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DECRYPTAGE

Loi sur l’euthanasie : les rois catholiques d’Espagne tremblent dans leur tombe

Ils s’étaient déjà retournés dans leurs tombes lors de la loi sur la légalisation de l’avortement, du mariage entre personnes de même sexe, sur la gestation pour autrui et, maintenant, sur la légalisation de l’euthanasie. Les rois « très catholiques » d’Espagne (titre attribué par la papauté) se sont tellement retournés dans leur tombe qu’ils en reviennent à leur place initiale, le passé. 

La loi autorisant l’euthanasie, votée par le Parlement espagnol, est entrée en application ce samedi 26 juin 2021. Les derniers manifestants qui s’y opposaient, notamment ceux proches du parti conservateur, le Parti Populaire (PP), et ceux qui militent au parti d’extrême droite, VOX, hériter du franquisme, sont épuisés de hurler leur indignation tant la salve moderniste leur est tombée dessus depuis 40 ans.

Nous n’avons même plus le temps de nous arrêter un instant et réfléchir sur l’extraordinaire percée de l’Espagne, dans la modernité et la démocratie. Cela va tellement vite qu’on s’est habitué, depuis l’entrée de ce grand pays dans la communauté européenne, à son rattachement aux grands standards de la liberté, de l’humanisme et de la démocratie.

Et pourtant, si on s’arrêtait un instant pour se retourner en arrière, dans une perspective historique, l’Espagne revient de très loin et nous restons abasourdis de son évolution si rapide dans les questions sociétales (qui sont toujours en rapport avec la question de la modernité, de la liberté et de l’humanisme).

L’Espagne va encore plus loin

L’Espagne est le  quatrième pays à autoriser l’euthanasie après les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique. C’est aussi l’un des rares à autoriser la pratique de la « gestation pour autrui » (mère porteuse), ce qui est tout simplement incroyable au regard de son histoire, encore très récente.

C’est souvent comme cela avec les nouveaux convertis, ils sortent d’une manière violente d’une situation de profond conservatisme. Que les populations aient été des adeptes ou des victimes. Ce dernier cas étant, bien entendu, le plus évident. Le souffle de liberté qui jaillit sur leur visage les grise d’une euphorie explosive.

Le retour à la lumière les galvanise et ils ont si peur de retourner dans le pays des ténèbres qu’ils s’empressent à en reboucher le plus rapidement les entrées. Les Espagnols se sont engouffrés dans la « Movida », c’est-à-dire la période qui suivit la mort du dictateur Franco en 1975.

Par cette Movida, la création artistique n’a jamais été autant prolifique, dans tous les arts. Depuis le cinéma avec Almodovar jusqu’à la mode et bien d’autres secteurs créatifs. Ils ont rejoint la pointe de l’avant-garde créative européenne, eux qui n’avaient jamais connu la liberté.

Tout y est donc passé pour libérer les mœurs, incarcérés dans des traditions moyenâgeuses dont la plus rétrograde de toutes, la religion pratiquée dans son orthodoxie la plus profonde.

L’Espagne était le pays des processions, de la dévotion la plus ostentatoire à la vierge, des fêtes catholiques les plus démonstratives comme celle de San Juan, de Pâques et de bien d’autres.

Les Espagnols se sont déchaînés, au sens figuré comme au sens propre. Les voilà aujourd’hui débarrassés d’une des dernières murailles de l’hypocrisie sociétale. Ils ont brisé l’un des tabous les plus forts. 

Bien entendu, la législation sur la dignité d’une fin de vie était déjà le fait de la majorité des pays européens. Mais l’Espagne a franchi le pas en affrontant le terrible mot de l’euthanasie sans le détourner par la recherche d’une sémantique qui est le moyen de dissimuler la peur du grand saut. 

Examinons cette loi avant de revenir de nouveau sur l’histoire catholique de la péninsule ibérique pour bien apprécier le bond extraordinaire de ce peuple.

Des conditions et une procédure encadrées

C’est à peu près ce qui est entendu dans toutes les autres législations qui organisent une fin de vie assistée et qui l’entourent d’un certain nombre de précautions. Pour de nombreux pays, ces précautions sont si fortes qu’elles finissent par vider les textes de la possibilité de recourir à l’acte définitif. 

C’est ainsi que le recours à la justice est souvent le moyen pour les familles favorables à la fin de vie d’obtenir une autorisation que la loi peine à accorder avec franchise, sans tergiversations.

Le ministre espagnol tente de rassurer les réticences des conservateurs du pays en affirmant que le nouveau texte de loi «répond à une demande sociale et contient des garanties encadrant l’euthanasie ».

On peut lire dans le contenu du texte espagnol que la fin de vie volontaire ne peut être légale que dans le cas  «d’une maladie grave et incurable» ou des douleurs «chroniques le plaçant dans une situation d’incapacité» qui puisse légitimer de demander l’aide du corps médical pour mourir et s’éviter ainsi «une souffrance intolérable».

La loi permet deux formes d’exécution de l’acte. Soit l’euthanasie qui permet à un soignant de provoquer la mort sur demande du malade, soit que ce dernier puisse le faire lui-même sous assistance du corps médical, ce qui serait un acte de « suicide assisté ».

Des garanties rigoureuses

En plus de la condition sur l’état du malade que nous venons de voir, des garanties rigoureuses encadrent un acte qui reste, malgré tout, extraordinairement dangereux s’il n’était pas inscrit dans un cadre très précis et contrôlé.

La loi permet à tout espagnol, ou résident en Espagne, de recourir à une fin de vie volontaire si elle est « capable et consciente » de sa demande. Cette demande doit être formulée par écrit et « sans pression extérieure ».

De plus, le patient doit réitérer sa demande dans un délai de quinze jours. D’autre part, comme dans toutes les législations européennes qui ont adopté cette résolution, ou dans les autres qui s’en rapprochent, le « droit de conscience » s’applique aux soignants qui refusent la demande du malade. Ce refus peut être également opposé si le médecin estime que les conditions ne sont pas réunies. 

Enfin, une double garantie est mise en place lorsque toutes les conditions précédentes sont réunies. Il faut l’accord d’un second médecin que la décision obtienne ensuite l’aval d’une commission de contrôle.

Le pays des « rois très catholiques » change de millénaire

Revenons à ce regard porté sur l’histoire de l’Espagne et qui nous donne une perspective suffisante pour appréhender le basculement dans un autre millénaire.

L’Église, par l’intermédiaire de son Pape, avait l’habitude d’honorer les dynasties qui lui étaient soumises dans son pouvoir intemporel (et non séculier) par des qualifications attestant de la bonne identité catholique.

Deux sont restées célèbres, car il s’agissait des deux plus grandes puissances catholiques de l’époque. Par le sacre de Clovis, puis par les nombreuses guerres de défense de la Papauté, la France fut nommée la « Fille aînée de l’Église ». Mais au-delà de cette appellation usuelle, le véritable sceau de légitimation de l’Église est la dénomination « rois catholiques » pour les souverains.

Il en fut de même pour leur grande dévotion à l’Église et également pour la défense du Pape, les souverains espagnols, Ferdinand II d’Aragon et son épouse, Isabelle 1ʳᵉ de Castille (dite Isabelle la catholique)  ont été honorés du titre de « rois catholiques » et même,  de « rois très catholiques ». 

Il faut dire que ce lien avec les rois espagnols n’est vraiment pas usurpé dans son titre aux yeux du pouvoir catholique. Les deux souverains ont permis de vaincre le pouvoir musulman et de mettre fin à sa puissance établie depuis plusieurs siècles.

Ils ont permis à l’Église de régner sur un autre continent et soumis la majorité des peuples connus de l’époque à la dévotion au christianisme. Ils ont combattu et chassé les juifs de la terre catholique d’Espagne. Ils ont été les plus grands défenseurs de la foi catholique et grand protecteur de la Papauté.

Puis, plus tard, Charles V de Habsbourg, dit Charles Quint, a étendu son pouvoir dans le Saint Empire germanique, à l’image de l’ancien empire romain, entièrement dévoué à l’Église catholique.

Puis l’Espagne a été l’un des royaumes les plus zélés pour se soumettre à l’inquisition, naît en France et importé sur son territoire où elle fut terrible. L’inquisition (la question, en latin) a semé la terreur la plus effrayante et la plus sanglante envers toute suspicion d’hérésie. Et on sait combien celle-ci s’accommode avec les règlements de compte et les dénonciations.

Voilà pourquoi la légalisation sur l’euthanasie sur le territoire espagnol, comme tous les bouleversements sociétaux précédents dans les lois, nous stupéfait à ce point.

Mais tous ces rois catholiques et la ferveur du peuple pour cette foi sont lointains, peuvent rétorquer beaucoup.

C’est avoir une mémoire très défaillante que de l’affirmer. Franco fut le plus grand dictateur, sous le  couvert du catholicisme le plus féroce et son décès ne remonte qu’en 1975. J’avais déjà 20 ans et au seuil de l’enseignement supérieur.

Nos grands-parents et parents étaient nés depuis plusieurs années lorsque l’Opus dei, une mouvance très puissante et orthodoxe eut la bénédiction du pape. Elle s’est répandue dans le monde catholique et possède encore aujourd’hui un pouvoir très fort au sein de l’Église.

Bien sûr que la liberté est un risque, un pari

Encore et toujours, répétons-le avec insistance, la liberté engendre parfois et inévitablement des dérives contestables et dangereuses. Raison pour laquelle il faut l’encadrer rigoureusement avec des lois républicaines, laïques et dans un contexte politique démocratique.

La démocratie et le progrès sont des paris, des risques à prendre, mais ils en valent la peine. Autrement, comme je le dis à longueur d’articles, il vaut mieux garder les régimes autoritaires.

Eux, garantissent la stabilité, aucun écart n’est permis, pas de questions à se poser, c’est plus simple.

En conclusion, nous pouvons affirmer encore une fois que les  chapes de plomb et les terreurs des doctrines sociétales et religieuses ne sont pas immuables lorsqu’elles sortent du message originel pour lequel elles étaient censées être les garantes.

Alors que la France en était sortie partiellement en 1789 (avec quelques tentatives de retour), l’Espagne n’a pas connu cette rupture et a dû attendre 1975 pour faire exploser sa liberté. 

La leçon, très habituelle dans l’histoire, est que rien n’est figé en ce domaine. L’Espagne, du plus profond de ses ténèbres, a réussi à retrouver la lumière de la modernité, de la liberté et du progrès.

Et si cette liberté était le diable que certains veulent nous faire croire, c’est étonnant qu’ils partent rejoindre ce diable, soit avec des embarcations de fortune, par dizaines de milliers, soit en classe business.

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant