation astral qu’Octavio Paz a choisi comme titre : « Solitude ». Ou plutôt qui s’est imposée à lui pour combattre « le mensonge officiel et constitutionnel. »

Sa première victoire nous montre un homme mexicain jaloux de son intimité parcourant « la vie comme un écorché », auquel la solitude est encore plus sensible qu’aux autres. « Un regard peut déclencher la colère de ces âmes chargées d’électricité… son langage est plein de réticences, de points de suspension… il y a dans son silence d’inattendus arcs-en-ciel, d’indéchiffrables menaces…dans une querelle, il préfère l’expression voilée à l’injure… » Voilà le point de départ.

Cette claustration pourrait devenir une cause de suicide ou de vexation sur soi-même mais l’histoire a démontré que la mort et la persécution sont venus d’en face : barbarie de la soldatesque espagnole, souveraineté économique des Américains du Nord. « L’indépendance survint quand plus rien ne sous unissait à l’Espagne, sinon l’inertie. »

Le contact des Mexicains avec la réalité, souvent ardent et toujours étroit, s’inscrit dans de multiples formes : «Les Américains sont crédules mais nous sommes croyants. Ils aiment les contes de fées et nous les mythes et les légendes.» Après les différences, les ressemblances : « La solitude n’est pas une caractéristique mexicaine… Tous les hommes sont seuls… Vivre c’est se séparer de celui que nous avons été pour nous interner dans celui que nous allons être. » Il faudrait tout citer. La solitude d’Octavio Paz n’est pas figée, il y a le labyrinthe et donc la marche sans cesse poursuivie.

L’espoir d’Octavio Paz reste caché parce que le poète n’a jamais inféodé ses droits à la douleur : «Nous découvrirons peut-être que nous rêvions les yeux ouverts et que les songes de la raison sont atroces. Et alors nous recommencerons à rêver les yeux fermés. »

Le labyrinthe de la solitude n’est pas un livre joyeux mais c’est un ouvrage fortifiant et généreux. Octavio Paz rend sensible une certaine fraternité. Solitude et solidarité sont des sœurs séparées seulement par l’impuissance de leur généalogie, cette impuissance où le poète inaugure de vastes cicatrices. Et le livre est à l’évidence un des jalons de la compréhension de ce pays qui n’est ni au sud de l’Amérique ni au nord de ce continent.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain