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REGARD

Le vieux monde et l’autre que l’on ne connaît pas

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent des monstres. » Antonio Gramsci

Que l’on puisse commencer une semaine par son versant plaisant, c’est déjà assez chouette ! Mais aborder le milieu de la semaine, aux alentours du mercredi ou du jeudi, c’est comme accoster sur une côte accidentée. Voilà que le boulet de la mélancolie fond sur vous comme une buse sur un poussin. Ҫa vous prend à la gorge et ça ne vous lâche plus, quoi que vous fassiez.

Il faut trouver une porte de sortie pour ne pas étouffer en plein confinement : regarder un film et suivre les péripéties de Sean Penn en épicier -père de famille exemplaire qui touche le fond du désespoir lorsqu’il découvre que la fille assassinée était la sienne, dans Mystic river, ou relire Mon nom est rouge d’Orhan Pamuk qui nous raconte qu’en l’hiver 1591, à Istanbul, le cadavre jeté au fond du puits savait qui était son meurtrier. Un film ou un livre ou de la musique. Juste pour s’extirper de ses propres méninges. Sortir de ses angoisses. Quitter ces lieux qui nous cernent et ces semaines dans lesquelles nous nous sommes enfoncés comme dans du sable mouvant. 

Nous ne sommes pourtant ni en Afghanistan ni dans des endroits où la vie ne peut tenir qu’à un fil. Aucun bombardier ne survole nos maisons et nos villes. Le soleil et la pluie s’alternent pour faire de cette journée du mois de mai une étape normale.

On se lève tranquillement le matin, on prend le petit-déjeuner, on vaque à ses occupations quotidiennes. La normalité est de mise.

Comme depuis un certain temps. Est-ce aussi sûr que c’est cela la normalité ? Rien n’est moins normal que ce que nous vivons depuis le début du confinement. L’idée même d’aller prendre dans mes bras mes petites Alyna et Ilyana m’est totalement interdite. Penser à rejoindre Philippe au café du boulevard de la Villette pour siroter une bière fait partie des scénarios propres à la science-fiction. Ah, ces pâtes à la truffe rue du faubourg Saint- Antoine que Mohamed m’a fait connaître et que je rêve de manger à nouveau… Un déchirement !

Un début de semaine à se caler sur son siège pour travailler et prolonger son roman qui stagne depuis un moment. Je n’arrive pas à concilier ce qui nous est tombé dessus depuis le 16 mars avec ce qui est banal et qui va de soi. Ecrire en temps de pandémie, est-ce un acte anodin ? Nous passons du jour à la nuit sans accroc - en glissant sur la frontière qui sépare la lumière de l’obscurité, sans nous rendre compte. Tout ce qui est ordinaire me semble déconcertant. Une des rares fois où je suis sorti pour faire les courses, j’ai vu un vieil homme assis sur un banc, la tête entre ses mains décharnées. C’est l’exacte réplique de L’Homme triste de Vincent Van Gogh. Le premier homme, le dernier des hommes. Et la tristesse infinie !

J’ai vu des policiers en vadrouille demander des papiers pour justifier les déplacements dans les rues de son propre quartier, là où d’habitude, l’évidence est mère de toutes les situations. Un homme déplie son attestation pour indiquer qu’il habite au coin de la rue et qu’il a besoin d’aller s’acheter une baguette de pain à la boulangerie, qu’il désigne du doigt.

Il faut montrer patte blanche pour aller acheter une simple flûte. Et de sérieux papiers. Arrivé au supermarché, la file d’attente est chargée de personnes qui respectent la fameuse distanciation sociale. On ne rentre dans le magasin que lorsqu’un autre consommateur en sort. Nous rentrons pour remplacer celui qui a déserté les rayons. Les marques n’aiment pas le vide. Même si les rayons ne sont pas tous remplis. Les caissiers sont protégés par une vitre pour que les postillons ne les atteignent pas. 

Nous atteignons les cinquante jours d’enfermement. Le psychique se décompose. Pour se préserver, il convient de s’adonner à des activités qui font oublier que nous sommes des animaux pensants. Rêver d’aller serrer la main d’un ami n’a rien de futile. Parce que la chaleur et la détermination viennent de ceux que nous aimons. Tout le monde le sait. Ou doit le savoir. Il faut que je me ressaisisse.

Au bout de tant de semaines à jardiner, à lire, à écrire, à regarder la télévision, on ne se repose plus, on s’ennuie. On monte à bord d’une fatigue inattendue qui surprend de court l’endurance et l’allégresse. Avec quelle ardeur allons-nous nous attaquer aux prochains jours d’enfermement ? Allons-nous nous rompre ou reprendre notre élan dans l’espoir du déconfinement ? Déjà que je n’arrive plus à continuer à écrire sur le sujet. Pourquoi faire puisque tout est déjà dit et répété.

Et voilà qu’on nous annonce que nous pouvons, éventuellement, penser à sortir le lundi 11 mai mais avec des conditions bien précises et sans espérer dépasser les 100 kms autour de son domicile. Des restrictions et un périmètre de circulation dignes de l’URSS que les moins de 30 ans ne connaissent même pas de nom. Peut-être faudra-t-il créer un passeport pour aller de Paris à Lyon ? Déjà que les frontières nationales sont fermées à double tour. Et que même les Lillois ne peuvent pas se rendre à Tournai et que les Liégeois sont interdits d’Aix-la-Chapelle.  "Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe ! l'Europe ! l'Europe !... Mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien" a dit déjà à l’époque le général de Gaulle. En 2020, ça n’a toujours aboutit à rien sinon à l’Europe des banques et celle de la circulation de marchandises.

Donc le 11 mai, nous serons libres mais le virus sera-t-il vaincu ? Les enfants ont gagné le droit de sortir les premiers pour que les enseignants soient occupés mais la liberté n’est pas le premier souci de Macron qui ne pense qu’à faire repartir les entreprises. L’économie, voilà la religion du pouvoir en place qui a tâtonné jusqu’à en perdre haleine.

Nous allons nous retrouver dans le monde d’après qui nous arrive tout droit d’un film fantastique avec des dégraissages et des mises au chômage par milliers. Sûr que nous allons nous réveiller en plein cauchemar et c’est l’occasion, pour certains, de comprendre ce qui se trame comme brutalité et comme sauvagerie. 

Cinquante jours de solitude et de claustration, énormément de personnes les ont subis en France ou ailleurs. Cinquante jours d’arrêt, d’accalmie, de jours fériés, de relâche, de suspension, de temps libre, d’immobilité ont été traversés comme dans un tunnel. Viendra la Libération mais dans quel état serons-nous pour nous exposer au monde extérieur ? La liberté est un mot inscrit au fronton des mairies depuis près de 250 ans. Ce mot a-t-il encore un sens aujourd’hui quand le pouvoir ne sait plus manier les mots pour protéger les peuples ? La liberté est une vertu qui ne perdure que lorsqu’elle est pleinement exercée par chaque composante du peuple. Comme les autres mots phares du triptyque : égalité et fraternité.

En cinquante jours d’enfermement, nous ne comprenons plus ce que la vie produit comme prosaïsme d’abord, ce qui est hors du commun ensuite. Le chroniqueur, quant à lui, ne sait plus quel sujet choisir pour égayer ses jours et ceux de ses lecteurs.

Le soleil s’est affaissé derrière les immeubles. Il fait déjà presque sombre. Demain est une autre journée qui s’additionnera à celles, déjà nombreuses, du confinement. Il y aura eu le vieux monde. On attend avec angoisse celui qui arrive et que nous ne connaissons pas encore.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain