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REGARD

Les magistrats algériens tels que je les ai connus, par Mohamed Benchicou

La crédulité revient à la mode. C'est chic de vouloir faire la  démocratie avec les ennemis de la démocratie, de trouver de la grandeur à de petites créatures, de proclamer que tous les hommes sont des frères, khaoua-khaoua, que l'Algérie démocratique se construira avec les troupes qui l'ont combattue il y a peu de temps, mais à qui on découvre soudainement "un fond de justicier", oui, c'est très tendance, comme disent les jeunes d'aujourd'hui, de croire que l'islamiste et l'oligarque rentier vont renoncer, l'un à ses idées absolutistes, l'autre à son pactole et à la rapine et qu'ils vont se fondre dans la société nouvelle par choix humaniste, ou par patriotisme ou je ne sais que le phénomène de métamorphose spectaculaire.

De la même façon, on entend ici et là des plaidoyers en faveur des magistrats algériens dont on ne doute pas qu'ils seront les artisans d'une justice indépendante après 50 ans passés au service d'une justice aux ordres. La comédie ne fait plus rire personne, et les supercheries sont devenues lassantes. Bien entendu, on peut croire il y a quelques magistrats qui ne soient pas corrompus et, parmi eux,, certains qui souhaitent une justice indépendante. Cela doit exister quoi que je n'en connais pas.

Les juges et les procureurs qu'il m'a été donné de rencontrer en 30 années de harcèlement judiciaire, après plus de 300 procès et des années d'emprisonnement, ces juges et ces procureurs ne sont rien d'autre que des soldats chargés de châtier des têtes indociles désignées par le pouvoir ou de blanchir de vrais voleurs ou trafiquants qui comptent parmi les relations des décideurs. Ils ne s'en cachent même plus . Alors cette belle profession de foi qui consiste à proclamer haut et fort la revendication d'une justice indépendante, dans la bouche de ces magistrats, n'est pas seulement un mensonge, c'est une insulte à l'intelligence des Algériens. Il se trouve toutefois de bonnes âmes pour prêter crédit à ces louvoiements.

L'Algérie nouvelle, l'Algérie du droit, l'Algérie pour laquelle s'est battu Bouregaâ, cette Algérie-là ne se construira pas avec les politiciens du passé, avec les magistrats formés par le parti unique, avec les journalistes inféodés au pouvoir, avec les crédules que nous sommes. Non les magistrats ne sont pas en grève pour réclamer une justice indépendante et le croire serait rendre un bien vilain service à notre pays. On ne va quand même pas se désoler, tous les 20 ans, d'avoir manqué de lucidité et avoir fait le lit de la mafia. 

L'Algérie nouvelle sera l'œuvre des hommes nouveaux, dans un cadre démocratique nouveaux, avec des têtes dirigeantes nouvelles.

À partir d'aujourd'hui je vais raconter quelques-unes de mes expériences avec les magistrats de mon pays. 

1. Bouzid

23 août 2003

Il était 16 heures. Après avoir fouillé dans les casseroles de ma mère, la police me ramena au commissariat où je signai, avec plaisir cette fois-ci, des procès-verbaux constatant le résultat infructueux de la double perquisition. Les flics, bredouilles et amers, réalisaient qu’ils allaient devoir rencontrer le juge les mains vides ! Une heure plus tard, on arrivait au tribunal d’El-Harrach qu'on trouvait ceinturé par la même foule de journalistes et d’amis.

Je fus d’abord présenté devant le procureur Bouzid, un homme au regard fuyant et qui me reçut dans un vaste bureau impersonnel, décoré avec ce goût affreux par lequel les commis du système entreprennent d’aggraver la mauvaise image du régime. C’est de cet homme que dépendait mon avenir immédiat. Il m’apparut visiblement mal à l’aise : je le devinais déchiré par les ordres et les contre-ordres me concernant et qui avaient dû pleuvoir sur lui tout au long de la journée.

Le procureur Bouzid, comme tous les auxiliaires du régime, ne devait pas obéir qu’à une seule autorité. Or en cet été 2003, en pleine période préélectorale qui voyait les clans s'entre-déchirer, les foyers de pouvoir s’étaient multipliés au-dessus de sa tête, les uns, Bouteflika et ses proches, décidés à m’incarcérer, les autres, le candidat Benflis du FLN et une partie de la hiérarchie militaire résolus, certains pour des motifs tactiques, à déjouer le plan du chef de l’Etat.

C’est donc un personnage se débattant sans panache dans la mare boueuse de l’indignité qu’il m’a été donné l’occasion de rencontrer cet après-midi-là. Accroché au téléphone, il attendait l’instruction salutaire et ultime qui lui indiquerait, enfin, le sort décidé en haut lieu pour mon encombrante personne. La plus récente, confortée par l’absence de charges contre moi, exigeait de lui qu’il me libérât et de remettre au lendemain l’audition par le juge d’instruction. Allait-elle être contredite, comme toutes celles qui l’avaient précédée ? Le procureur Bouzid, en prudent connaisseur des mœurs du Palais, avait choisi de gagner du temps. Et il comptait satisfaire à ce délicat exercice en se livrant à une longue et stérile causerie sur l’avantage qu’il y avait à cultiver la pondération en tout, et particulièrement en matière de journalisme. Sa conférence dilatoire n’ayant été interrompue par aucune nouvelle consigne annulant la précédente, il conclut donc que la dernière instruction était la bonne et qu’il était l’heure de me libérer. Il prit un air raisonnablement enjoué pour me l’annoncer :

–  Monsieur Benchicou, on va vous laisser passer la nuit chez vous. Le juge vous entendra demain matin. On compte sur vous pour être à l’heure...

Alors qu’il me tendait la main pour me signifier la fin de l’entrevue, heureux d’être enfin venu à bout de cette harassante journée, le téléphone vint perfidement le rappeler à l’ordre. C’était l’instruction qui annulait la précédente. Le procureur Bouzid écoutait tomber les ordres en hochant mécaniquement de la tête, bafouillait pitoyablement, puis, réalisant que j’assistais au spectacle dégradant d’un homme pris en flagrant délit de servilité, m’invita à sortir et à attendre dans le couloir. Quand il revint me chercher, son visage était décomposé. Il prit un ton moins rayonnant pour m’instruire des nouvelles volontés de ses chefs :

–  J’ai bien peur, Monsieur Benchicou, d’être allé vite en besogne. Vous ne pouvez pas partir chez vous. Vous passerez la nuit dans les locaux de la police. Rassurez-vous, je donnerai des consignes pour qu’on vous traite bien…

–  Comme vous l’entendez, répondis-je d’un air entendu.

Il me tendit de nouveau la main pour me saluer quand le téléphone, avec une intacte perfidie, vint lui rappeler que la réputation des procureurs tenait décidément à une petite sonnerie : c’était le contre-ordre qui annulait le précédent contre-ordre. Le sieur Bouzid, le combiné collé à l’oreille, écoutait sans broncher, me fixant étrangement d’un regard confus, hochant toujours la tête avec une égale assiduité, mais sans oser, cette fois-ci, me demander de quitter le bureau.

A la fin de la conversation, il accrocha un sourire surfait sur sa mine malmenée et m’informa brièvement des dernières nouvelles du front :

 –   Finalement, vous allez passer la nuit avec vos enfants, Monsieur Benchicou. On se dit à demain ?  

Auteur
M.B
 

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