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PUBLICATION

"Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance", d'Alain Ruscio

Spécialiste éminent de l’histoire coloniale, Alain Ruscio commet une somme qui fera date. C’est en constatant l’ignorance crasse de l’opinion à propos du rôle des communistes dans le processus d’émancipation du peuple algérien, qu’il a eu l’idée d’écrire ce livre aussi fondamental que l’est encore L’Histoire intérieure du FLN du regretté Gilbert Meynier.

Fort bien écrit, doté d’un précieux index nominum, l’ouvrage bénéfice après la conclusion d’un solide corpus de note qui offre toutes les garanties scientifiques en même temps qu’une présentation rigoureuse des sources  (y compris orales) et de l’abondante bibliographie.

Dense, très documentée, la première partie traite du parcours en dents de scie du PCF et de son émule le PCA (Parti communiste algérien) jusqu’en 1954. En rappelant l’attitude des communistes vis-à-vis de la question coloniale et leur choix déterminé de soutien à la révolte d’Abd el-Krim en 1925, Alain Ruscio replace cet anticolonialisme dans la lutte contre toute forme de guerre. Il met en avant des hommes de l’ombre tel d’Henry Lezeroy, souligne la dénonciation par le PCF de « l’obscurantisme » de la religion musulmane en ce qui concerne la condition de la femme, tout en rappelant les circonstances de la création de l’Etoile Nord-Africaine de Messali Hadj en 1926. Cette même année, la question de l’indépendance pour les communistes algériens n’est plus un sujet tabou.

Tout au long de l’enquête, l’auteur conserve son esprit critique et dépeint de main de maître les tergiversations et le double langage du PCF de la veille du Front populaire à 1939. A la clef, ce mot d’ordre de Maurice Thorez : « Contre le fascisme, l’union des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France ». C’est donc sans se référer à l’indépendance que naît en 1936 un PCA de 5 000 adhérents réclamant plus de réformes. Deux ans plus tard, le PCA est fort de 7 500 membres, plus 8 850 jeunesses communistes. Belles pages relatives au « flirt » d’Albert Camus avec les communistes entre 1935 et 1937, année où il est nommé à la tête de la Maison de la culture d’Alger.

La rupture intervient en septembre, Camus n’a jamais été marxiste. S’il a soutenu avec le PCA le célèbre projet Blum-Viollette (dénoncé comme « abominable duperie » par le Parti du peuple algérien), il ne peut admettre les « procès de Moscou » et l’épuration qui s’en suit. Est très bien analysée la politique fluctuante des PCF et PCA pendant le second conflit mondial. Dans un premier temps, aux ordres de l’Internationale, les communistes retrouvent les accents anticoloniaux et approuvent, en 1939, le pacte germano-soviétique. Ce qui ne règle pas le désarroi des militants des deux partis dissous à la déclaration de guerre.

En découlent des dissensions avant que l’invasion de l’URSS en juin 1941 par le IIIe Reich ne ressoude les deux partis clandestins dans leur lutte contre les impérialismes et leur volonté de soutenir l’indépendance algérienne.

A la suite de Christine Lévisse-Touzé, l’auteur évoque les petits camps de concentration (20 en Algérie et 5 au Maroc), où 155 internés politiques, presque tous communistes, connaissent sous le régime de Vichy des conditions de vie très rudes, particulièrement dans les camps de Djenien et Bou-Rezg dans le Sud algérien.

L’arrivée des alliés en AFN en novembre 1942 entraîne un nouveau revirement jusqu’en 1945 : « La politique d’union de la plus grande France ». En découle l’exaltation patriotique et le soutien au GPRF du général de Gaulle. Au nom de la priorité de la lutte contre le nazisme, le PCA reconstitué se démarque des auteurs du Manifeste du peuple algérien. 

