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REGARD

Les nouvelles morales sectaires

"Tout ce qui divise les hommes, tout ce qui les spécifie, les isole ou les parque, est un péché contre l'humanité." José Marti

Depuis quelques années, il semble que nos tabous se déplacent. Certains vocables sont en voie de restauration. En plongeant la main dans le panier, on peut en retirer « nationalisme », « xénophobie », « homophobie » et « néonazisme ». Il y a même des mots bizarres qui sont inventés dans l’intention d’inverser les valeurs et de clouer le bec à ceux qui n’ont aucune accointance avec les extrême-droites d’où qu’elles viennent.

Le pompon est décerné, toutes catégories confondues, sans aucune hésitation possible, à l’invective « islamophobie ». D’autres dénominations agglutinent dorénavant les antagonismes. « Chômeur », « étranger », « féministe » ou « laïque » font partie du groupe de tête des mots qui sentent le souffre.

Face à la banalisation de la misogynie, du prosélytisme, de la mise en accusation du blasphème, face à ce déchaînement de violence verbale sur les réseaux sociaux, pourquoi s’étonner de voir des œuvres démantelées, des conférences annulées, des étudiants à la fleur de l’âge empêcher des philosophes et des écrivains de s’exprimer, des journaux belges (suivez mon regard !) se réclamer sans rougir de la censure en sanctionnant la tribune d’un chroniqueur universaliste…

Qu’est-ce qui devrait réellement faire scandale aujourd’hui ? Qui est arbitrairement réduit au silence ? Par quel groupe de pression ? La censure, en tant que moyen de pression exercé par un individu, un groupe, un parti, un journal ou un Etat, s’en prend toujours à ce qui peut questionner et à ce qui vient contredire une certaine représentation du monde. C’est d’ailleurs moins la teneur des propos utilisés qui est attaquée que ces propos viennent remettre en question.

Il est évident que ces attaques sont toujours d’une violence et d’une agressivité inacceptables. Ces assauts, même passifs, comme la censure d’une tribune, se manifestent chez des groupes de croyants dits « tolérants » qui ne tolèrent absolument rien qui puissent toucher à leur croyance. Ou de la part de certains « non racistes » qui ont l’outrecuidance d’assimiler la religion à une race. Ce genre d’individus prolifère en France ou en Belgique. Ici, c’est cette engeance que l’on appelle communément les islamo-gauchistes qui ont délaissé le combat social pour venir au secours de ce pauvre dogme diffamé par les «laïcards ».

En Belgique, c’est dans des institutions supposées servir la laïcité que l’on retrouve les meilleurs serviteurs de la cause confessionnelle. Il suffit de se pencher sur la vénérable université dite libre de Bruxelles pour découvrir dans quelles fanges collaborationnistes elle se trouve désormais.

A Paris comme à Bruxelles, le blâme peut se manifester chez certains groupes d’individus dont la philosophie alternative, doucereuse à souhait, est plus intolérante que l’intolérance qu’elle dénonce. Ils se forgent de nouvelles morales sectaires au nom de la défense des libertés individuelles. Il serait donc interdit de donner son avis sur les femmes qui s'affublent d’un voile parce que ça relèverait du choix de chacune de s’habiller comme bon lui semble. Cette logique refuse le dialogue et verse dans la démagogie.

Haro sur la planète laïque ! Il faut cependant remettre les choses à leur échelle. Nous ne connaissons pas des menaces et des intimidations comparables à celles que sévissent en Iran les femmes dignes qui veulent s’affranchir de leur servitude ou les militants universalistes turcs qui mettent le régime islamiste d’Erdogan en accusation.

Pourtant, dans notre société occidentale, d’autres mécanismes semblent à l’œuvre qui empêchent les républicains de se faire entendre. « Je pense ceci, tu penses cela, nous avons le droit de ne pas être d’accord mais toi tu te places au niveau de l’argumentaire humain mais moi, je suis porteur de la parole divine, nous ne sommes pas à égalité. »

D’ailleurs, ne pas être d’accord et le dire n’est pas un problème, ce qui pose problème, c’est que notre parole est considérée comme belliqueuse alors qu’elle est légaliste. Ce qui pose question, c’est d’oser rêver de légitimité, d’oser claironner que la voix de ce pays doit primer sur toute « expression divine ». Ce qui interroge, c’est d’oser opposer à la morale la responsabilité des citoyens libres.

C’est ainsi que pour museler les imaginaires et traquer le débat républicain, semble s’être mis en place un puissant système de censure de la pensée, de l’engagement, du rêve lui-même, à coups de contraintes, d’humiliations, de découragements, voire de provocations et de rodomontades. Ces discours de la censure, quelle que soit leur orientation, ont tous, si ce n’est le même but, au moins le même effet : mettre en crise la légitimité des individus, femmes ou hommes, au point qu’ils s’interdisent eux-mêmes toute prise de position ontologique ou politique. On voit ces détracteurs sévir dans la sphère publique, à travers la surveillance des réseaux sociaux ou les prises de position dans les médias.

La détestation et la mise en échec des républicains s’imposent comme mots d’ordre d’une structure sociétale qui veut faire de ces collabos de l’islam politique des simili-geôliers. Égos ambulants, obsédés par leur image et effrayés par leur propre reflet, ces derniers veulent paralyser les esprits libres pour les réduire au silence.

Rien ne les enchante, ni la laïcité, ni le féminisme, ni l’homosexualité, ni les jeunes filles en jupes, ni la mixité, ni la consommation d’un verre sur une terrasse entre amis. La parole divine, dont ils se sont faits soit les avocats attitrés soit les secrétaires particuliers, propose satisfaction à notre besoin de respecter les religions, encourageant l’épidémie de la différenciation qui frappe les communautaristes.

Plus de réflexion, plus de débat, plus de parole critique, plus de Raison scientifique chez ceux qui font de « leur » livre l’Alpha et l'Oméga de toute chose.

Leur engagement lui-même devient paresse, sacrifiant la pensée aux postures et aux formules toutes faites et la prise de parole à la démonstration violente.

Face aux nervis du séparatisme, aux séides de la décomposition, aux fanatiques d’un passé fantasmé, aux moralistes alternatifs, peut-être ne faut-il pas tomber dans le piège de la dénonciation naïve de l’hypocrisie de certains suppôts de l’islamisme mais plutôt de s’interroger sur ce dont ces constats font symptômes et sur les portes qu’ils ouvrent malgré eux.

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain