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REGARD

Loi de finances 2020 : "Un gâteau infecté ou un couscous avarié ?"

"Nous ne voulons pas notre part de gâteau, il est avarié, puant, répugnant. Pourquoi nous précipiter à bord d’un bateau qui fait naufrage ?" Georges Jackson

En temps de paix comme en période guerre, dans l’opulence comme dans la disette, les clans ont toujours su trouver un consensus dans la prise de décision et le plus souvent sur le dos des populations présentes et futures. « Un    compromis, c’est l’art de couper le gâteau de telle manière que chacun pense avoir la plus grosse part ». Et dans ce domaine, le dirigeant algérien excelle, c’est un des critères qui préside à sa désignation.

Aujourd’hui, le gâteau s’est rétréci comme une peau de chagrin, les clans se sont multipliés, le peuple s’est révolté, le président idoine déchu, la rue gronde, les étrangers tentent de se mêler, c’est une affaire de famille crient à l’unisson les manifestants. La table est dressée, les convives locaux et étrangers s’impatientent. Minuit a sonné, le jour se lève, le climat est délétère, il y a de l’électricité dans l’air, il faut faire vite. « Les invités sont comme les gâteaux. Si on les garde trop longtemps, ils rancissent et deviennent immangeables ».

Qui va alors couper le gâteau, le temps presse. Le gâteau ne peut plus attendre. Plus le temps passe, plus il devient impropre à la consommation. Autour de la table, personne ne réunit les qualités convoitées par chacun. Il faut donc chercher ailleurs sans trop s’éloigner pour ne pas se perdre. Le peuple est dans la rue. Il réclame sa part. On partage la richesse mais pas la pauvreté. 

Un couscous sans sauce, ce n’est pas un couscous mais de la semoule. « On peut rire de tout mais pas en mangeant de la semoule ». La rente est au pouvoir ce que la viande est au couscous. Une viande souvent avariée rarement saine importée d’un lointain pays, payée rubis sur ongle, droguée à la cocaïne. Il ne veut plus de ce système aux cris « ils sont tous des voleurs ». Ils ont pris nos droits, oublié ce qu’on nous doit. Il nous longtemps fait croire que la providence se trouve au sommet de l’Etat alors qu’elle est dans le sous-sol saharien. Tel un intrus, le peuple s’invite à la table. Personne ne l’a vu venir.

Que faire ? L’ignorer ou l’intégrer ? L’ignorer pour combien de temps ? L’intégrer, à quelles conditions ? Il a fait irruption sur la scène politique, il veut balayer tout sur son passage. il revendique sa souveraineté. Il est déterminé à prendre son destin en mains. Il ne fait plus confiance à personne. Il est convaincu d’avoir été trahi, des trois « B » de la révolution au trois « B » de l’indépendance, tous sont atteint par la maladie du pouvoir. En s’emparant du pouvoir, l’homme investit l’Etat et fait de l’argent du peuple un instrument de domination du peuple. L’Algérie vit des exportations des hydrocarbures. Sa survie dépend de l’étranger, du blé de la France et des armes de la Russie. Le pétrole et le gaz sont à l’économie mondiale ce que l’eau et l’oxygène sont au corps humain. Ils sont les fondements de la civilisation moderne L’argent du pétrole a détaché la société du travail, de l’effort et de l’investissement.

Le sort de l’Algérie est indexé au cours du baril de pétrole sur le marché. En période de vaches maigres, les élections conduisent à une guerre civile avec ses milliers de morts et de disparus et en période de vaches grasses à une présidence à vie au prix de mille milliards de pétrodollars.

L’Algérie se distingue par l’importance des ressources soumises à une distribution publique (marchés, subventions, licences d’importation, fonds de commerce, logements etc…) Un autre gisement s’offre aux élus et fonctionnaires c’est l’emploi public représentant un poids non négligeable dans l’électorat (La république à travers la fonction publique et parapublique est le premier employeur avec une armée de fonctionnaires dociles et redevables).

De l’indépendance à nos jours, c’est la ruée vers le politique. Cela se traduit par une mainmise de l’Etat et donc d’une caste d’élus et de fonctionnaires sur la quasi-totalité des ressources du pays.

Les fonctions électives sont un ascenseur social, un tremplin à l’enrichissement personnel. Les distributions d’emplois publics façonnent les clientèles autant qu’elles les révèlent. Toutes les fortunes privées sont constituées à partir du politique. L’exercice des fonctions étatiques permet de se ménager une place dans l’échelle de redistribution des biens et des services. C’est un Etat providence pour les seuls clients du régime politique en place.

La fraude électorale et le bourrage des urnes sont des pratiques courantes depuis l’époque coloniale. La rémunération des clientèles cède parfois le pas à l’enrichissement personnel. L’appétit des patrons et des clients allant en s’aiguisant. L’enjeu des élections en Algérie est évidemment l’accès à la rente que confère l’autorité. En effet, l’élite au pouvoir, bien que vivant de l’Etat n’a pas le sens de l’Etat mais seulement de ses propres intérêts. Une fois, au pouvoir et à proximité de la rente, les élus à tous les niveaux et dans tous les secteurs se transforment en « harkis du système » ; hors du pouvoir et loin de la rente, ils sont ses plus farouches opposants ? Dans ce contexte, toute distribution des ressources par l’Etat et son administration peut difficilement viser l’intérêt général. L’intérêt général est intériorisé dans les démocraties occidentales. Il est ignoré dans les dictatures militaires. Il se confond avec l’intérêt de la caste au pouvoir.

A chaque fois que l’on fait de l’Etat ou d’une petite élite, le principal acteur du développement, on suscite l’apathie générale du corps social et les citoyens se détournent des structures sociales et politiques organisées. On se trouve devant une société éclatée, une classe dominante qui vivant de l’Etat n’a pas le sens de l’Etat mais de celui de ses intérêts. Cette classe a le goût de l’autorité et du prestige, elle ignore celui de l’austérité et de l’humilité. C’est parfois l’affrontement Cela remonte loin dans l’histoire du nationalisme algérien au moment où la société de l’époque était organisée de telle façon que seules les élites étaient aptes à faire de la politique le peuple était maintenu à l’écart. Il était là pour servir de caution aux choix et décisions prises par l’élite. Quand la liberté de voix a été accordée au peuple, il s’est jeté à corps perdus dans la religion, une religion tronquée par des enjeux de pouvoir. 

Les Algériens ont été formatés par la colonisation française et par le système en place pour s’autodétruire en se dressant les uns contre les autres selon la vieille formule « diviser pour régner » en jouant sur la religion, la langue et l’ethnie. Les régimes politiques en place proclament dans leurs constitutions que L’islam est la religion de l’Etat et que la souveraineté appartient au peuple. Quel euphémisme ? L’Etat est une création humaine, une fiction juridique, l’islam est une révélation divine, une croyance religieuse. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ».

Le cœur et la raison ne se trouvent pas au même endroit dans l’organisme. L’un est planté dans la poitrine, l’autre est enfoui dans le cerveau. Deux abstractions ne cohabitent pas ensemble dans le même espace L’eau et le feu ne font pas bon ménage. Là où il y a le feu, il n’y a pas d’eau et là où il y a de l’eau, il n’y a pas de feu. Concrètement, sur le plan financier, cela se traduit ainsi là où il y a un besoin il n’y a pas d’argent et là où il y a de l’argent, il n’y a pas de besoin.

Que peut faire un handicapé déclaré inapte à 100 % par la médecine pour survivre avec sa maigre pension alors qu’un haut fonctionnaire prisa en charge totalement par l’Etat touche plus d’un million de dinars par mois ? Pourtant, ils ne vivent pas de leur travail mais de la rente. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ils sont à l’abri. Ce n’est pas le cas des paysans touchés par la sécheresse. Les pays développés soutiennent l’agriculture, les pays sous developpés financement leur dépendance aux importations. « Il n’y a rien à gratter chez le paysan ! ». C’est avec des mains sales que l’on mange du pain propre. Question à deux sous : que coûte un haut fonctionnaire et que rapporte-t-il au pays ?

Ailleurs, on sème des fonctionnaires, on récolte des impôts. La fiscalité ordinaire est largement dépendante de la rente pétrolière et gazière. Une industrie qui tourne toute seule.

Elle n’a besoin ni de gouvernement, ni de parlement. Elle dépend des variables externes sur lesquelles personne n’a de prise. Une économie nationale livrée corps et âme au marché étranger. Nous sommes les premiers de la classe de la mondialisation. « Une heure de justice en terre chrétienne vaut mieux que mille ans de tyrannie en terre d’islam » diront les démocraties occidentales.

Ont-ils torts ? Oui diront certains, ce sont des mécréants. L’art de la politique est de mentir et nous sommes passés maître en la matière. Mentir à soi, aux autres, à dieu. Des mensonges qui rapportent gros, aux donneurs d’ordre, aux bénéficiaires des contrats publics, aux partenaires étrangers. Quand un peuple souffre dans sa chair et dans son sang, il ne peut avaler la vérité parce qu’elle ne le nourrit pas, mais préfère gober le mensonge qui l’alimente.

Le mensonge, c’est la rente pétrolière et gazière. Elle est versatile, incolore et inodore. Pour les autorités, « Mieux vaut un mensonge qui produit la paix qu’une vérité qui déclenche une guerre ». Le peuple a mûri, il est pacifique, il est solidaire et conscient des enjeux. « C’est une règle éternelle de la morale et de la politique qu’il faut jamais pousser son ennemi au désespoir ». Qui tient les cordons de la bourse tient le peuple. Le coronavirus vient de mettre en évidence que la bourse n’avait pas de cordons !

Dr A. Boumezrag

PS/ Devenu diabétique, à force de tromper sa faim par l’usage immodéré du sucre importé et de s’adosser au mur tout le long de la journée sans travail et sans occupation, il finira par brûler ses papiers avant d’embarquer sur un radeau à destination de l’Europe du sud. Désormais le peuple ne veut plus servir de vide ordures du monde entier et la jeunesse de nourriture aux poissons de la méditerranée, il préfère un bon couscous de sa grand-mère servi dans une djefna commune et non dans une assiette individuelle, un couscous fait maison à partir des produits du terroir, plus sain et plus équilibré. Il est mature. Il ne demande pas du pain et du lait mais réclame la liberté et la justice. Il sait également qu’il faut donc un bon tamis pour réussir un bon couscous qu’il saura partager avec les siens dans la joie et la bonne humeur. Dieu reconnaîtra les siens.

 

Auteur
Dr A. Boumezrag
 

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