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COUP DE GUEULE

Lettre ouverte aux étudiants qui espèrent Taleb El Ibrahimi

Chères étudiantes, chers étudiants,

Je vous avoue que j’ai été surpris, effondré même, quand j’ai vu que certains d’entre-vous ont hissé, durant la manifestation d’hier, les portraits de Taleb (88 ans), exigeant qu’il prenne la tête du pays dans sa phase de transition vers la démocratie !

Les bras m’en sont tombés… Voilà plus de deux mois que quarante millions d’Algériens, ont laissé tomber leur travail, leurs familles, leur vie, pour battre le pavé des villes, et des villages, pour obtenir la « fin d’un système mafieux » qui gangrène notre pays depuis le premier jour de l’indépendance. Et voilà que certains d’entre-vous appellent désormais au retour de la figure qui incarne toute l’horreur de ce système honni. On a dit يتنحاو قاع et en en appelant à Taleb c'est "يرجعو قاع" que vous voulez ?

J’ai consacré une chronique, trop longue peut-être, aux crimes culturels de Taleb El Ibrahimi. Taleb est la synthèse parfaite de toutes les catastrophes et faillites que l’Algérie a connues.

Il incarne, à la fois, la pensée rétrograde des Ulémas, la dictature militaire de Boumediene et la barbarie du FIS. C’est l’homme qui, après le 26 décembre 1991, a servi d'intermédiaire, auprès de Chadli Bendjedid lui assurant que le FIS se contenterait des 186 sièges remportés à l'issue du premier tour et qu'il appellerait à voter pour le FLN ! ... Taleb était à Sant'Egidio avec Anouar Haddam, membre fondateur du GIA, l'homme qui a revendiqué publiquement les assassinats des intellectuels. Et en 1999, Taleb, avait dans son staff de campagne présidentielle, Ali Djeddi et Abdelkader Boukhakham, au moment où il voulait réhabiliter le FIS en lançant un parti Islamiste, Waffa.

Interrogé sur son passage à l’éducation nationale, et à la politique d’arabisation à la tronçonneuse, qu’il a menée au temps où il était ministre de l’Education, et que nous avons vécue dans notre chair, il a répondu froidement : « Nous étions conscients qu’il fallait sacrifier deux ou trois générations ». Et on voit les fruits de ce « sacrifice » : des masses écervelées, sans mémoire et sans culture qui croient, dur comme fer, en 2019, qu’on peut guérir le cancer du poumon avec la rokya et les AVC avec la hjama !

Taleb El Ibrahimi c’est le ministre de la Culture de Boumediene qui a poussé à l’exil, et au silence, tous les écrivains d’Algérie, de Malek Bennabi à Abdallah Mazouni, hélas oublié aujourd’hui, et qui a banni, par haine, Kateb Yacine, des journaux, de la télé et de la radio et ce jusqu’à sa mort ! parce que Yacine défendait bec et ongles, l’amazighité…

Certains me diront, que ma colère est injustifiée puisqu’on sait l’homme très malade dans ses appartements à Saint Germain. Non, ce qui me rend en colère c’est votre naïveté, votre absence de mémoire. On ne fait table rase du passé que lorsqu’on l’a appris ce passé par cœur. Et ce n’est pas l’homme en soi qui me pose problème, c’est l’idéologie fétide et totalitaire qu’il incarne et que vous invoquez aujourd’hui pour mener le pays vers la démocratie.

On vous a dit sûrement cet homme est un «bon musulman», «il est honnête et il sera à la hauteur de la tâche». Il faut se réveiller les enfants, nous sommes au vingtième siècle et les mosquées n’enfantent plus, depuis la chute de Grenade, des Tarik Ibn Ziad ou des Ibn Khaldoun.

La piété n’est pas un témoin de probité et encore moins de compétence, ça se saurait, sinon Raqaa serait devenue Harvard et Kaboul, Silicon Valley.

Le peuple algérien est musulman et habite, avec conviction, l’Islam depuis mille cinq cents ans. Il n’attend pas un guide pour lui montrer le chemin de la foi, qu’il connaît par cœur et on n’indique pas à quelqu'un le chemin de sa maison. Nous n’espérons pas non plus d’un dirigeant qu’il nous fasse entrer au Paradis ; la porte du paradis, chacun la cherche ou pas dans sa vie, et dans l’intimité ; non, ce que nous voulons d’un futur dirigeant c’est qu’il sorte l’Algérie de cet enfer. Et si demain un martien tombait du ciel pour réparer notre pays, je ne lui demanderais pas s’il est brahmane, hindouiste, chrétien, ou zoroastrien, je lui demanderais juste qu’il me montre sa boîte à outil, avant de lui embrasser les pieds.

Vous oubliez que tous les bandits qui ont saccagé, pillé, volé, mis à sac, à l’Algérie depuis Boumediene jusqu’à Bouteflika et de Sellal et Ouyahia étaient de «bons et pieux musulmans», et qu’ils avaient tous à leur actif, chacun, au bas mot 50 Hadjs, et mille omras, cela ne les a pas transformés pour autant en Omar Ibn Al Khatab. Et ce ne sont ni les douches de Zamzam ni la ghaïta des zaouïas qui ont empêché Amar Ghoul ou Chekib Khalil de s’en mettre plein les poches !

Vous le savez bien ? La prière est un acte mystique profond qui lie l’homme au créateur, elle n’est ni savoir ni compétence, sinon les 1,8 milliard de musulmans que compte la planète seraient tous des polytechniciens qui n’auraient même pas besoin d’aller à l’école.

Voilà ce qu’on attend de vous c’est de nous inventer un autre avenir, de nous imaginer une autre Algérie, de nous offrir une vraie fête de l’indépendance que nous avons, piteusement, ratée ; de nous faire oublier ces 57 années de misère et d’opprobre qui nous ont fait dégouter de nous-même et de notre pays.

Avez-vous à ce point peur de la jeunesse pour en appeler à un ancêtre ? Cette liberté acquise depuis le 22 février, vous donne-t-elle le vertige au point de perdre tous vos repères ? N’en avez-vous pas marre de ces grabataires du FLN qui nous pissent sur la gueule depuis 1962 en chantant Kassamane ?

Pourquoi ne désigneriez-vous pas parmi les vôtres des délégués qui feraient partie d’une commission nationale libre qui veillera sur la phase de transition ?

Pourquoi au lieu de nous ramener un fantôme, vous ne prendriez pas d’assaut l’Assemblée nationale populaire pour donner des cours d’alphabétisation aux bourricots qui la squattent, payés à 400 000 dinars pour dire oui, une fois l’an ?

N’ayez pas peur de prendre le pouvoir ! En tout cas, quoi que vous y feriez, vous ne serez jamais pires que ceux qui nous ont dirigés jusqu’à aujourd’hui.

«Le vent se lève, il est temps de vivre», les enfants, oubliez Taleb, foncez sur l’avenir, fracassez les portes du vingtième et unième siècle, arrachez les nappes, balancez ces antiquités par la fenêtre, foutez le FLN à la poubelle, restituez Ben Badis aux mosquées, enfermez Gaïd Salah dans ses casernes, et courrez, courrez, vers cette liberté que nous n’avons jamais connue, jamais vue, le vieux monde est derrière vous, il ne faut pas qu’il vous rattrape. Il ne faut plus qu’il vous rattrape, comme hier.

Auteur
Mohamed Kacimi