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REGARD

Macron giflé, on a touché au corps du roi !

Mardi 8 juin, le Président français Emmanuel Macron a été agressé par un citoyen qui l’a giflé après lui avoir lancé un slogan royaliste. Toute la classe politique s’est solidarisée avec le Président, notamment par des applaudissements unanimes à l’Assemblée nationale de tous les groupes politiques, chose très rare. C’est qu’on venait de toucher au « corps du roi ». Il faut rappeler ce qu’est cette expression historique.

Impossible d’échapper au souvenir de cette référence du « corps du roi » pour toute personne qui a un minimum d’instruction historique, particulièrement les journalistes qui s’en sont immédiatement appropriés. Si l’origine est historique, c’est cependant un contexte plus contemporain qui justifie cette association avec l’agression, soit une raison politique et institutionnelle.

Commençons par cette dernière, car elle est la plus directement attachée à cette unanimité politique autour de la référence du « corps du roi ».

La Ve république, une monarchie républicaine

L’oxymore qui relie deux mots contraires, république et monarchie, est voulu, car il décrit avec une vérité forte la nature du pouvoir constitutionnel voulu par le général de Gaulle. Nous devrions dire, par le Président Charles de Gaulle puisqu’il s’agit de son titre institutionnel, postérieurement à ses faits d’armes et son grade dans l’armée.

La cinquième république a été de longue date voulue par le général de Gaulle (il portait encore ce titre) puisque c’est lors de son discours de Bayeux en 1946, au lendemain de la seconde guerre mondiale, qu’il annonce le projet de ce qui sera la Vème république qu’il fera voter par référendum en 1958, date de son retour en politique.

Il faut bien comprendre que l’idée fondamentale réside dans la critique profonde de la IVème république dont le défaut majeur était l’instabilité gouvernementale (du fait des batailles, alliances et contre-alliances des partis politiques, renversant les gouvernements, parfois quelques jours après leur installation). Une instabilité qui est considérée comme l’une des causes majeures des défaites militaires et de la perte de l’empire territorial français, ce qui n’est pas faux, en partie seulement.

C’est donc le régime parlementaire « pur » qui est visé car, dans un pays autant marqué par l’instabilité révolutionnaire et la quantité impressionnante de modifications des régimes constitutionnels, il ne pouvait pas en être autrement.

La Vème république, même si elle renforce le pouvoir de l’exécutif, reste tout de même basée sur un socle parlementaire. C’est lors du référendum de 1962 que le régime constitutionnel a basculé (tiens, le lecteur trouvera certainement en cette date une cause de l’opportunité saisie par le Président du conseil, soit le titre de De Gaulle à cette époque).

Désormais le Président de la république sera élu au suffrage universel, ce qui constitue la naissance d’un régime inédit dans les démocraties parlementaires des pays occidentaux.

Il n’est pas question de traiter les raisons juridiques profondes mais deux points qui peuvent éclairer le lecteur non averti en ce domaine. Le régime parlementaire est basé sur la représentation indirecte, c’est-à-dire d’élus qui sont, pour la plupart, désignés (ou élus) auparavant par les partis politiques.

C’est donc le Premier ministre qui est le chef de la majorité parlementaire, le Président n’ayant pour rôle que la représentation de la continuité de l’État. D’ailleurs, c’est absolument le même principe lorsqu’il s’agit d’une monarchie constitutionnelle comme celle du Royaume-Uni ou de l’Espagne.

Dès lors que le Président était élu au suffrage universel, il disposait de la même légitimité que les parlementaires. Et comme la Vème république, dans sa première mouture, avait renforcé considérablement le pouvoir de l’exécutif, il ne faut pas être très malin juridiquement pour conclure quelle institution prendra le pas sur l’autre pour être quasiment la seule détentrice du pouvoir. 

Mais comme la république va associer à ce Président un rituel particulier (cérémonie d’investiture avec faste, déplacements, décorum...), il n’est pas loin de ressembler à un monarque.

C’est pourquoi la Vème république est dénommée « Monarchie républicaine » (mais ce n’est pas le nom constitutionnel du régime, uniquement l’image qui s’en dégage par l’usage des commentaires).

Nous y voila donc, le roi républicain va serrer les mains de ses sujets en province. C’est le cadre qui nous permet de revenir sur le sens de l’expression « le corps du roi », une fois l’explication précédente donnée.

Les rois thaumaturges

Le roi thaumaturge est par définition le roi qui guérit par des miracles. C’est au 12ème siècle, au cœur du Moyen Âge, qu’apparaît cette croyance. Le roi guérirait, en touchant de sa main ses sujets atteints des « écrouelles », une maladie ganglionnaire mortelle (ne demandez pas à l’auteur de l’article plus d’explications qu’il ne peut en donner à ce sujet). 

Mais il faut remonter encore plus loin dans le temps pour compléter l’explication, soit au moment où Clovis se fait sacrer roi par l’autorité du Pape. Ainsi, le roi, par son sacrement cumule désormais le pouvoir séculier (celui ancré dans le siècle des hommes, donc politique) mais aussi le pouvoir temporel (celui d’être le représentant de Dieu). C’est d’ailleurs ce nouveau pouvoir qui va être en concurrence avec le pouvoir temporel du Pape, cause de grands troubles (très violents) dans l’histoire, on l’aurait deviné.

Ainsi est né l’expression : « Le roi te touche, Dieu te guérit ». Disposant de cette intermédiation divine, on dira plus tard « Le roi est mort, vive le roi » pour signifier que si les hommes et les régimes disparaissent, leur légitimité divine justifie la continuation du royaume par les descendants.

Puis, d’auteur en auteur, on en arrive bien plus tard à l’expression, plus contemporaine « Les deux corps du roi ». Nous voici donc au terme de l’explication, le Président Macron a son corps et sa destinée humaine, il sera remplacé, mais «l’autre corps » du Président, soit sa fonction, est éternel, celui qui fonde et garantit la pérennité de la nation et de l’État.

Par le geste de ce militant, les deux corps du roi ont été touchés, celui du Président et celui de la république. Hier, l’expression citée par les journalistes faisait état « du corps du Président » mais nous comprenons qu’il est le cumul des deux corps, il est l’incarnation de la république.

Les députés, en quasi totalité républicains, ne s’y sont pas trompés. Quel que soit leur bord politique, y compris les nombreux députés qui s’opposent violemment au Président Emmanuel Macron, se sont levés d’un seul corps (presque tous) pour applaudir. Tous, à la sortie de la séance parlementaire ont eu le même mot « On a giflé le Président, on a donc insulté la république ». 

Le "corps du roi" agressé  par un...royaliste

On sait que l’agresseur et son complice (qui a filmé la scène pour une propagande future) sont des militants de la mouvance royaliste, un courant affilié à l’ensemble de l’extrême droite identitaire. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Marine Le Pen, voulant « normaliser son parti » et le débarrasser du passé encombrant du père fondateur, a immédiatement réagi en condamnant le geste. Cet événement risquait de mettre en échec sa tentative d’être élue Présidente de la république.

L’agresseur, en même temps que la gifle portée au visage du Président, a prononcé une phrase célèbre des royalistes : « Montjoie, Saint-Denis ». Une phrase d’ailleurs prononcée dans d’autres agressions antérieures d’hommes politiques, comme ce fut le cas pour un bras droit de Jean -Luc Mélenchon.

L’expression « Montjoie, Saint-Denis » est le slogan favori des royalistes, faisant référence à l’oriflamme (étendard) de Charlemagne, conservée à la Basilique Saint-Denis (où sont enterrés la plupart des rois de France). Charlemagne étant le père du Saint-Empire européen après avoir conquis une grande partie du continent et l’avoir mis sous la tutelle du catholicisme régnant. 

Mais, l’humour s’invitant toujours dans les épisodes assez graves, on saura peut-être dans les prochains jours si l’agresseur royaliste a dit ces paroles par connaissance des références monarchiques ou tout simplement parce qu’elles sont célébrissimes car tirées du très populaire film comique «  Les visiteurs ». Ce ne serait pas la première fois que les adeptes de l’extrémisme soient portés par leur niveau intellectuel déplorable.

En conclusion, le lecteur l’aura compris, je voulais m’inscrire dans un clin d’œil pédagogique que suscite cette actualité. N’est-ce pas le tropisme du prof !

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant