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TEMOIGNAGE

Mahdjoubi Aherdane, un repère

J’ai eu la chance d’avoir rencontré Mahdjoubi Aherdane au milieu des années soixante-dix à Paris.

Ce n’était pas la première fois, en vérité. Notre première rencontre fut virtuelle mais inoubliable. Elle eut lieu dans les pages de l’introduction d’un livre de Bessaoud Mohand-Arab. Ce fut une lecture enfiévrée que celle de cet ouvrage qui perdit d’abord la couverture puis des feuilles à force de passer de main en main parmi les internes du lycée de Tizi-Ouzou en ces années de plomb du Boumédiénisme.

Comme nombre de mes camarades, je découvris émerveillé qu’un ministre, qui plus est de la défense nationale, d’un État d’Afrique du Nord pouvait brandir en fier étendard son amazighité. Mieux encore, il la revendiquait pour l’ensemble de son pays, le Maroc.

Combien ces quelques lignes extraites d’un entretien qu’il avait donné à l’hebdomadaire « Jeune Afrique » dont il me reste encore des bribes en mémoire nous avaient réchauffé le cœur, gonflé les poitrines et donné des ailes aux gamins que nous étions pour affronter à mains nues la machine « à broyer du berbère » qu’était l’éducation nationale livrée aux frères musulmans du Moyen-Orient.

Quelle bouffée d’oxygène ! Et quel contraste aussi ! Avec la cohorte de nos Kabyles de service, ces hommes qui se disaient « Arabes parce que Kabyles » et qui payaient d’un reniement zélé de leurs origines l’accès au moindre strapontin de l’aréopage du Boumédiénisme.

Une douzaine d’années plus tard, quand je retrouvai donc cette légende à Paris, en chair et en os, cette fois, ce fut encore Bessaoud Mohand-Arab qui avait organisé l’entrevue. Ce jour, je découvris la richesse du personnage Mahdjoubi Aherdane à travers sa dimension artistique et son itinéraire politique.

Mais pour moi, il était d’abord ce qu’il restera pour toujours dans ma mémoire : cette étoile dont l’éclat avait percé les ténèbres dont l’arabo-islamisme enveloppait notre jeunesse en herbe. Au préalable, Bessoud Mohand-Arab m’avait encore appris que l’Académie berbère avait choisi l’alphabet tifinagh pour écrire l’amazigh sur recommandation d’Aherdane. Une mesure dont l’impact fut décisif sur l’éveil de la conscience identitaire chez les Kabyle.

Plus tard encore, au début des années 80, alors que l’éclaircie fragile du Printemps amazigh nous avait permis de lancer la revue Tafsut en Algérie, nous apprîmes que, au Maroc, Ouzzin, le fils de Mahdjoubi Aherdane, était emprisonné pour avoir édité la revue « Amazigh ». Nous avions publié l’information dans Tafsut. Aujourd’hui, cette dénonciation parue dans une revue tirée à la sauvette sur ronéo peut paraître d’un poids dérisoire face à l’oppression qu’exerçait sur nous des États qui s’étaient mis sous la botte arabo-islamique. Nous ne le vivions pas ainsi.

Envers et contre tout, nous voulions témoigner de l’existence d’une solidarité à l’égard d’un frère sur qui s’abattait la répression par delà les frontières.

Ce sont ces souvenirs qui s’entrechoquaient dans ma tête à la lecture de l’annonce du décès de Mahdjoubi Aherdane sur la page Facebook d’Arezki Hamami.

Je projetais un dernier pèlerinage chez l’Amghar. Il n’aura pas lieu. Mais tant que planent des menaces sur l’amazighité, le combat d’Aherdane ne s’éteindra pas car il fait écho à celui de «l’éternel Jughurtha » dont l’appel à la résistance résonne encore par-delà les millénaires. Il ne cessera pas, car c’est le combat pour la vie.

Auteur
Hend Sadi