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« Adieu Oran » d’Ahmed Tiab 

L’hommage aux Noirs et l’Algérie noire

À Oran, les  homicides contre les Chinois se multiplient. Ces derniers  débarquent essentiellement pour réaliser des travaux de construction dans la ville. « Les chantiers de rénovation fleurissaient partout en ville, en particulier dans son district de la Marine qui subissait de plein fouet la fièvre immobilière qui s’était emparée d’Oran. » (p 24).

Le commissaire Kémal Fadil enquête sur l’affaire. Fiancé d’une migrante Noire de Niamey, il se trouve un jour à Bechar pour récupérer son amoureuse Fatou que les autorités décident d’expatrier avec les autres migrants,  bien qu’elle ait ses papiers réglementaires.  « L’Algérie ne peut accueillir toute la misère du monde »(150), dit un militaire à Kémal. 

À Béchar, Kémal découvre que les assassinats des Chinois ont une relation avec le trafic des mineurs et le commerce sexuel obligé aux  migrantes  africaines. L’affaire prend une dimension sensible et dangereuse tant qu’elle inclut des  hauts responsables corrompus. Ainsi, Kémal et sa famille sont visés, menacés. 

Un jour, des émeutes éclatent dans la ville. Le désordre s’installe. Alors, Kémal ira-t-il jusqu’au bout de son enquête ? Choisira-t-il l’exil pour sauver sa peau et sa famille ?

Le roman est un polar. L’élément central est donc l’enquête sur le meurtre des Chinois lié au trafic des mineurs et au commerce sexuel exigé aux migrantes. Mais derrière cette fiction, l’auteur rend un sincère hommage aux migrants Noirs venus dans  une Algérie xénophobe. «En gros, les migrants, on n’en a rien à faire. » (p 200). 

Fatou, la fiancée de Kémal vient du Niger. Ceci est un élément original : c’est le premier roman qui évoque un couple d’un Algérien et une migrante Noire.  En plus, ce qui pousse Kémal à approfondir son enquête, c’est l’humiliation subie par les migrants Noirs dont les hommes sont vendus et les femmes  fournies au commerce sexuel. Le roman dénonce donc la xénophobie et le racisme, et rend hommage aux Noirs. 

Le roman  peint une Algérie noire. Le narrateur fait allusion à une Algérie gouvernée par Bouteflika sans citer son nom. Une Algérie militaire, pleine de désordres  dans tous les domaines, gangrenée par la corruption, envahie par l’islamisme et l’obscurantisme, salie par l’hypocrisie et les faux-semblants… « Une monarchie vert kaki et moustachue qu’on retrouve sagement alignée derrière le fauteuil roulant présidentiel, un barrage infranchissable d’hommes gras et arrogants montant férocement la garde sur leurs intérêts financiers. » (p 148). 

Autrement dit, le narrateur fait  un portrait microscopique d’une Algérie noire,  évoquant avec audace et ironie les sujets sensibles ; ce qui qualifie le roman d’engagé. 

Le roman rend un sincère hommage aussi au féminin. Ayant échappé à la souffrance, les personnages féminins sont omniprésents : Léa, Fatou, Fifi, la Morte, les migrantes, Abla, Zia…En outre, le narrateur dénonce les viols, le machisme, et les divers abus subis par les femmes qu’elles soient algériennes ou migrantes. Le roman a donc une touche féministe. « Lorsque je me suis mise à pleurer et crier d’incompréhension, mon oncle surgit dans  la pièce et me frappa violemment… » (p112), dit une femme reniée par sa famille. 

L’Histoire, ancienne ou contemporaine, est présente. Le narrateur omniscient fait des va-et-vient entre le passé (colonisation, Guerre d’Algérie, Octobre 88) et le présent. « La guerre d’Algérie n’a pas laissé qu’une terre jonchée de morts et de vivants remplis du souvenir douloureux et  débordant d’une inextinguible soif de revanche » (p 119). Le roman revisite le passé pour mieux explorer le présent amer du pays. 

Le roman a un petit  point faible qui n’altère pas cependant l’ensemble qui est beau et intéressant : le narrateur ne laisse pas des brèches au lecteur pour réfléchir, jugeant les actions et les comportements des personnages. Dans ces situations, c’est bien l’auteur qui parle, prenant la place du narrateur : ce qu’on appelle l’intrusion de l’auteur. Celui-ci, en colère contre cette Algérie noire, se laisse juger  les faits à la place du lecteur.

Par exemple dans ce passage, « Le documentaire relevait davantage de la propagande  nord-coréenne censée faire croire que l’Algérie possédait une agriculture productive suffisante (…) » (p67), l’auteur (en fusion avec le narrateur) juge le documentaire alors qu’il devait seulement citer le fait et laisser le lecteur juger. 

Le côté documentaire est aussi présent. L’auteur s’est inspiré de faits réels comme l’exploitation  des mineurs dans les chantiers des Chinois, ou  la déclaration d’un ministre algérien insultant les migrants africains disant qu’ils sont la source de maladies et de trafics. 

Profond et engagé, imprégné de faits réels et d’ironie, Adieu Oran rend hommage aux Noirs dans une Algérie noire. C’est aussi un cri humain pour   dénoncer toute forme d’abus et  promouvoir l’hospitalité et la justice. 

Point fort du livre : thème original et unique.

Belle citation : « Depuis des années, le pouvoir finissant n’avait de cesse de payer la paix sociale pour faire oublier l’écart d’âge impossible qui existait entre les dirigeants du pays et les moins de trente ans qui composaient la majorité de la population. » (pp29-30)

L’auteur : Ahmed Tiab, né à Oran (Algérie) en 1965, vit et enseigne aujourd’hui en France, depuis le début des années 1990. Passionné de polar, il a publié « Le Français de Roseville », « Mortelles fratries », « le désert ou la mer ». 
 

Adieu Oran, Ahmed Tiab, éd. Aube, coll. Noire poche, 2020, 288p.

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur