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REGARD

L'urgence d'un projet de société pour l'Algérie 

Le Mouvement de dissidence citoyenne qui a été un immense espoir a été étouffé par l'arrivée du coronavirus.

Un projet de société, ce n'est pas des paroles dans le vide ! C'est, tout d'abord, une construction, de longue haleine, des principes de la citoyenneté.

En effet, c'est beaucoup plus facile de construire des routes, des métros, des tramways, des usines, des centrales hydrauliques, etc., que de construire des cerveaux et des esprits bien conscients. D'ailleurs, dans la doxis marxiste, la conscience c'est la superstructure de la société (l'essentiel) qui complète et renforce l'infrastructure (la base).

C'est pourquoi, bien forger la psychologie du citoyen, c'est l'une des tâches les plus dures pour un gouvernement quelconque. Mais pour former un bon citoyen, il faut un bon gouvernement! La relation Société-Etat est une chaîne dialectique, où chacune des deux parties devrait jouer bien son rôle pour l'accomplissement de l'autre. Et c'est là que, justement, le bât blesse quand on tourne nos regards vers ce qui se passe chez nous, en Algérie.

Avec le confinement, les miens ont découvert une autre vie, faite de divers obstacles et restrictions : s'enfermer chez eux, limiter au maximum leurs déplacements, s'habituer au désœuvrement forcé, être prudents dans leurs rapports avec les autres, suivre scrupuleusement les indications sanitaires, etc. Et par-dessus le marché, jouer au chat et à la souris avec les marchands de rumeurs, combien nombreux dans un pays souffrant du manque de la communication ! Ce qui met en évidence ce grand sentiment d'abandon de la part des pouvoirs publics.

La difficulté est telle que les Algériens se retrouvent, à la fois otages d'un contexte économique compliqué et d'une conjoncture politique qui n'incite pas trop à l'euphorie.

Dans ces circonstances-là, le taux d'anxiété a grimpé et l'on craint même la recrudescence du phénomène du suicide, avec des effets dévastateurs qui pourraient, peut-être, s’inscrire dans la durée. Cela est d'autant plus inquiétant que les signes d'apaisement tardent à venir d'en haut : des activistes du mouvement citoyen sont jetés en prison et l'espace des libertés risque de se rétrécir en peau de chagrin, sur fond de l'avènement d'un autoritarisme new look.

La déchirure est béante et les citoyens sont las. Las d'attendre, d'espérer, de rêver pour rien d'un lendemain de merveilles qui ne vient pas, hélas! Le marasme frappe fort au sein des familles, et il n'y a qu'à voir l'engouement qu'aurait suscité l'octroi d'une maigre aide de 10.000 dinars aux foyers touchés par les effets de la pandémie du Corona, pour mesurer le degré du gâchis et de la paupérisation grandissante des pans entiers de la société.

Les longues queues devant les guichets des administrations ainsi que des mairies, celles de l'Algérie profonde et même dans les grandes villes, illustrent, si l'on veut bien, une précarité sociale galopante, où les poches vides, le citoyen cherche désespérément à  s'accrocher pour survivre. Mais, s'accrocher à quoi pardi? La classe moyenne étant laminée et, en phase d'une importante récession économique, le pays demande encore des sacrifices à une masse populaire, longtemps humiliée et appauvrie, pour cause de dictature et de mauvaise gestion.

Est-ce le retour à la case départ, où l'on assistera à la résurgence du phénomène des "émeutes du pain"? La question est sérieuse car, jusque-là, aucun plan sérieux pour le financement de l'économie nationale n'a été avancé et, puis, le progrès politique tant attendu, au niveau de l'exercice du pouvoir et des libertés, n'a pas eu effectivement lieu. Décidément, le champ de vision reste flou pour le citoyen lambda. A quand un projet de société avec un programme et des contours bien précis? Voilà la vraie question! 

Auteur
Kamal Guerroua