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REGARD

Les retombées (heureuses et inattendues) du Hirak

Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde (Albert Camus).

On a beaucoup dit et écrit sur la divine surprise du soulèvement populaire du 22 février 2019. On a cru que le peuple malmené par un pouvoir méprisant, un peuple meurtri par la terreur intégriste allait hiberner pour une longue période. Cette lecture biaisée de la réalité et de l’histoire du pays a ouvert les vannes du mépris à une certaine ‘’élite’’ qui se lamenta de se tromper de peuple, de le traiter de ‘’ghachi’’ ou bien de lui conseiller de passer par la case ‘’régression féconde’’.

Et le 22 février, le tocsin du peuple sonna pour rappeler au monde que ‘’ce peuple est plus grand que nos rêves’’ (1). Et ce peuple, le même jour et dans tout le pays se mit en marche au sens littéral du mot, pour rétablir l’image du pays passablement dégradée par un homme/président maladivement accroché au pouvoir.

Parallèlement, il se rappela au bon souvenir de cette ‘’élite’’ qui pataugeait dans son étroit univers pour ‘’mal nommer les choses’’ et participait ainsi au mal être de la société. Et ce peuple en marche, vendredi après vendredi, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il ‘’canicule’’ ou qu’il ‘’ramadane’’ étala au monde son intelligence collective qui mit au rebut les élucubrations politiques de ladite élite qui voulut l’enfermer dans la fiction (médiocre) de la constitution. Et son intelligence collective inconnue dans le lexique idéologique à la mode, rencontra l’intelligence de l’histoire, celle des 22 dirigeants historiques qui osèrent novembre 54.

De quoi a-t-elle accouché son intelligence collective ? De mots d’ordre comme ‘’Yatnahow Gaâ’’, un sublime raccourci politico-philosophique qui résume à sa façon la fameuse phrase de Gramsci ‘’le nouveau monde espéré contre le vieux monde agonisant’’.

Ce mot d’ordre n’a pas pris une ride, en revanche, les plans sur la comète des ‘’juristes’’ et autres ‘’sages’’ de la tribu sont d’ores et déjà rangés dans le grenier des souvenirs en attendant d’être rongés par le temps qui passe. Ce nouveau paysage où souffle un vent frais et salvateur est en train de détrôner le lexique vermoulue cité plus haut.

En effet, au lieu d’être à la hauteur du tonnerre qui gronde dans le pays, et de nommer les choses en conformité avec la rudesse de la réalité, on s’obstine à parler de ‘’crise’’ alors que nous sommes face à quelque chose qui vient de loin et qui ambitionne d’ouvrir le chemin de tous les possibles. Ce n’est pas par hasard le choix du mot crise. Une crise même grave se résorbe en agissant sur le facteur à l’origine d’un déséquilibre. Mais quand on a affaire à un trou noir, à une béance qui frappe l’être historique de la société, ça s’appelle une révolution. L’histoire d’autres pays nous fournit des exemples où mal nommé les choses finit par vous faire chuter de votre piédestal. C’est une révolte ? dit le roi. Non Sire c’est une révolution ! (2).

Ainsi pour résoudre la ‘’crise’’, on fait appel à un Panel qui va servir de médiateur entre le Pouvoir et le Hirak. Rappelons que Panel et médiation sont des trouvailles de la communication pour cerner les ‘’désirs’’ des consommateurs et trouver des intermédiaires pour mettre de l’huile dans les rouages des rapports Patrons/ouvriers.

 A-t-on besoin donc de signaler que ce Panel n’a ni la légitimité ni le pouvoir de décision face aux vrais acteurs du champ politique. On s’en est rendu compte quand les vendredis, la rue a fustigé le ‘’chef’ du Panel mais aussi quand le vrai pouvoir leur a rappelé ‘’question apaisement’’ que cela relève du Politique. Il faut être bien naïf pour croire que l’État allait se démettre des ses prérogatives régaliennes au profit d’une ‘’entité’’ de nulle part. Cette naïveté est bien partagée dans la caste d’une ‘’élite’’ qui réduisait l’État aux administrations qui gèrent le quotidien de la société. Dorénavant, cette ‘’élite’’ saura que la justice de nuit et les coups de fil aux bureaux capitonnés des exécutants sont efficaces car ils proviennent de la vraie définition de l’État, institution qui détient la puissance de la force d’exécution des décisions du Politique.

Une autre retombée ‘’invisible’’ du Hirak, c’est l’entrée dans le champ politique par ‘’effraction’’ du rapporte au temps. Tout d’un coup, chacun va de sa louange quant à ce trésor insaisissable. Temps précieux dit l’un, il ne faut pas perdre le temps et aller à l’élection etc… Cette prise de conscience du temps comme facteur politique de développement aurait grandement évité l’abandon des chantiers à leur triste sort, abandon payé chèrement par les citoyens souffrant de logements, d’eau, d’hôpitaux, de chômage etc… En vérité, derrière ce rapport au temps quant à l’alternative entre l’élection présidentielle et une période de transition, outre la question politique visible, se joue l’identité du futur acteur politique de la légitimité du pouvoir politique.

Deux autres retombées émergent en dépit du vacarme inhérent à toute situation de type révolutionnaire. Ainsi, les Algériens découvrent-ils la richesse de leur diversité et la beauté de la solidarité face à l’adversité de ceux qui leur dénient leur droit à la dignité de la citoyenneté.

Quant aux partis politiques, la tempête qui souffle a d’ores et déjà rejeté sur le bord de la route, ceux qui ont servi de remparts à la caste qui grenouillait à l’abri des regards pour s’accaparer à la louche les richesses du pays. Quant aux autres, ceux qui ont souffert de la désertification politique organisé par le régime, ils ont la possibilité d’ouvrir grandes portes et fenêtres pour sentir les cœurs qui palpitent pour le jour qui se lève et les étoiles qui éclairent les rêves et non pour les archaïsmes et autres préjugés, fruits empoisonnés d’une culture féodale et de la bigoterie religieuse.

Que la notion de citoyenneté devienne le socle de leur identité de ces partis. Quant aux contradictions politiques et idéologiques qui traversent la société, ils ont le devoir de les affronter avec les outils de la démocratie. En finir avec les insanités idéologiques que l’on lit ici et là chez des ‘’intellectuels’’ qui s’offrent de guide au peuple. D’autres poussent leur naïve arrogance jusqu’à dire que le peuple a besoin d’eux et patati et batata….

Ali Akika.

Notes

(1) Vers d’un poème de Jean Sénac célébrant l’Istiqlal de l’Algérie le 5 Juillet 1962.

(2)‘’C’est une révolte ? Non Sire c’est une révolution.’’ C’est ainsi que répondit le Duc de la Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI, un certain 14 juillet 1789.

Auteur
Ali Akika. cinéaste
 

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