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Grand Angle

L’éducation islamique à l’école

 "L’éducation islamique est une matière scolaire obligatoire pour les écoliers et lycéens algériens. Cet enseignement obligatoire est en adéquation avec la loi d’orientation scolaire de 2008 qui régit l’école algérienne."

Cette loi fixe les finalités et les objectifs assignés à l’école en matière d’enseignement et d’éducation. En principe, le système scolaire, composante fondamentale du système éducatif, forme le sujet à la citoyenneté en plus de son instruction. C’est le devenir d’une nation qui est en jeu. Mais qu’en est-il dans la réalité ? Dans le préambule de la loi d’orientation, on peut lire ces extraits très éloquents quant à la place de l’islam à l’école : "L’école doit, à cet effet, contribuer à perpétuer l’image de l’Algérie, terre d’islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays musulman, arabe, amazigh, méditerranéen et africain, et être solidement amarrée à ses ancrages géographique, historique, humain et civilisationnel."

"L’école se doit de promouvoir ces composantes fondamentales de l’identité algérienne : L’islam, en tant que religion, culture et civilisation-, dont il faut renforcer le rôle dans l’unité du peuple algérien, et mettre en valeur le contenu spirituel et moral et l’apport civilisationnel humaniste. L’islam a représenté pour tous les peuples qui l’ont embrassé une véritable révolution sociale, aux objectifs précis et clairement tracés. Les caractéristiques de la nation algérienne ont été ainsi façonnées par l’islam qui a conféré au peuple algérien la dimension fondamentale de son identité. Le peuple algérien a assimilé effectivement l’islam en tant que religion avec son système de valeurs morales et spirituelles et en tant que modèle d’organisation sociale dont l’objectif est l’instauration d’une société solidaire prônant les valeurs de justice, de liberté, d’égalité et de tolérance, une société où la collectivité se trouve responsable du destin de chacun, comme chacun se trouve concerné par le destin collectif." "Tels sont les idéaux pour lesquels le peuple algérien s’est toujours mobilisé à travers son histoire : l’attachement à l’islam et aux valeurs de la civilisation arabo-musulmane avec sa composante fondamentale qui est la langue arabe et l’engagement militant pour l’indépendance et la dignité nationale.» Dans le premier extrait, on lit que l’école a pour mission de "perpétuer l’image" d’une Algérie "terre d’islam".

Cela veut dire que l’histoire "positive" de ce pays commence avec les invasions arabo-musulmanes. Ce pays est devenu "terre d’islam" par la force, après des guerres de conquêtes terribles qui ont causé des morts innombrables, des souffrances terribles. Dans le même extrait, on lit que l’Algérie est un "pays musulman, arabe, amazigh, méditerranéen et africain". L’ordre est éloquent quant à l’orientation idéologique. Après une conquête qui a fait couler beaucoup de sang amazigh, ce pays désigné comme "terre d’islam" est nommé, par le législateur algérien, d’abord comme un "pays musulman", ensuite "arabe" ; enfin, il est désigné comme "amazigh, méditerranéen et africain". L’ordre naturel a été inversé : ce pays nommé Algérie a toujours été amazigh et a eu une appartenance géographique africaine et méditerranéenne. L’islam et l’arabe, arrivés en dernier, s’octroient les premières places et veulent reléguer à l’arrière les habitants autochtones du pays et l’appartenance aux civilisations africaine et méditerranéenne.

Au mépris de l’histoire et de… la géographie

L’analyse du deuxième extrait apporte un éclairage quant à la dimension politique de l’islam que doit cultiver l’école. "L’école se doit de promouvoir ces composantes fondamentales de l’identité algérienne : L’islam, en tant que religion, culture et civilisation-, dont il faut renforcer le rôle dans l’unité du peuple algérien, et mettre en valeur le contenu spirituel et moral et l’apport civilisationnel humaniste". On voit que l’islam est considéré comme la première composante fondamentale de l’identité algérienne officielle citée, ce qui le place en tête de l’ordre des priorités comme dans l’extrait précédent. Cet islam est voulu "en tant que religion, culture et civilisation" et son "rôle dans l’unité du peuple algérien" doit être renforcé, ce qui implique un renforcement de l’islamisation du peuple. En ajoutant les précisions "culture et civilisation", les rédacteurs de ce texte législatif montrent une volonté de faire évoluer le pays et la société vers le modèle social, idéologique et politique arabe. L’islam retrouve une de ses vocations des temps des invasions arabes : imposer le modèle social et idéologique arabe. C’est la pratique de tous les colonialismes et impérialismes.

La question de la foi n’est qu’un prétexte pour la domination. Le modèle "idéal" d’organisation musulmane est logiquement celui de l’Arabie Saoudite, terre où est né l’Islam. En 1948, Abd el Aziz Ibn Saoud, fondateur de cette théocratie, avertissait ses futurs successeurs contre les bouleversements qui allaient, immanquablement, survenir avec les richesses que leur rapportait le pétrole : "Mon royaume ne survivra que dans la mesure où il demeurera un pays d’accès difficile, à la vie rude et inconfortable, et où l’étranger, fût-il musulman, n’aura d’autre aspiration, sa tâche accomplie, que de fuir. Sans doute faudra-t-il un jour construire des routes, des hôtels, des forts, des écoles, des hôpitaux, des aérodromes […]. Mais qu’adviendra-t-il du royaume lorsqu’il sera la proie d’experts, d’administrateurs étrangers, plus prompts à condamner nos modes de vie ou de pensée qu’à nous apporter le concours de leurs techniques ? On ne peut pas sortir du Moyen Age et entrer de plain-pied dans le XXème siècle sans une longue préparation, tout particulièrement lorsqu’on s’assigne comme objectif essentiel le maintien d’une philosophie immuable." (Cité par Marc Ferro, dans Le Choc de l’islam, XVIIIème XXIème siècle, Ed. Odile Jacob, 2003, p. 187-188).

Près de soixante-dix ans après ce discours, ce royaume "demeure un pays d’accès difficile", "à la vie rude et inconfortable" pour beaucoup de sujets, "et où l’étranger, fût-il musulman, n’aura d’autre aspiration, sa tâche accomplie, que de fuir". Même s’il m’est arrivé de croiser quelques personnes qui ont travaillé (ou qui souhaitaient travailler) en Arabie saoudite pour gagner de l’argent, je n’ai jamais rencontré (même dans ‘mes lectures’) une personne qui rêvait d’aller vivre dans ce royaume. Dans les pays musulmans, les candidats à l’émigration rêvent, dans leur écrasante majorité, de s’installer dans les pays des "mécréants". L’actualité fournit l’exemple des réfugiés syriens et irakiens (qui fuient la guerre) qui en est une bonne illustration.

Les successeurs du fondateur du royaume saoudien ont entendu le message d’Abd el Aziz Ibn Saoud. Ils ont aussi su acheter la conscience des étrangers qui y travaillent : rares sont ceux qui osent critiquer ce système. En 1948, ce roi considérait encore son pays comme étant encore dans le Moyen Age ! Et ce n’est pas avec "une pensée immuable" qu’on peut espérer évoluer vers la modernité. Est-ce cette organisation sociale qui sert de modèle et d’inspiration aux législateurs et aux décideurs algériens ? "Les caractéristiques de la nation algérienne ont été ainsi façonnées par l’islam qui a conféré au peuple algérien la dimension fondamentale de son identité". En décrétant que la dimension fondamentale de l’identité du peuple algérien est l’islam, le législateur relègue la dimension amazighe, qui a toujours existé dans ce pays, à un rang inférieur. C’est aussi la négation de l’histoire antérieure aux invasions arabo-musulmanes dans le pays des Amazighs. C’est l’histoire composée et imposée par les conquérants et les Amazighs qu’ils ont réussi à assimiler totalement. Parmi ces derniers, il y a des sujets zélés qui se considèrent plus arabes que les Arabes ! La suite de ce "décret" est : "Le peuple algérien a assimilé effectivement l’islam en tant que religion avec son système de valeurs morales et spirituelles et en tant que modèle d’organisation sociale dont l’objectif est l’instauration d’une société solidaire prônant les valeurs de justice, de liberté, d’égalité et de tolérance, une société où la collectivité se trouve responsable du destin de chacun, comme chacun se trouve concerné par le destin collectif".

La subjectivité du législateur veut imposer l’idée de l’assimilation de l’islam par le peuple algérien : cela ne reflète évidemment pas la réalité puisque ce peuple se compose de musulmans, de chrétiens, de juifs, d’agnostiques, d’athées, etc. c’est un point de vue réducteur et exclusif. On parle de l’islam "en tant que modèle d’organisation sociale", ce qui est la dimension politique de la religion ; on n’est plus dans la dimension de la foi. L’objectif de cette organisation sociale est plein de contradictions. Lorsqu’on dit qu’il vise à «l’instauration d’une société solidaire prônant les valeurs de justice, de liberté, d’égalité et de tolérance", on comprend rapidement qu’on se moque du monde. Pour leur existence, les religions, exclusives par essence, ne tolèrent ni la liberté, ni l’égalité ni la tolérance. La langue arabe est valorisée par cette loi. " … l’attachement à l’islam et aux valeurs de la civilisation arabo-musulmane avec sa composante fondamentale qui est la langue arabe…" La langue arabe est le véhicule de la culture et de l’idéologie arabes, et, pour cela, elle bénéficie de toute l’attention du pouvoir politique qui la range systématiquement, et logiquement, aux côtés de l’islam. Ce préambule de la loi d’orientation scolaire reproduit la hiérarchisation des composantes de l’identité algérienne édictées par la constitution, qui est la loi fondamentale du pays, dans son préambule comme dans cet extrait : "L'Algérie, terre d'Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain, s'honore du rayonnement de sa Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su acquérir et conserver en raison de son engagement pour toutes les causes justes dans le monde." Cette hiérarchisation apparaît aussi dans les premiers articles de cette constitution : "Art. 2. — L'Islam est la religion de l'Etat. Art. 3. — L'Arabe est la langue nationale et officielle. L'Arabe demeure la langue officielle de l'Etat. Il est créé auprès du Président de la République, un Haut Conseil de la Langue Arabe. Le Haut Conseil est chargé notamment d'œuvrer à l'épanouissement de la langue arabe et à la généralisation de son utilisation dans les domaines scientifiques et technologiques, ainsi qu'à l'encouragement de la traduction vers l'arabe à cette fin. Art. 4. — Tamazight est également langue nationale et officielle. L'Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national. Il est créé une Académie algérienne de la Langue Amazighe, placée auprès du Président de la République. L'Académie qui s'appuie sur les travaux des experts, est chargée de réunir les conditions de la promotion de Tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle. Les modalités d'application de cet article sont fixées par une loi organique.» L’islam est la religion officielle de l’Etat qui nie donc, de fait, les autres religions, l’agnosticisme ou l’athéisme.

Dans une logique semblable, il est précisé qu’en plus de son caractère national, l’arabe est la langue officielle de l’Etat. Tamazight est une "langue nationale et officielle" sans être une «langue officielle de l’Etat», ce qui fait que, d’un point de vue institutionnel, elle n’évolue pas réellement. La conséquence de ces lois est la constitution de l’éducation islamique comme discipline scolaire obligatoire. Cette matière scolaire est l’héritière de l’éducation religieuse et morale. La fonction programmatique des intitulés des matières scolaires permet de saisir la finalité des enseignements. Dans un pays comme l’Algérie, "l’éducation religieuse et morale" ne peut consister qu’en une éducation islamique et un enseignement de la morale qui en découle. Mais l’intitulé dénote une certaine ouverture d’esprit et peut suggérer, en théorie, la possibilité d’un enseignement religieux autre qu’islamique.

Un intitulé comme "éducation islamique" ne laisse aucune possibilité, même théorique, d’un autre choix. Il faut souligner aussi le fait qu’il s’agit d’une "éducation islamique" : on n’est pas dans une perspective de transmission de savoirs mais dans une dimension de formation du sujet à une condition de croyant musulman. Comme "l’éducation islamique" est une matière scolaire obligatoire, même les élèves d’autres confessions religieuses ou sans religion sont soumis à cet enseignement. Les élèves du primaire ont 1 h 30 mn d’éducation islamique par semaine, les collégiens, une heure hebdomadaire et les lycéens 2 heures hebdomadaires. Les notes obtenues aux examens participent au devenir scolaire de l’élève. Je ne sais pas si nos politiciens et nos «pédagogues» ont conscience de la violence que constitue l’imposition d’une telle "éducation" à des enfants et adolescents non musulmans. Ces derniers vont "apprendre" tous les châtiments qui les attendent dans l’audelà, voire "ici-bas". Leurs enseignants leur "apprendront" qu’ils sont voués à l’enfer du fait qu’ils ne sont pas musulmans. On peut imaginer une attitude perverse qui consisterait à les interroger à ce sujet lors des examens : pour avoir une bonne note, un élève non musulman devrait répondre en énumérant les châtiments qu’il encourt à cause de sa condition religieuse ! Des problèmes et des conflits récurrents entre des élèves chrétiens et des enseignants de cette matière surviennent dans des établissements scolaires. Ces élèves sont déjà placés en enfer ! Le citoyen algérien chrétien, juif, agnostique ou athée, ne peut exercer, de fait, la fonction de professeur d’arabe puisque c’est cet enseignant qui est chargé de l’éducation islamique des élèves : s’il exerce cette charge, il serait placé dans une situation similaire à celle des élèves non musulmans. Quelle crédibilité peut avoir l’institution éducative auprès de ces élèves et de ces enseignants qui sont des citoyens de ce pays ? La constitution ne décrète-telle pas l’égalité entre les citoyens, quelles que soient leurs croyances religieuses ? Où est l’égalité dans ce cas ? L’éducation religieuse doit être un choix de la famille de l’élève et non une imposition de l’Etat qui exerce ainsi, de fait, une très forte violence symbolique sur des enfants de la nation dans une pratique discriminatoire du fait de la croyance religieuse, contredisant les lois qui régissent le pays.

L’éducation religieuse doit donc rester une affaire familiale. L’Etat doit jouer son rôle en mettant en œuvre ce qu’il faut pour éviter les dérives sectaires dans toutes les religions. Pour cela, il doit mettre à la disposition des familles qui le souhaitent des espaces et du temps (établissements scolaires et une demi-journée par semaine, par exemple) ainsi que des enseignants pour cette activité qui doit être facultative : l’Etat exercera un contrôle permanent sur cette éducation pour protéger la jeunesse. Les élèves que leurs parents ne souhaitent pas soumettre à une éducation religieuse peuvent profiter aussi de cet espace/temps pour des activités sportives ou artistiques, prises en charge par l’Etat, dans un souci d’équité. Ainsi, tout ce monde se reconnaîtra dans cette école publique. Il est encore temps d’agir car les résultats de la politique menée jusque-là commencent à se faire sentir. L’espace public devient de plus en plus investi par la religion qui veut imposer un mode de vie et une organisation sociale musulmane. On peut constater aisément ce phénomène en Kabylie.

Depuis quelques années, la construction de mosquées est accélérée dans une région où la crise du logement est chronique et le manque de structures de santé, de culture ou de loisir est tout aussi chronique. Les appels à la prière et les prêches du vendredi se font avec une profusion de décibels (il m’est arrivé d’avoir entendu un prêche du vendredi à environ trois kilomètres de distance). Une façon d’imposer une forme de domination sur toute la population. D’autres signes religieux, comme le foulard islamique, envahissent l’espace public. Des rites sociaux comme l’enterrement des morts s’arabisent. Dans des régions de Kabylie où l’enterrement des morts se fait habituellement le lendemain du décès, on voit depuis quelque temps des familles enterrer leurs morts rapidement en adoptant une pratique héritée de la tradition arabe. L’oraison funèbre que prononçaient les imams traditionnels en kabyle est de plus en plus remplacée par des prêches par une nouvelle espèce d’imams. Les rites sacrificiels traditionnels, considérés comme païens, sont la cible des islamistes. Les intégristes chrétiens aussi s’attaquent à ces traditions. La croyance religieuse semble travailler à l’amnésie du croyant : tout ce qui est antérieur à l’avènement de la religion doit être effacé et les pratiques ancestrales et traditionnelles interdites. Tout ce qui attache l’individu à une ethnie, un pays ou une civilisation doit être banni de son identité. Seule l’idéologie véhiculée par la religion importe pour la nouvelle identité du sujet. Au milieu de tout cela apparaissent, logiquement, de plus en plus d’individus qui placent la loi religieuse au-dessus de la loi civile et qui ne s’identifient plus à leur pays ou nation mais à la ‘Oumma’ musulmane. Cela permet à beaucoup de Berbères, qui n’arrivaient pas à s’identifier à l’arabité, de renier leur appartenance ethnique pour s’identifier à cette communauté de croyants. Ce phénomène est partagé par beaucoup de pays dit musulmans. On a vu aussi des Européens convertis à l’islam radical commettre des attentats, commandités par l’Organisation de l’E.I., contre leurs pays. C’est un mouvement vers l’abolition des états et l’abolition des frontières pour l’établissement d’un califat "moyenâgeux".

L’organisation de l’Etat Islamique en Irak et au Levant en est une illustration parfaite et tragique. Et une expérience. Lorsque les rois de l’Arabie saoudite dépensent des dizaines de milliards de dollars en quelques années pour la propagande du wahhabisme, ce n’est pas par générosité pour leurs coreligionnaires : ils espèrent en tirer profit à l’avenir et régner sur le plus grand nombre possible d’entre eux grâce à la propagation de leur idéologie. Les autres petits royaumes voisins de l’Arabie saoudite, notamment le Qatar, financent massivement les mouvements islamistes dans le monde entier. Le développement des pays où vivent leurs coreligionnaires ne fait pas partie de leurs préoccupations : seuls comptent la Oumma et leurs rêves de califes, émirs ou vizirs dans un avenir qu’ils espèrent proche. Pour sauver notre identité et notre existence en tant qu’entité du péril, il faut que l’école retrouve sa vocation de service public : former des citoyens. Elle n’a pas vocation à former des croyants.

Nasserdine Aït Ouali est docteur en littérature française

Auteur
Nacer Ait Ouali