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TRIBUNE

L’offensive islamiste dirigée par des rescapés de la politique

L’hydre islamiste menace la révolution qui a débuté dans le souci d’en finir avec un système politique responsable de la faillite du pays. En face d'elle, un pouvoir aux abois qui guette les moindres mouvements émanant d’un peuple en quête de son destin.

En puisant sa force dans l’islamisme et le militarisme, deux phénomènes qui ont retardé le processus démocratique depuis l’indépendance, ce pouvoir refuse de se résigner devant l’ampleur de la demande citoyenne. Il ne ratera pas une occasion pour exploiter à des fins politiques une offre comme celle d’Abderrazak Makri du MSP qui fait sa volte-face en soutenant Tebboune.

D’ailleurs, à ce jour la société est prise en otage par ces deux courants qui ne se découragent pas de se réapproprier d’une manière tendancieuse un terrain presque conquis par le citoyen par la force de la révolution. Ils ne se lésinent pas en moyens de la propagande, de la manipulation,  du mensonge et de la force pour influencer une société qui réclame du changement. 

On se souvient de l’appel anonyme pour marcher du 22 février 2019 contre le système. Une idée motivée par la sortie des citoyens de Kherrata, 6 jours plus tôt, le 16 du même mois. Le timing choisi : un vendredi après la prière. La hantise islamiste. Finalement, les algérois n’ont pas attendu la fin de celle-ci, ils commencèrent à affluer vers le centre de la capitale plutôt que prévu, il s’agit du destin d’une nation.  Tout le long de la manifestation, aucune réaction visible de la part de la mouvance islamiste. Les femmes en grands nombres avec une jeunesse en soif de vivre furent en avant de la scène. L’Histoire va leur consacrer tout un chapitre sur leur geste héroïque. L’islamisme vient de subir son premier revers populaire depuis 1990. 

Pour les Algériens, l’islamisme leur a laissé un goût amer et des souvenirs sombres. C’est un drame sociétal : la peur, la mort, le deuil prolongé, l’exil forcé, les déchirures familiales.

Un an après le début de la révolution, des sous-traitants du fondamentalisme algérien se présentent devant Ali Benhadj dans un protocole attribué aux allures d’un califat ou l'EI (État islamique). Assis à terre en écoutant un mufti salafiste responsable en partie de la tragédie algérienne. Ces figures, malintentionnées ou attirées par le mercantilisme politique, qui se réclament du Hirak viennent d’offusquer les Algériens victimes du terrorisme. Ils jouent les trouble-fêtes. Auquel s'ajoute la dernière  sortie d'un groupuscule de manifestants exhibant le portrait de Hachani et celui d'Ali Benhadj dans les rues d'Alger, une provocation sciemment organisée dans un contexte où le pouvoir cherche désespérément à reprendre son rôle de salvateur de la nation. 

Pour ne pas être dupe, ils s'interposent pour jouer un rôle politique dans un environnement dominé largement par une révolution citoyenne menée par des femmes et des jeunes qui refusent toute compromission avec le système. De jour en jour, leur crédibilité est mise à nu à l'image de Samir Benlarbi qui a déçu ceux qui ont battu le pavé pour réclamer sa libération. En 2011, Bouchachi a été l'un des acteurs qui ont joué les premiers rôles  pour torpiller la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), une structure créée dans la foulée des événements par des partis politiques et associations de la société civile. Un sursis de 8 ans fut offert pour les Bouteflika. 

Les cellules islamistes de l'étranger en décalage avec la réalité algérienne   

Les Algériens du pays ont souffert de l’islamisme. Par contre quelques résidus vivant à l’extérieur du pays victime de la nostalgie des années 90, profitant de cette révolution pour revenir dans la scène politique dans une embuscade bien tendue. Dans leur confort en occident, ils pensent duper une société aigrie. 

La société est en plein éveil pour faire échouer leurs ambitions. Depuis le 22 février 2019, le peuple s’est exprimé intelligemment et pacifiquement pour dénoncer l’échec politique. Et surtout, ce n’est pas ceux qui ont mis le pays à feux et à sang qui vont profiter de cette révolution pour se refaire une virginité. Le drame algérien n’est que l’œuvre de certains acteurs politiques intégristes qui n’ont pas savamment évité le massacre des milliers d’algériens. 

Peu importe les raisons de justifier la violence, mais aucun cas, il y a eu des condamnations. 

Mourad Dhina, un responsable islamiste actif dans les réseaux du FIS à l’étranger, déclare des années plus tard à propos des intellectuels assassinés : « personne n'a pleuré nos morts parmi ceux-là ». Il ajoute : « Certains ont choisi une voie de confrontation, une voie de provocation d'une jeunesse, et qu'ils ont payé ce prix. Que ces intellectuels de gauche aient le courage d'assumer leur action, qu'ils disent nous nous sommes engagés dans une guerre et que certains d'entre nous l'ont payé de leur vie. Qu'ils en fassent des martyrs pour eux ! »  

Si on pose la question aujourd’hui aux enfants de Said Mekbel, de Tahar Djaout ou les parents de Katia Bengana vont-ils accepter que cette personne ainsi que ces adeptes soient dans les rangs de ceux qui vont représenter le Hirak?  

Cet individu est l’un des membres influents dans une organisation islamiste dénommée Rachad qui active principalement en occident et qui essaie dans le contexte actuel de pénétrer le paysage politique du pays. En investissant sur certaines personnalités qui jadis étaient leurs alliées au moment de l’interruption du processus électoral de 92, et choisissant certains symboles pour subjuguer le peuple algérien dans des discours incantatoires dirigés par Larbi Zitout et ses sous-traitants. Profitant de la situation assez particulière, ils font un travail de manipulation afin de se faire oublier, tout en mettant la tragédie algérienne sur un seul compte à savoir le pouvoir militaire. 

C'est que la nouvelle génération doit savoir, ces mercenaires ont un passé lourd et sombre. Avant de se recycler dans le mouvement Rachad, ils étaient déjà dans la FIDA (Front Islamique du Djihâd Armé) en tant que membres responsables. C'est une organisation fondée par les Djazaristes du FIS à leur tête Mohammedi Said. Selon Hassan Zerouki, journaliste du Journal Le Matin, ils font des recrutements dans les milieux islamistes universitaires d'Alger, de Blida et Constantine (1). Et à l'étranger, elle est représentée par Mourad Dhina en Europe et Anouar Heddam installé aux USA. Ce dernier a carrément revendiqué implicitement l'attentat du boulevard Amirouche : " Cet attentat n'est pas destiné aux civils, mais aux services de sécurité". 

En aucun cas la FIDA n’a appelé à condamner les actes terroristes. 

Ils veulent se blanchir dans le hirak en jouant la carte populiste. Dernièrement, ils ont investi le terrain en Kabylie en faisant des louanges du genre "lakbail el-ahrar"; "une région rebelle", etc..., tout en choisissant certaines personnalités populaires kabyles du moment pour faire d'elles une raison de propagande avec un grand support médiatique comme El-Magharbia. Une chaîne de TV appartenant au fils d'Abassi Madani qui est associé aux Qataris. De cette chaîne à laquelle ils se sont permis de la nommer "kanat chaab" (un canal du peuple) qu'on a appris que l'ancien leader du FIS au moment de son décès qu'il est «un grand moudjahid». Bien sûr, un deuil de trois jours est décrété. 

De fil en aiguille, on peut replacer chacun dans son rôle politique et de son idéologie.   

Sans perdre espoir de voir un jour leur projet sera réalisé, les islamistes ne perdent aucune occasion pour se réapproprier le terrain politique en changeant de méthodes et de stratégies. Ils modèrent leur discours. Il suffit qu'il y ait une baisse de vigilance pour constater leurs agitations.

Malheureusement, dans cette entreprise très lucrative, une certaine classe politique, à l'image des "qui-tu-quistes", en quête de popularité pour une éventuelle échéance électorale ne se gêne pas de se laisser embarquer dans une aventure qui risque de les rendre complices sur le sort des milliers de victimes de la décennie noire. Soutenir à cor et à cri l’ex-FIS, s'afficher fièrement avec Zitout, émarger sa signature avec Anouar Haddam ou mener des activités politiques avec Mourad Dhina sont des manières de renier tout un engagement d'un peuple qui a fait tant de sacrifices pour se réapproprier sa dignité.

Pour connaitre un peu plus sur un sujet qui fait l’objet de manœuvres et manipulations par ceux qui sont responsables d’une manière directe ou indirecte de la tragédie algérienne,  je vous invite à consulter le site d’Ajouad Algérie Mémoires  (https://ajouadmemoire.wordpress.com) (2) et la page Facebook gérés par Nazim Mekbel, fis de Said Mekbel assassiné en 1994 par les islamistes à Alger. Dans lesquels on peut lire des informations et les différents témoignages des familles victimes du terrorisme  en Algérie durant la décennie noire.  

L'Histoire qui va juger les responsables, et c’est une commission de vérité qui va statuer en définitive sur la responsabilité des massacres des civils. En ce moment, ils profitent de l'absence de celle-ci et d'un pouvoir illégitime pour mener leurs manigances. 

Pour revenir à Rachad, on peut lire dans leur charte sur la souveraineté : «L’État algérien doit être un «État souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques », et sur la nature civile : « L’État en Algérie ne doit être ni « État policier », ni « État théocratique », ni « État laïque ». Juste ces deux motions, on peut comprendre leur projet de société. Aucune référence à la plateforme de la Soummam.  Quelle différence avec le courant de "badissya novembria"?

L’ombre de la Turquie, un modèle politique qui s’exporte mieux 

Le souhait de la Turquie de se repositionner dans les États du Moyen-Orient et ceux de l'Afrique du Nord jadis étaient sous sa domination s'inscrit dans le sillage de sa politique étrangère et la guerre contre le peuple kurde. Elle a décidé de se présenter comme le « grand pays tutélaire » de la mouvance islamiste en Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. En coulisse, elle s'est investie dans les organisations islamistes de ces pays ayant vécu les révolutions en leur offrant un soutien financier et logistique, mais aussi à travers un transfert de savoir-faire : l’AKP a aidé les Frères musulmans égyptiens, les membres du parti Al Nahdha en Tunisie et à une une catégorie de « musulmans démocrates » dans la région, des séminaires et ateliers de formation portant sur la transformation d’une confrérie en partie politique, l’organisation d’une campagne électorale, la mise en place d’un programme politique…

Ainsi le Maroc voit naitre le Parti de la justice et du développement (PJD), en référence directe à l’AKP turc. En Égypte, le Parti liberté et justice de Mohamed Morsi a proclamé sa proximité avec l’AKP dont il a fait l’éloge pour sa bonne gouvernance. Quant à la Tunisie, c’est de façon explicite qu’Ennahda et son dirigeant Rached Ghannouchi ont affiché leur adhésion à l’exemple turc, dont ils ont vanté les vertus démocratiques et les performances économiques. On se souviendra pour longtemps de l’attitude du gouvernement de la Turquie à l’égard du Soudan qui fut critiquée dans les médias pour son engagement aux côtés du leader soudanais Omar Al-Bashir.

Pour le cas de l'Algérie, c'est le mouvement Rachad (3) qui est choisi officiellement pour être aligné à cette entreprise.

Abdallah Djaballah, le chef de file du Front de la justice et du développement (affilié aux Frères musulmans), s'est fait virer de la marche dans l’un des vendredis à Alger. Non content de cette réaction populaire, Wajdi Ghoneim, l'un des plus venimeux prédicateurs des Frères musulmans égyptiens, depuis Ankara où il a trouvé refuge après la chute de l'ex-président islamiste Mohammed Morsi qu'il publie une vidéo incendiaire. Il s'y attaque aux manifestants algériens qui « revendiquent la démocratie au lieu de se battre pour instaurer la charia ».

Ce rejet populaire n'a en rien dissuadé les relais des islamistes algériens à Londres, en Turquie et en Jordanie. Depuis l'Europe, la chaîne de télévision El-Magharibiya appartenant à Oussama, le fils aîné d'Abbassi Madani, généreusement financée par le Qatar, sert de tribune à Larbi Zitout et Mourad Dhina. Elle est devenue aussi un siège politique pour concertation entre certaines figures politiques attirées par quelques dividendes qu'elle offre généreusement la chaîne. 

Messaoudene Mahfoudh 

(1) La Nébuleuse islamiste en Europe et en Algérie, un livre enquête de Hassane Zerouky ancien journaliste du Journal Le Matin, grand spécialiste de l'investigation en matière de terrorisme islamiste, page 136. 

 (2) https://ajouadmemoire.wordpress.com/  (https://fr-fr.facebook.com/pages/category/Cause/Ajouad-Alg%C3%A9rie-M%C3%A9moires-190787850940981/).

(3) Le mouvement Rachad est dirigé par Mourad Dhina, qui tire lui-même ses revenus de ses activités au sein d’Al-Karama, une ONG qui se dit dédiée à la défense des droits de l’Homme dans les pays arabes, dont il est le directeur exécutif. Cette ONG appartient prince qatari Abdul Rahman Omeir Al-Naimi, qui met actuellement l’Algérie dans son viseur après avoir provoqué le chaos en Libye, mis en difficulté l’Égypte et semé le terrorisme en Syrie. À l’instar de Mourad Dhina, Abbas Aroua, Ahcene Kerkadi et Rachid Mesli, qui étaient tous impliqués dans la décennie noire qu’a vécue l’Algérie avant de se tailler à l’étranger, sont membres actifs de Rachad qui s’est doté d’une télévision du même nom financée par le même prince qatari.


  

Auteur
Mahfoudh Messaoudene