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REGARD

"L'Incendie" : un apologue d’Algérie

Dans son roman L’Incendie, dont la trame est située en 1939 autour de Tlemcen, Mohammed Dib évoque une grève de fellahs quasi mourant de faim. Elle est brisée par une répression que motive l’incendie de leur hameau et d’un domaine durant la nuit, et dont ils sont déclarés responsables. 

« Ce qu’il faut », dit un ancien du village, « c’est trouver les coupables…

— Alors, qui sont les coupables, d’après toi, petit père ?

— Il faut les chercher !

— En effet, il faut les chercher. Tout le monde sait ça. »

Tout le monde le sait, mais ne sait ni poser vraiment la question, ni y répondre.

« Mon sentiment… continua impitoyablement le vieillard, mon sentiment, c’est qu’ils ne sont peut-être pas parmi nous… […] Alors il faut les rechercher. […]

— Alors tu penses que s’ils ne sont pas parmi nous, on ne les connaîtra jamais… Tu as peut-être raison. On ne connaîtra jamais les coupables, lesquels ne sont et ne seront jamais inquiétés. C’est ainsi. Nous y sommes habitués, diras-tu, et il n’y a rien à faire. Ce qui est important, mon fils, vois-tu, c’est que nous sachions, nous, qui sont les innocents ! »

Cependant un petit fermier autochtone, rangé dans les réseaux administratifs de la puissance coloniale, répète inlassablement : « Des ouvriers qui ne voulaient pas travailler ont mis le feu à la ferme Villard. Il faut s’attendre à tout de leur part. » Sa jeune épouse « le lendemain, pas plus tard que le lendemain, apprend par les voisins que rien n’était vrai dans ces paroles. Les fellahs n’avaient pas allumé le feu. »

Son mari « continuait pourtant à charger les fellahs. On dit : accusation portée à tort brûle nos frères ; mais celui qui la lance porte une poutre de feu sur l’épaule. »

Car, « le moins qui se disait » parmi les villageois, c’est que ce fermier « savait qui avait mis le feu aux gourbis des fellahs ». 

En suggérant que l’accusateur avait provoqué le sinistre, le roman établit comme un apologue du drame récent en Kabylie. Il signifie également qu’il ne faut pas être grand machiavel pour combiner une provocation de rupture violente et criminelle destinée à désorganiser et réprimer une contestation sociale. 

Ce type de stratégie est elle-même une tradition sous d’innombrables et divers régimes despotiques (ou non authentiquement démocratiques). Sa banalité ne prouve pas immédiatement qu’elle s’est répétée dans le cas des incendies en Kabylie et ailleurs dans le nord-est de l’Algérie. On dira, et l’on sait bien, que les canicules actuelles favorisent des « méga-feux » comme on n’en avait jamais vus, aux États-Unis, en Sibérie, en Australie, dans le monde méditerranéen. 

Mais, selon les témoignages, ce qui ne s’était jamais vu non plus, ce sont la simultanéité, le nombre et les situations des dizaines d’incendies éclatant à la même heure aux alentours de villages. 

Or le contexte qui banalise les méga-feux caniculaires facilite considérablement la provocation, la surenchère intentionnelle, l’utilisation de cette condition devenue « normale » dans un monde qui ne l’est plus. Simplement, quand la calcination est habituelle, elle s’exploite comme n’importe quelle condition courante. En outre cette exploitation passe plus ou moins inaperçue, parmi tant de feux estivaux, aux regards lointains de l’information continue. La grande vague d’incendies en Kabylie date d’un mois : qui en parle ailleurs que là-bas ?…

… Où tout le monde s’accorde sur le fait que ces incendies sont majoritairement, dans leur initiation et leur déroulement, d’origine criminelle : ce n’est pas un fantasme d’opposant suspicieux, ni une façon pour le régime de se dédouaner de son incurie, ce dont il ne se soucie pas.

Et puisque ce ne sont pas des militants du MAK ni d’autres opposants qui en sont responsables, qui ?

Le MAK affirme détenir les preuves de l’implication de l’État central dans cette provocation organisée. Il déclare constituer un dossier pour instruire une plainte devant la Cour de justice internationale portant sur une intention génocidaire. Il est à craindre que la démarche ne se perde dans les méandres et les longueurs d’une procédure qui, de plus, paraîtra discutable dans ses termes, le génocide renvoyant à une pratique effectivement et massivement exterminatrice.

On peut regretter que les éléments de preuves demeurent confidentiels. On penserait nécessaire leur divulgation, leur communication les plus larges possible. Que les composantes d’une société soient victimes de processus criminels ne concerne pas que ces composantes.

En principe, la conscience et la solidarité internationales demeurent, sinon un rempart protecteur, hélas, du moins une brèche dans l’isolement qui facilite les abus destructeurs.

La protestation contre un régime déclenchant des catastrophes artificielles ne peut être seulement à usage interne, comme un discours destiné à ses seuls partisans.

Par exemple, un rassemblement de solidarité internationale en France où la langue kabyle sera seule employée dans les interventions ne sera compris que par ses locuteurs. Le bilinguisme ne serait pas inutile. Il n’affaiblirait pas une forte tradition linguistique où il est aussi répandu que le trilinguisme (amazigh, français, arable), sans parler de toutes les combinaisons locales ou circonstantielles.

Lors d’un rassemblement récent place Stalingrad à Paris, comme passait une Parisienne demandant son objet, quelqu’un lui répondit qu’il s’agissait du drame actuel en Kabylie. La dame s’étonna de l’absence de femmes, vite scandalisée que le rassemblement ne fût constitué que d’hommes. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais elle regardait vite. Sans dévier sur des questions de parité, qui est un autre enjeu et ne se borne pas au calcul du nombre des unes et des autres, on l’invita à écouter pour apprendre ce dont il s’agissait, sa question initiale. Puis on se dit qu’elle ignorait évidemment la langue berbère. L’aurait-elle souhaité, elle n’aurait rien appris.

Cependant la répression se poursuit contre de nombreux et divers opposants en Algérie, notamment concentrée dans les régions kabyles. De lourdes condamnations à des années de prison frappent des manifestants et/ou des militants déjà emprisonnés depuis des mois. Des rassemblements sont dispersés. Il s’en tient la nuit contre les arrestations et enlèvements. 

Des autorités répriment, désorganisent, peut-être veulent prévenir la condamnation de leurs agissements, la constitution de preuves. Et comme les moyens dits de communication moderne permettent aisément de remonter aux auteurs de tels ou tels propos, une certaine discrétion se comprend.

Le roman-apologue de Mohammed Dib revient alors : on ne peut dire ce que l’on sait bien.

Auteur
Jean-Louis Mohand Paul