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REGARD

L'islamisme, ce monstre de Frankenstein

Il n’y a pas de fumée sans feu nous assène l’adage. Ce serait être simple d’esprit que de s’intéresser aux réseaux terroristes pour les démasquer puis agir pour les démanteler et croire que de cette manière on arrivera à éradiquer la violence meurtrière des islamistes à travers le monde, puisque le spectre terroriste est mondialisé.

Car, faut-il le préciser, la violence islamiste a d’abord sévi et sévit toujours dans les pays musulmans qui les ont conçus et élevés, comme dans des pépinières, avant de les voir s’exporter. Aujourd’hui aucun pays n’est à l’abri d’attaque et d’action terroriste islamiste.

L’expérience des trois dernières décennies tant dans les pays non musulmans victimes d’attentats terroristes, au principal motif qu’ils sont puissants et mécréants que dans les pays qui produisent à la chaîne des islamistes radicaux, montre que toutes les méthodes utilisées n’ont pas desséché les sources ou stoppé la fabrique de terroristes. Bien au contraire,  ces derniers poussent comme des champignons et croissent de façon exponentielle, y compris dans des pays jusqu’ici insoupçonnés. 

Pour tenter d’élucider l’origine d’un phénomène dramatique inédit à grande échelle, meurtrier, terrorisant et déstabilisant  quasiment l’humanité tout entière, il convient de pousser les questionnements sur sa prolifération, au-delà de ce que les spécialistes de l’islam radical savent et nous abreuvent quasiment dans tous les médias sur l’origine et le terreau de ce phénomène renouvelable et, si j’ose dire, durable, sans qu’aucun ne soulève la vrai problématique : comment éradiquer ce phénomène sans les armes ?

Petit rappel pour cerner l’origine historique du mouvement de réislamisation transfrontalier,  qui remonte  à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle où les grandes figures islamisantes prônant le retour aux sources de l’islam pur, tels Djamel-Eddine al Afghani, Cheikh Abdouh, Chakib Arslan, Ben-Badis, etc. ont semé la graine. Précisons que l’appartenance des deux premiers à la franc-maçonnerie du Grand Orient au sein duquel se trouvait leur loge créée par Al Afghani au Caire, ne les dédouane pas des effets néfastes et durables de leur vaste campagne dont l’influence s’étend de l’Indonésie à l’Algérie.  

Cependant ce bref regard sur l’histoire nous permettra de mesurer l’ampleur du travail entrepris par ces VRP de l’islam comme à la fois glaive et bouclier. Dans la littérature historique les concernant, ils y sont souvent décrits comme des réformateurs fréquentables. Mais la réalité est autre.  Leur objectif de fond visait non pas la modernisation de l’islam mais l’islamisation de la modernité. Celle-ci étant la fille du mouvement humaniste et de la Renaissance qui s’étendent au-delà même des sociétés européennes.

Les métropoles coloniales en étaient des vecteurs par excellence. La crainte de voir les mœurs et les valeurs de l’islam englouties ce mouvement irrésistible s’avérait pour eux réelle. D’où leur réflexe pour appeler les musulmans à se ressaisir et se dresser contre cette modernité venue du monde impie qui fait planer le risque de distraire les musulmans.

En ces temps lointains, la quasi-totalité des pays musulmans -de l’Atlantique au Levant-  se trouvait sous la domination coloniale française et britannique. Il faut admettre que, quelque part, les prêches de ces figures naissantes et leur engagement militant utilisant l’islam comme base idéologique pour recouvrer la culture arabo-musulmane et par ricochet l’indépendance, pourrait être  compréhensible, compte tenu du rôle réducteur de la colonisation qui avait longtemps marginalisé, spolié, pillé, maltraité des peuples entiers. Sauf qu’un objectif peut en cacher un autre.

Parallèlement à ce courant idéologique de réislamisation, il y a l’avènement des nationalismes dans les territoires colonisés dont le socle n’était pas nécessairement religieux même si l’on accorde toujours à l’islam une place de choix dans les textes fondateurs. C’est le cas du nationalisme arabe. Selon ses fondateurs, la « nation arabe » est porteuse d’une dimension culturelle commune venant droit de la civilisation islamique et qui définit un espace géographique commun qu’ils appellent « Machrek/Maghreb » s’étendant de l’Océan atlantique au Golf arabo-persique. Une idéologie fédératrice certes mais elle n’en est pas moins dominatrice écrasant toutes les minorités ethnolinguistiques sur son passage. 

La dimension culturelle de cet espace géopolitique voulu par les leaders arabes est considérée donc comme un fait de la civilisation islamique. Cependant, ils se sont vite retrouvés confrontés aux arabes non musulmans dont le nombre est non négligeable au sein des populations, et ce quasiment dans tous les pays de l’espace géographique indiqué, particulièrement oriental. D’autant qu’on trouve dans ce Mouvement panarabe, des leaders, militants et cadres athées ou de confession chrétienne.

Ce qui a conduit les chefs pour la circonstance, à lui donner une coloration laïque, ou du moins œcuménique transcendant les religions. Certes le sentiment nationaliste était très fort notamment après la Première Guerre mondiale, mais les puissances coloniales ont veillé à diviser le Mouvement et briser son noyau dur dans le but de se partager le Moyen-Orient en zones d’influence. 

C’est ainsi que les leaders religieux islamistes de tout poil dans ces contrées ont repris le flambeau  pour poursuivre le combat sur la base des valeurs de l’islam en vu de libérer les peuples musulmans, chacun sur son territoire, du joug colonial et instaurer un Etat national respectueux des préceptes coraniques. C’est du moins l’idéal auquel tendaient les leaders des peuples musulmans mêlant nationalisme et religion pour lutter contre le colonisateur impie. D’où le slogan guerrier « Allah akbar »(1) commun à tous les peuples de confession islamique. Un slogan fédérateur à coup sûr, mais ô combien il compromet, sinon phagocyte toutes velléités de moderniser et séculariser les sociétés musulmanes. Le reste n’est qu’une question de détails. 

C’est comme s’il n’existait aucune autre voie possible, libératrice, salvatrice, capable de mobiliser, fédérer un peuple musulman autour d’un idéal de liberté, de démocratie, de valeurs universelles, de respects des droits humains et de développement, en dehors de l’idéologie islamique.  De quoi désespérer de croire que la liberté, définie au sens universel, n’a pas de place dans la pensée arabo-musulmane. 

Les colons étaient perçus d’abord comme des mécréants dont l’existence au sein d’une société musulmane est incompatible. D’ailleurs, depuis l’avènement de l’islam et son expansion, les musulmans n’ont jamais supporté de vivre dans une société où la loi coranique et les mœurs qui en découlent, ne sont pas prépondérantes. Quand ils colonisent une contrée, ils  soumettent son peuple et prennent les rênes du pouvoir. 

Le cas de l’occupation de l’Espagne (où les chrétiens et les juifs qui refusaient de se convertir à l’islam devaient payer  la dime pour vivre comme des citoyens de seconde zone dans leur propre pays) est sans commentaire. Certes la colonisation occidentale représente pour les musulmans la domination culturelle et économique, mais elle est surtout une humiliation de l’islam.

Cela étant dit, tous les pays musulmans qu’ils aient accédé à l’indépendance dans les années soixante ou avant ont été et le sont de nos jours dirigés dans leur quasi-totalité par des dictateurs et despotes (non éclairés) et souvent avec la complicité des anciennes puissances coloniales. C’est la pensée unique absolue qui règne dans ces pays. Toute voix discordante est réprimée. Qu’on soit démocrate, progressiste, libéral ou même islamiste -chose paradoxale au demeurant- ou toute autre obédience non homologuée, le traitement est quasiment le même : la répression. 

Néanmoins, les courants islamistes non violents prenaient progressivement une place de plus en plus importante en raison de la complaisance des Etats et de l’utilisation de l’islam dans différents secteurs de la société, avant pour lutter contre le colonialisme, après pour l’utiliser à des fins du pouvoir et de la domination. En l’absence de toute idéologie ou idéal politique reconnu et ancré dans les mœurs sociales, hormis l’idéologie de la pensée unique, le nouveau pouvoir se sert de l’islam de façon sélective et  abusive. Tous les Etats des pays musulmans comme la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie et tant d’autres, ont décrété, non sans arrières pensées,  l’islam religion d’Etat. 

Les systèmes scolaires des pays musulmans nouvellement indépendants sont devenus des refuges pour les lettrés conservateurs islamisant.  En l’absence du multipartisme,  le but recherché par l’Etat consiste à museler l’opposition clandestine souvent installée à l’étranger  notamment celle se réclamant du socialisme scientifique ou du communisme. 

La Tunisie Destourienne sous le règne de Bourguiba (1956-1987) –lequel se disant pourtant incroyant-  a laissé se développer, voire encouragé les militants islamistes, bien qu’ils soient quelque peu sous contrôle, pour les dresser contre les militants socialistes et communistes. 

L’Egypte nassérienne (1954-1970) a également  imposé un islam sur mesure pour contrer les frères musulmans(2) devenus trop gênants. Une lutte implacable a été menée par le Raïs contre cette mouvance conservatrice qui a déjà très largement gangréné la société. 

L’Algérie qui a accédé à l’indépendance en juillet 1962, n’a pas tardé, contre toute attente, à emprunter ce chemin ténébreux en mettant l’arabo-islamisme au centre de sa politique.  La Constitution de 1963 mentionnait dans son article 4 que l’islam est la religion de l’Etat. Dès lors, le retour aux mœurs anciennes et de surcroît à une certaine forme de conservatisme de la société  devient inéluctable à moyen et long terme. 

L’objectif majeur des gouvernants dans ces pays consiste à récupérer tout ce qui pourrait consolider leur régime et instaurer une forme de domination sans partage. Ils ont souvent cherché à concilier le chou et la chèvre. Ils se voulaient à la fois modernes, pour certains mêmes laïques, se réclamant d’une certaine forme de socialisme, et tenant de l’islam et ses traditions, même quand celles-ci viennent droit du système féodal, par conséquent incompatibles avec la modernité.

En somme une forme de cocktail qui déroute plus d’un, voire explosif, a été mise en place dans toutes les contrées où l’islam est dominant, qu’elles aient connu la domination coloniale ou pas. Pour réussir leur projet, les despotes de ces pays ont misé sur l’Ecole qui, comme chacun sait, est l’outil idéal par excellence pour toute transformation sociétale. L’objectif étant de faire de leurs peuples des sujets dociles, malléables, quitte à leur  resservir les vieilles mœurs et les laisser replonger dans le salafisme  moyenâgeux.   

L’école : rempart ou fabrique de monstres ?

« Plus les hommes seront éclairés, plus ils seront libres », (Voltaire). Cette citation fait clairement allusion à l’instruction des hommes pour les sortir des ténèbres à la lumière. Celle-ci doit  immanquablement s’accompagner de l’éducation, deux béquilles indispensables pour forger l’homme moderne. Il ne s’agit pas de dressage ni, encore moins, de gavage ou de bourrage (comme cela se fait dans les lieux d’enseignement coranique) mais d’acquisition des savoirs fondés sur la rationalité et la science qui font des hommes des êtres libres, responsables et doués d’esprit critique.

«Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ». Michel de Montaigne, philosophe et humaniste de la Renaissance et précurseur de l’éducation moderne,  a lancé cette maxime pour critiquer l’éducation obscurantiste qui verrouille les esprits au nom de la religion. Le siècle des Lumières achève le travail de libération de l’homme de l’obscurantisme religieux par l’Ecole. 

Mais qu’a-t-on fait de l’Ecole moderne dans les pays de confession musulmane ? Il va sans dire qu’elle a été dévoyée de sa vraie mission pour la mettre au service de l’éducation islamique obscurantiste mais aussi de la propagande de la pensée unique. Le cas de l’Algérie est édifiant pour illustrer le propos. 

Si au lendemain de l’indépendance et jusqu’aux années 1970, l’Algérie était un pays où il faisait relativement bon vivre en dépit du régime qui verrouillait les libertés politiques, des pénuries chroniques dans tous les domaines et de l’état de sous-développement caractérisé. 

Tandis que l’école  fonctionnait presque comme du temps de la colonisation française, c’est-à-dire sans trop de référence à la religion dans les programmes scolaires.  L’intégrisme religieux n’avait quasiment aucune existence, tout au moins sans signification réelle. Les mosquées et les lieux de débit de boissons étaient parfois non loin les uns des autres et faisaient, si j’ose dire, bon ménage.

Les touristes étrangers du monde entier affluaient en masse. Parallèlement, un nombre infiniment grand de coopérants techniques (CT) installés pour une certaine durée dans le cadre d’accords de coopération avec l’Algérie, étaient dans leur grande majorité originaires des pays développés, donc appartenant au monde chrétien, ne souffraient d’aucune restriction, hormis la liberté d’opinion qui leur était interdite au même titre que les citoyens algériens. Touristes et coopérants, pour peu qu’ils mettaient de côté leurs opinions politiques,  pouvaient séjourner en toute quiétude et profiter du climat, des paysages et du bon accueil tant la liberté de se vêtir et consommer comme bon leur semble était garantie par l’Etat et respectée par la population.

Il n’y avait nullement de tension entre les citoyens sur les sujets se rapportant à l’islam, domaine réservé aux imams qui, eux-mêmes, ne s’aventuraient pas au-delà de leur rôle dévolu pour la prière ou la médiation pour régler les petits litiges à l’amiable entre les citoyens. Ces derniers considéraient dans leur immense majorité, que la piété relevait de la sphère privée. Les minorités religieuses résiduelles se faisaient certes discrètes, mais vivaient en paix, du moins sans brimades. Ainsi on peut dire que l’Algérie était disposée et bien partie pour se séculariser. 

Cependant, au milieu de cette paix apparente, les manœuvres politiciennes allaient bon train  au sommet de l’Etat, tant pour contenir toute velléité d’opposition que  pour donner des gages aux tenants d’une réislamisation de la société. Ainsi les imams rescapés de l’association des Oulémas, créée par A. Ben Badis au début des années 1930, tentaient de survivre dans un monde qui leur échappait.

Leur poids au sein du sérail prenait alors des proportions croissantes compte tenu du verrouillage du champ politique. Mais pas seulement, car le Pouvoir politique se montrait complaisant et se servait d’eux pour juguler, voire enrayer les courants progressistes de gauche, tels le Parti d’Avant-garde socialiste (PAGS) , le Front des Forces socialistes (FFS), le Parti de la Révolution socialiste (PRS), pour n’en citer que ceux-là, vivant dans la clandestinité ou à l’étranger. C’est ainsi que les partisans de la réislamisation de l’Algérie, quoique minoritaires, avaient compris leur importance dans le système monolithique imposé aux algériens.

La Constitution de 1976 stipule dans son article 1, l’Etat est socialiste (un socialisme spécifique) et l’islam, religion de l’Etat, avancé  au rang de l’article 2. Une promotion en somme.  Nous sommes donc en présence de deux conceptions politiques répressives aussi bien l’une que l’autre.

La première tire sa légitimité des idéaux de la Révolution de Novembre 1954, mettant en avant la priorité au développement économique et dont la démocratie et la liberté du peuple lui seraient nuisibles ; la seconde tire sa légitimité de l’islam en tant que religion de l’Etat, puisque inscrite dans la Constitution, et de surcroît du peuple algérien, c’est du moins ce que laisse croire la disposition. Ces deux pôles fondateurs de la philosophie de l’Etat, sont arrivés in fine à fusionner pour composer ensemble un système politique hybride et répressif de l’Algérie indépendante. 

C’est ainsi que l’Etat algérien s’attelait à accrocher son wagon au mouvement panarabe dans un premier temps et panislamique dans un second temps, en nouant des relations de coopération intensives avec les pays arabes du Moyen-Orient, en particulier l’Egypte, la Syrie et l’Irak. Ces relations de coopération étaient établies non pas dans les domaines scientifique ou technologique, ou même commercial, mais bien dans les domaines culturel et linguistique. Histoire de chercher à plaire aux « frères arabes » afin de leur donner des gages de l’inféodation de l’Algérie à la Ouma islamya.

Ainsi, le processus d’arabisation et de ré-islamisation à marche forcée était bel et bien engagé. Et comme la langue arabe et l’islam forment un bloc indivisible (deux mamelles de la civilisation arabe), le système éducatif est très vite infiltré par les arabo-islamistes  autochtones et les enseignants-coopérants venus des trois pays arabes d’Orient. Par ce programme d’importation par milliers d’enseignants arabo-islamistes, l’Etat algérien rendait un immense service à ces pays. Ainsi, les islamistes pourchassés se sont vus offrir un exil doré comme coopérants. Désormais le ver est dans le fruit. C’est le début du naufrage de l’école algérienne. 

Rappelons brièvement que si l’idée d’une reconstruction de l’identité algérienne paraissait recevable, car elle semblait nécessaire pour retrouver les marques de son histoire et la souveraineté du pays, après la longue nuit coloniale, elle devait tout de même prendre en considération toutes les composantes ethnolinguistiques qui forment l’identité nationale, mais aussi certains héritages de la colonisation notamment la langue, ce que l’écrivain Kateb Yassine appelle le butin de guerre. Sauf que cette reconstruction apparait d’emblée étroite et exclusive du fait qu’elle ne prenait en compte que l’héritage arabo-musulman.

En effet, les autorités, par la bêtise sûrement et l’inculture sans doute, avaient décidé de jeter le bébé avec l’eau du bain. Cette conception identitaire arabo-islamique de l’Algérie indépendante laissait transparaître l’arrogance et le chauvinisme, mais aussi l’amateurisme des gouvernants au mépris des vrais besoins des populations. Ces derniers ne s’étaient nullement préoccupés des grands risques de récupération par les esprits malveillants à moyen et long termes de cette arabisation à outrance et cette réislamisation anesthésiante comme matrice identitaire de la société algérienne.

Encore y avaient-ils pensé, ou, peut-être, ne l’avaient-ils pas simplement voulu ?! Et comme pour s’assurer des dégâts, ils ont tout simplement livré l’école aux illuminés islamo-arabisants. 

« L’école est sinistrée », déclarait publiquement feu Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992. Le parti de l’opposition  Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), n’a eu de cesse de dénoncer les contenus des programmes scolaires relatifs à l’enseignement de la doctrine islamiste et les mœurs rétrogrades par des enseignants de plus en plus virulents et sectaires. Les contenus préparent assurément les enfants à la radicalisation, sous le regard complice, voire l’instigation de l’Etat.

Les élèves apprennent les versets des plus sombres invoquant la terreur dans l’au-delà et la supériorité de l’islam pour les soumettre et les disposer à devenir des « soldats » d’Allah face aux mécréants, ou vus comme tels, qu’ils soient musulmans à la base ou appartenant à d’autres confessions (chrétienne et judaïque). En quelques années d’indépendance et de complaisance avec la mouvance islamo-conservatrice, l’Algérie s’est engagée dans une voie à très haut risque qui ne pouvait que lui être fatale. 

Avec le coup d’arrêt du processus électoral de janvier 1992, le Haut Comité de l’Etat avait engagé le pays dans une guerre civile sans précédent. L’Algérie est devenue le premier pays à connaître une opposition islamiste armée de grande ampleur avec les résultats qu’on sait : 10 ans de guerre civile avec un nombre effrayant de victimes estimé à 200 000 morts. Et ce n’est pas fini ! Il est aussi le premier pays d’où se sont exportés les terroristes islamistes vers d’autres pays non musulmans, créant ainsi des situations de terreur sans précédent dans le monde et qui ont fait, faut-il le rappeler, des émules dans les quatre coins de la planète.

La situation dans les pays musulmans est quasi la même, parfois pire. Ainsi le monstre créé par la connivence de tous les Etats musulmans et la complicité singulière des monarchies pétrolières à leur tête l’Arabie saoudite, semble aujourd'hui échapper au  contrôle. Ces pays arrivent à peine à tenir le couvercle du chaudron.

Le monstre s’est d’abord retourné contre son créateur pour s’étendre ensuite au reste du monde.  Aujourd’hui tous les Etats musulmans sont confrontés au terrorisme islamiste, mais, fait surprenant, aucun ne songe à agir en profondeur pour éradiquer ce phénomène en prenant le taureau par les cornes : assainir l’école, la débarrasser d’un enseignement coranique ténébreux et l’ouvrir sur le monde.  

L’ancien président algérien, déchu en 2019, qui avait promis d’engager l’Algérie dans un processus de modernisation, a fait certes quelques gestes salutaires en ordonnant la protection des lieux de cultes chrétiens notamment en Kabylie, n’a pas réussi à dé-radicaliser les islamistes, car l’école continue à fabriquer des radicaux  à plein régime. En vingt ans de règne, il a conduit le pays à sombrer dans un islam moyenâgeux où les non croyants, athées et les autres confessions sont bannis du paysage. Les islamo-conservateurs n’en rêvaient pas mieux. 

Quelle place alors pour ceux qui n’adhèrent pas à ce statut de dépendance et d’allégeance inconditionnelle à l’islamisme, au demeurant inconciliable de prime abord avec les droits humains, et à cette omniprésence de la rigueur islamiste dans quasiment tous les domaines de l’Atlantique à l’Extrême Orient ? Comment pourrait-on sortir de cette situation d’intolérance grandissante atteignant un degré d’alerte jamais connu tant dans le monde arabo-musulman que dans cette autre Algérie méconnaissable ?  Souheib Bencheikh, philosophe-théologien et ancien imam de Marseille, est allé franco en suggérant de réformer le Coran, comme l’ont fait les chrétiens pour la Bible au 16è siècle au Concile de Trente. « On ne peut pas construire la paix avec un Coran qui appelle au meurtre », a-t-il asséné à la conférence tenue au Centre culturel algérien à Paris (CCA) en 1996 (3). 

Pour autant, si cette réforme s’avère extrêmement difficile à mettre en œuvre dans l’état actuel des croyances, en raison du degré élevé et généralisé de bigoterie, de piété addictive et  aveugles dans la société algérienne en particulier, et le monde musulman en général, néanmoins l’Etat a le pouvoir d’amorcer une  réforme de l’Ecole, pour peu que ses dirigeants soient courageux et lucides.

Il va sans dire que l’Etat algérien, qui caresse encore et toujours les islamo-conservateurs dans le sens du poil, devra prendre ses responsabilités pour engager une telle réforme qui conduira à terme la société à une certaine forme de sécularisation.  Sans sa volonté, il serait vain d’imaginer une quelconque voie salvatrice. L’institution scolaire est aujourd’hui sinistrée aussi bien pour la qualité des enseignements qu’elle dispense que par la production de l’islamisme radical. Sa réforme devrait porter sur la suppression des sinistres enseignements coraniques  qui verrouillent les esprits et radicalisent les jeunes. 

Elle doit également porter sur le respect des autres religions ; le respect et la liberté de la femme ; le respect des non croyants ; la liberté de conscience et le développement de l’esprit critique…Pour ce faire, l’Ecole doit être éloignée des idéologies. Comment serait-il possible d’éviter la radicalisation du citoyen quand l’école lui apprend des versets qui appellent au meurtre, tel : « fama al mortadouna faqtoulouhoum » (Quant aux apostats, tuez-les) ? Les récentes condamnations à de lourdes peines de citoyens algériens accusés de blasphème ou d’incroyance sonnent comme un retour à l’âge médiéval. Il ne manquerait plus que le bûcher.  L’Etat en est responsable. Ce constat est valable, parfois pire, dans toutes les sociétés musulmanes.  La solution se pose en termes de volonté et de courage politique des dirigeants des pays musulmans pour briser le carcan de l’islamo- conservatisme (4). 

Aujourd’hui le terrorisme islamiste dans le monde occupe la troisième place des menaces perçues par les citoyens du monde occidental, soit 66% des sondés, après celle de l’effondrement climatique (70%) et les maladies infectieuses (69%) (5). En quelques décennies  le monstre s’est hissé sur le podium des plus grandes menaces pour l’humanité au rang de la médaille de Bronze. La vitesse à laquelle se propage le spectre de cette menace est effrayante. 

Le seuil d’alerte est maximal. Il ne fait aucun doute que ce phénomène se généralise tant dans les pays musulmans qu’en Occident. Il s’observe aisément par le port du voile généralisé des femmes et des jeunes filles de Kuala-Lampur à Rabat. Les musulmanes vivant dans les pays non musulmans ne sont pas en reste. Un phénomène surprenant et inquiétant par son étendue et l’idéologie qu’il sous-tend (6).

Les contrées musulmanes lointaines d’Asie et d’Afrique pratiquaient jusqu’aux années 1980 un islam pacifique quasi discret et adapté à leur culture. Ce n’est plus le cas. Elles sont entrées dans la danse depuis déjà belle lurette. Les mouvements Chebab, Boco Haram, et autres groupuscules  islamistes, en sont l’illustration. Tout indique que l’avancée de l’islam conservateur expansionniste et radical est irréversible ! Le monstre est hors de contrôle.  

Seule la neutralité de l’Ecole pourrait lui porter un coup. C’est sur elle qu’il faut miser.  Elle devra passer du statut de fabrique de monstres à celui de rempart à l’intolérance et par conséquent au terrorisme. Le Coran doit être réformé et les écoles refondées pour y introduire la tolérance et les valeurs universelles. Sans quoi il serait vain de croire que la mobilisation des forces armées et autres services suffirait pour éradiquer ce monstre honni de tous les temps. 

Les actions couteuses, laborieuses et périlleuses, comme les opérations militaires engagées par les Etats-Unis ou la France dans certaines régions du monde, en particulier au Moyen Orient et en Afrique sahélienne, ou la résistance des armées à l’intérieur des pays musulmans pour, disent-ils, éradiquer ou au moins endiguer le terrorisme islamiste,  ne sont que des coups d’épée dans l’eau ! 

Hocine Bena, professeur d’histoire, Paris

(1) Ce slogan quasi guerrier souvent prononcé, comme on lève son bouclier, pour lancer une action de violence, ne veut pas dire seulement qu’Allah est grand, mais Allah est plus grand. Une nuance d’importance ! L’islam se veut au-dessus des autres religions monothéistes. Le Coran reconnaît les prophètes comme Moïse et Jésus mais pas les religions dont ils sont les messagers

(2) L’association des Frères musulmans est une création américaine des années 1920 pour contrer l’expansion de l’idéologie communiste soviétique au Moyen Orient

(3) La réforme constitutionnelle de la même année, en pleine lutte antiterrorisme islamiste, ajoute en grande lettres, contre toute attente : « Au nom d’Allah, le clément et miséricordieux » précédant le Préambule ! Même la version en langue française, la mention est maintenue en arabe.

(4) L’exemple récent de l’Etat soudanais est révolutionnaire et devrait faire école : 1er pays musulman à décréter la laïcité 

(5) Sondage réalisé à l’été 2020 dans 14 pays, par l’Institut américain Pew Research Center (Le Monde du 4/1/2021)

(6) Le voile des femmes généralisé dans les pays musulmans, n’est pas un simple fichu de pudeur, mais un symbole, quoi qu’on en dise, de soumission de la femme à l’homme. Les femmes instruites qui le portent donnent clairement un coup de poignard  aux valeurs de l’égalité des sexes. Par conséquent elles se vident d’arguments pour défendre le contraire. Le voile a été inventé par et pour l’homme, qui fait de la femme sa chasse gardée et objet de jouissance. C’est aussi un marqueur de soumission et de différenciation identitaire et donc séparatiste dans les pays non musulmans. L’affaire est grave mais le monde continue à être complaisant, laxiste et à regarder ailleurs !

Auteur
Hocine B., professeur d’histoire, Paris