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REGARD

Les chemins de l’universalisme

« Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. » Jean Jaurès

Des amis, nombreux, et des personnes que je rencontre concrètement ou virtuellement, me posent à chaque fois la sempiternelle question : «Comment quelqu’un comme toi, né en Algérie et y ayant vécu jusqu’à sa majorité, a pu basculer dans l’universalisme et devenir ainsi, un militant acharné de la laïcité ? » 

Que répondre à cette interrogation ? Que le lieu de naissance, pour un certain nombre de personnes, et j’en suis, ne fait pas d’elles un cerveau malaxé jusqu’à l’outrance, ne façonne pas d’une manière inéluctable leur entendement et que le jugement que l’on porte sur le monde comme il va, dépend d’abord de ses ressources propres et de son vécu intrinsèque. Nous sommes ce que notre spécificité a fait de nous. Nous sommes la création de notre cheminement. Ce que nous endurons, le bonheur qui nous est offert, les réflexions nées de notre expérience, tout cela est fondamental dans la vision que nous nous forgeons de notre environnement proche ou lointain.

Je suis né de l’autre côté de la mer, dans un pays merveilleux et mon enfance a été un bercement de douceur et d’amour réunis. J’ai, tout comme ma fratrie, été choyé par mes parents. J’ai suivi une scolarité classique et, je dirai même banale.

À l’adolescence, le seul élément qui me séparait de mes sœurs et de mes frères, c’est que je lisais tout ce qui me tombait entre les mains. Dans la cave. Par manque de place ailleurs et pour échapper à l’animation constante de toute famille algérienne qui se respecte. Du Petit prince de Saint Exupéry aux Raisins de la colère de Steinbeck, tout y passait. J’ai écrit mes premiers poèmes entre 10 et 11 ans, poèmes enfantins, avec des rimes et des pieds comme il se doit, plein de souffrances et de joies, poèmes que j’ai publiés dès cet âge dans le journal ronéotypé du lycée de Sétif : La Plume déchainée.

Après le lycée, je suis « monté » à Alger, la lumineuse capitale. C’est là que la littérature a pris son importance dans ma vie et dans mes fréquentations. J’ai publié des poèmes dans beaucoup de revues algériennes, françaises, belges, québécoises. J’ai côtoyé des écrivains en herbe et des écrivains renommés. J’ai rencontré jour après jour, du côté de Bab el Oued ou de la Grande Poste, des personnes dont l’amitié m’accompagne encore jusqu’à aujourd’hui : Arezki Metref par exemple, ou Hamid Tibouchi avec lequel j’ai partagé la même chambre à la cité universitaire du Vieux-Kouba. 

D’autres ne font plus partie, hélas, de mon paysage amical mais leurs visages et leurs sourires ne m’ont jamais quitté : Rachid Bey, Tahar Djaout, Aziz Chouaki, Hamid Skif, Kateb Yacine, Youcef Sebti, Safia Ketou, Mouloud Mammeri, Hamid Nacer-Khodja, Rabah Belamri, Nadia Guendouz et Jean Sénac entre autres. Certains de ces amis ont connu une mort violente. Deux balles dans la tête ou une dague tranchante sur le cou sont venues mettre un terme à la joie qu’ils semaient sur leur passage. Leur amitié est inscrite à jamais dans mon cœur. 

Puis je suis arrivé à Paris, capitale des Lumières qui ont illuminé la planète. Mes lectures et mes fréquentations m’ont ouvert à l'universalisme républicain. Les valeurs qui sont celles de la République une et indivisible, je me les suis accaparées : Liberté naturelle, Égalité des individus et Fraternité entre les êtres. Ces vertus ont vocation à être adoptées par tous les habitants de la Terre et à être appliquées uniformément quelle que soit la langue, les croyances ou les tendances politiques. C'est au nom de l’universalisme républicain que toutes les ségrégations, quelles qu'elles soient, sont réprouvées.

Comment aurais-je pu m’éduquer autrement ? Sur quelle autre base philosophique aurais-je pu bâtir ma raison et ma maison ? Mon pays natal m’a appris à me révolter contre toutes les méfaits d’une pensée unique qui s’est répandue dès que les colonels ont pris le pouvoir. Boumediene a été le premier véritable dictateur, dans la lignée des généraux fantoches sud-américains. Nul algérien ne pouvait ne serait-ce que le critiquer. Les patriotes de gauche ont rempli les prisons sous son absolutisme. À sa mort, les clans se sont disputés le pouvoir qui n’a jamais échu qu’à des généraux, toujours, et depuis Bouteflika, à des laquais civils qui servaient les intérêts bien compris de cette armée toute puissante.

Le summum de l’horreur a été atteint lors des années 90 que d’aucuns ont dénommées la décennie noire. 200.000 citoyennes et citoyens, au minimum, ont été violés, égorgés, abattus, liquidés sur le bord de la route, éventrés devant leurs enfants, brûlés, mis dans des fours pour les bébés, décapités, éventrés… Les responsables avaient et ont toujours une idéologie apocalyptique et cette doctrine mortelle porte un nom : l’islamisme.

Des amis très chers ont été tués au nom d’un dogme. J’y ai certainement échappé parce que je me trouvais en France. Des connaissances ont été récupérées et manipulées au nom de cette théorie. Je n’ai jamais su s’ils sont passés à l’acte ou s’ils se sont « contentés » d’apporter un soutien moral aux assassins. De France, j’ai assisté, médusé, à la barbarie médiévale de cette engeance. Les meilleurs enfants de ce pays ont été sauvagement éliminés ou ont été contraints à l’exil. 

Comment pouvais-je garder mon quant-à-moi et me taire pendant que des femmes et des hommes se faisaient supprimer par dizaines de milliers ? J’ai pointé du doigt les égorgeurs, j’ai dénoncé l’idéologie de ces abjects spadassins, et j’ai écrit des chroniques pour dénoncer les visées de ceux qui utilisent la taqya en occident pour mieux se fondre parmi le nombre. J’ai dit et je ne cesserai jamais de déférer cette charogne devant le tribunal de l’histoire. Comment puis-je me taire face à l’absolutisme de ces mœurs lâches qui se sont emparés de la France et de l’Europe, face à cette indignité qui fait que des hommes et des femmes politiques se mettent à genoux devant l’impensable ?

J’ai envie de crier jusqu’à vider mes poumons du peu d’air non vicié qui y circule. J’ai le désir de monter sur la plus haute butte pour dénoncer cet avilissement des enseignements des Lumières. Il suffit d’ouvrir l’œil pour voir que la pensée critique a été remplacée par la peur de se confronter à ceux qui nous agressent.

Allumer la télé, c’est tomber sur des experts de toute spécialité qui expliquent doctement que le voile est un bout de tissu, que les terroristes n’ont pas eu la chance de suivre des études supérieures, que les imams sont des grands frères qui guident ceux qui se sont perdus dans les cités… Mes messages de soutien aux républicains qui se font étriper me valent des qualificatifs d’un autre âge. On convoque le sordide vocable d’islamophobie à mon encontre comme si ce mot arnaqueur pouvait avoir prise sur moi. 

Je suis un roseau. Je ne suis pas né pour être brisé. Je suis venu au monde pour résister. Je plie sous les rafales du vent mauvais et me redresse pour mieux faire front. Je suis, avec mes amis Boualem Sansal et Mohamed Kacimi, de ceux qui ne mettent jamais genoux à terre. Je n’aime pas ces termes inventés pour faire taire la raison.

Je suis contre les accommodements dits raisonnables parce que cela veut dire faire rentrer le loup dans la bergerie. Je ne veux pas de la discrimination positive parce que ce principe est en contradiction avec le mérite que tout individu doit faire valoir. Je hais tous les ultracistes : l’extrême-droite traditionnelle et les islamistes, ce sont les mêmes vecteurs de la segmentation de la société. Je ne respecte aucun dogme sans pour cela haïr ceux qui croient.

Je suis peut-être un utopiste mais mes rêves sont ceux qui s’élèvent au niveau stratosphérique de l’égalité femmes-hommes sans possibilité pour la femme de subir les dictats des paternalistes qui cherchent à lui imposer sa façon de se vêtir et de se comporter.

Je rêve que les individus lambda s’approprient une éthique basée sur la liberté de conscience qui n’a comme ambition que de présenter tout individu comme un élément intrinsèque de la nation sans autre signe que celui de citoyen. Je rêve à une sécularisation complète de la vie publique dans laquelle la religion relèvera obligatoirement de la sphère privée et perdra toute pertinence apparente et encore moins ostentatoire.

Je ne suis qu’un troubadour mais j’ai les pieds sur terre, bien ancrés dans la gadoue, vieux combattant incorrigible de la liberté. Je me tiendrai toujours debout, contre vents et marées, pour combattre les diktats irrationnels, l’absolutisme sectaire, le caporalisme des imams qui se mêlent de la marche de la société, de la prépotence des redresseurs de torts à l’envers. Ceux-là me trouveront sur leur route quelles que soient les insultes qu’ils n’arrêtent pas de proférer à mon encontre, des intimidations qu’ils m’adressent, des fatwas qu’ils épinglent sur les murs de leur insanité. 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain