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TRIBUNE

Lettre ouverte à Ali Belhadj (imam)

Monsieur Ali Belhadj,

Je vous adresse cette lettre car même si nous ne sommes pas du même bord politique et spirituel, nous avons en commun le bateau Algérie. Je ne reviendrai pas du tout sur le passé et vos prises de positions, ça ne fera qu’alimenter des polémiques inutiles. D’autant plus que vous en avez payé le prix. En revanche, nous pouvons ensemble dire : compte tenu de ce qui s’est passé, que devons-nous faire aujourd’hui pour demain ?

Aujourd’hui, il n’y a même plus lieu de débattre, l’Algérie comme beaucoup de pays et sur tous les continents, est exposée aux dangers d’une pandémie qui étend ses ailes de la mort un peu partout. Des cadavres s’entassent comme le montrent les spectacles morbides auxquels assistent nos voisins Italiens. La pénurie qui frappe les moyens de protection contre ce virus covid-19 atteint même la fabrication de cercueils. C’est dire que c’est un vrai désastre.

Monsieur Ali Belhadj, vous êtes une voix qui porte et vous êtes suivi par des milliers, peut-être des centaines de milliers d’Algériens, peut-être plus. Votre conviction religieuse que je respecte, vous l’utilisez pour faire passer votre message. C’est de votre responsabilité de parler au nom de Dieu. Je n’y souscris pas et je ne vous apostrophe pas sur ce registre.

Monsieur Ali Belhadj, je me permets de vous interpeller parce que, sans être médecin, je mesure l’ampleur de la tragédie qui menace notre pays. Je la mesure d’autant plus que je vis dans un grand pays, la France, confrontée à cette pandémie malgré ses grandes capacités scientifiques, hospitalières et la disponibilité de grands services publics. 

L’Algérie, comme vous l’avez souvent dénoncé (et ce point je le partage avec vous) est mal gérée par des décideurs illégitimes, incompétents et prévaricateurs. C’est donc à nous tous de prendre nos responsabilités et d’agir au mieux pour protéger le peuple algérien du danger que représente le coronavirus. 

Pour le moment, nous n’avons pas encore de remède sûr contre lui ni en termes de traitement, ni en termes de prévention par le vaccin. Mais contrairement à vous, je reste à l’écoute des scientifiques du domaine médical et biologique. Et ces derniers nous exhortent à nous confiner au maximum, à rester calfeutrés chez nous, c’est l’action préventive la plus sûre pour le moment. Tous les pays responsables s’y sont pliés. Si nous sommes capables de sortir pendant plus d’un an par millions pour lutter contre le pouvoir corrompu et malgré la répression, nous devrions l’être en restant chacun chez soi contre un virus dévastateur.

Les scientifiques ont recommandé la fermeture de tous les établissements publics et privés y compris les mosquées. Or, contre toute attente, vous avez lancé un appel à l’ouverture de celles-ci sous prétexte que ce sont des "beyt-llah" et que la présence d’un médecin de quartier suffirait à trier porteurs et non-porteurs de virus ce qui éviterait la propagation de la pandémie. 

Monsieur Ali Belhadj, votre appel, s’il venait à être suivi, peut conduire à une catastrophe, un malheur, une ruine du pays. Ce n’est certainement pas votre dessein. Alors, de grâce, pour une fois acceptez que votre opinion sur la situation du pays ne soit pas appropriée. Acceptez que la parole des scientifiques supplante le message religieux. Admettez juste, comme je le fais malgré mon doctorat en sciences économiques, que vous ne maîtrisez rien et qu’il est impératif de s’en remettre aux recommandations des médecins, soignants et chercheurs. Ces catégories professionnelles sont sur le terrain. Elles nous disent que la situation se complexifie, qu’elle est devenue presque intenable. Les difficultés d’accès aux soins s’amplifient, la sécurité sanitaire générale se dégrade et les personnels hospitaliers sont épuisés et dépourvus de moyens. Ils craquent comme le montre la vidéo d’une femme médecin dans une structure médicale de Blida.

Les drames se multiplient et ne touchent pas que les laïcs, las agnostiques ou les musulmans non-pratiquants. Ils atteignent également les plus pieux d’entre nous, les plus dévots, les plus fervents. Ils peuvent aussi vous toucher ou gagner vos proches. Naturellement, je ne vous le souhaite pas du tout.

Monsieur Ali Belhadj, revenez sur votre appel initial et vite, très vite. Invitez celles et ceux qui vous écoutent à se confiner, c’est l’intérêt de l’Algérie, c’est l’intérêt de votre peuple, du mien. Ça ne serait pas une reculade mais un sursaut d’honneur, une éthique.

Et comme à quelque chose malheur est bon, ce drame que nous espérons tous éphémère, pourra ouvrir plus tard un débat sur le rôle des imams, la mission des mosquées, la place de la religion dans la société et dans le politique. La science islamique doit s’ouvrir aux sciences naturelles, sociales et aux sciences en général. C’est ce que font, par exemple, les islamologues Mohamed Arkoun, Hichem Djaït ou Rachid Benzine.  Sinon elle n’est pas une science. Celle-ci exige doute, questionnement, remise en cause et modestie. Les certitudes n’y ont pas leur place. 

En attendant, s’il vous plait, restons confinés y compris et peut-être surtout en Algérie !

Acceptez, Monsieur Ali Belhadj, l’expression de mes salutations militantes

Auteur
Hacène Hirèche, consultant (Paris)
 

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