Sans doute apport le plus important de ce travail : l’attitude des communistes en mai-juillet 1945. Croyant à la thèse du complot fasciste, certains cèdent à un réflexe anti-arabe, se taisent où participent même à la répression dans le Nord-Constantinois. Cette attitude raciste est dénoncée par Albert Camus et José Aboulker (10 juillet devant l’Assemblée consultative). Ce n’est que le 18 mai que le PCF perçoit l’ampleur d’une répression estimée, in fine, à 6 000 morts.

L’auteur apporte une réponse claire à propos de la responsabilité de Charles Tillon, théoriquement ministre de la Guerre dans le GPRF, alors qu’il ne commande qu’aux destinées de l’aviation civile car marqué à la botte par les ministres socialistes et gaullistes qui se méfient d’un communiste. L’usage des armes dépend du général Juin et de l’Etat-Major de la Défense nationale, sous couvert du général de Gaulle. Le général Pierre Weiss, commandant l’aviation en Algérie, confirme qu’il n’a reçu aucun ordre de la part de Charles Tillon. Mais l’auteur souligne aussi que PCF et PCA ont gravement sous-estimé la revendication nationale algérienne. Ce n’est qu’à la fin 1945 que la « thèse complotiste » commence à être abandonnée, lorsque que le PCA fait compagne pour la libération de tous les emprisonnés algériens. Comme Ferhat Abbas, Messali Hadj redevient pour les communistes un patriote dans le cadre d’une République algérienne fédérée à l’Union française.

Grâce aux richesses des archives du PCF dans les deux autres parties, Alain Ruscio brosse, en arrière-plan, le tableau des œuvres de propagande, les diverses attitudes face aux nationalistes algériens ou aux gaullistes sur fond de guerre froide, sans négliger l’engagement d’intellectuels (Louis Aragon) et d’avocats, parfois controversés tel Me Vergès.

De même on reste admiratif par la maîtrise du sujet qui n’oublie pas les directives communistes envers les soldats du contingent contraints de faire « leur devoir ». Fichés, les appelés communistes sont l’objet d’une surveillance, tandis qu’eux-mêmes luttent contre le bourrage de crâne de la propagande officielle et font un travail clandestin au sein des unités de secteur, très précieux lors du putsch des généraux d’avril 1961. De belles pages sont consacrés aux « soldats du refus » de porter les armes contre un peuple qui se libère. Ils ne bénéficient pas du soutien espéré, tant le PCF doit louvoyer pour éviter d’être dissous comme « ennemi de l’intérieur ». Parmi les temps forts, le chapitre 18 sur les « frères de combat et de douleur » (Maurice Audin, Henri Alleg…) et de nombreux membres d’un PCA très affaibli depuis « l’affaire Henri Maillot » en 1956.

Les tergiversations sont aussi soulignées, comme le communiqué alambiqué du 8 novembre 1954 à propos de la situation en Algérie, l’abandon tardif à toute référence à l’Union française ou bien les hésitations initiales au temps du gouvernement de Guy Mollet sur fond de manifestations des rappelés.  Remarquable d’esprit de synthèse également l’étude des « porteurs de valise » en faveur du FLN, le Manifeste des 121 et le massacre policier du 17 octobre 1961 à Paris dénoncé dès le lendemain par L’Humanité.

En bref, si on se réfère dans la conclusion à la question sur le long terme, « Les communistes ont-ils été bons par rapport à eux-mêmes ? », l’auteur apporte une réponse sereine et nuancée. Oui, globalement, pour dénoncer le colonialisme et, pour avoir pratiqué l’histoire orale, Alain Ruscio remarque que peu de militants furent entendus par la majorité de la population. Il en découle que les communistes représentent bien une « résistance » à la guerre d’Algérie. Si leurs relations avec le FLN demeurent ambiguës en raison des massacres intercommunautaires en métropole, il n’en demeure pas moins que les militants sont les premiers Français, dès septembre 1955, à descendre dans la rue pour dénoncer la guerre d’Algérie.

   Alain Ruscio, Les Communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, Editions de La Découverte, février 2019, 660 p., 28 euros.

Auteur
Jean-Charles Jauffret
 

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