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Théâtre et polémique

Mahieddine Bachtarzi : "Mustapha Kateb m’accuse d’être mercantiliste"

Mahieddine Bachtarzi (1897-1986), le ténor de la scène théâtrale algérienne, évoquait  en 1964 une page d’histoire du 4e art en Algérie. Un peu d’histoire et quelques déboires, font de cet homme, un énigmatique artiste et dont Les Mémoires (1968) ne font que rouvrir d’autres pistes de recherche et investigations dans le domaine de l’histoire du théâtre algérien.

En effet, Bachtarzi donnait, en 1964, une interview à la revue littéraire et artistique syrienne, Al-Maarifa (Le Savoir), n° 34 du 1/10/1964 et ce dans sa résidence parisienne de Clichy. C’est là où le comédien et l’ex-directeur de la troupe artistique “Al Moutribia”, débuta la rédaction de ses mémoires avec l’aide de son ami Emmanuel Roblès, témoigne-t-il.

Bachtarzi

Avec Mahieddine Bachtarzi, nous serions en face d’une mémoire manipulée, non comme l’entendait Paul Ricoeur, mais dans le sens que lui donnait T. Todorov à travers une manipulation de la mémoire en usant des stratégies de victimation et revendiquer la position de victime, c’est placer le reste du monde en position de redevable à une victime qui a la légitimité de se plaindre, de protester et de réclamer.

Il y a toujours des dates, des lieux et des noms à prendre avec pincettes lorsque nous lisons Bachtarzi. Lors de cette interview, il a bien évoqué les premiers contacts du public algérien avec la visite des premières troupes arabes. Il cite la troupe égyptienne d’un certain Suleiman Al-Ferouassi, c’est ainsi qu’il le nomme, alors qu’il est question de Suleyman Al-Kerbahi qui s’est installé en Tunisie à la fin de 1908 ; devenant une des références de l’historiographie théâtrale de ce pays. Est-ce un oubli ou une manipulation de l’histoire du 4e art ? A la parution de ses mémoires nous ne pouvons qu’être étonnés par la déformation, presque voulue du nom de Mohamed Boudia, qui devient chez Bachtarzi, Boudia Mesli ( un nom qui sera largement repris par certains auteurs et monographes algériens du théâtre).

L’interview de Bachetarzi, une des rares d’ailleurs, est d’un ton très personnalisé. Pour lui « les Algériens ne présentaient que quelques sketchs humoristiques » en ce début  du XXe siècle et que les «choses sérieuses avaient débuté en 1920 », où il présenta avec quelques amis des pièces en arabe classique

« Dont La Conquête de l’Andalousie (Fath al-andalous), de Mustapha Kamel et La Noblesse arabe (Chahamat al-arab) d’Anouar Ali et Pour l’amour de la patrie (Wa fi sabil el-watan) ».

Bachetarzi encore jeune avait débuté par l’incarnation des rôles de personnages féminins, vu la difficulté sociale et culturelle de l’accession de l’élément féminin sur scène et en public. Son premier rôle masculin, il le devait au dénommé Mohamed Ali Tahar Chérif dans sa pièce Le fantastique (al-badie), un texte traitant des méfaits de l’alcoolisme. M. Bachetarzi évoque dans cette interview, la présence du spectateur et relève qu’il n’y avait pour tout et en tout « que 3000 spectateurs lettrés en arabe classique qui assistaient », entre élèves de medersas coraniques, des écoles franco-musulmanes et quelques lettrés indépendants.

Il n’oublie pas de signaler toute l’importance de la venue de Ali Sellali-Allalou et de Rachid Ksentini au théâtre. En 1924, Allalou écrit Djeha et sa représentation à la salle Kursaal d’Alger (1200 places), fut un événement majeur pour la communauté algérienne, puisque le texte est profondément ancré dans l’imaginaire culturel et social.  Bachetarzi poursuit : 

«Jusqu’à l’apparition de Rachid Ksentini, c’était Sellali qui nous rédigés les textes. Avec Ksentini, c’est l’artiste et le génie qui rejoint notre troupe. Il est né en 1887, il était un ouvrier dans une usine de munitions parisienne, puis il avait été un marin et voyageait beaucoup. en plus de ses connaissances de plusieurs langues étrangères, c’est un fin connaisseur de la culture populaire arabe. De retour à Alger, il ouvrit un petit commerce et de 1930 jusqu’à son décès en 1944, il était parmi nous dans la troupe. »

Bachetarzi évoque bien Ali Sellali et Ksentini comme faisant partie de sa troupe Al-Moutribia, mais les documents attestent autre chose et malheureusement le ténor semble être imbibé de sa petite personne en oubliant de mentionner la troupe de Ksentini, Al-Andaloussia, qu’il créa en compagnie de Marie Soussan, après une rupture brutale entre les dramaturges. De la campagne de Ksentini, Bachetarzi dira, que “c’était une juive algérienne avec un désagréable accent arabe, qui dérangeait l’ouïe du public local ». Autour du théâtre de Ksentini, Mahieddine Bachetarzi estime que Rachid a écrit environ 50 pièces du type Commedia del’arte et qui ne contenaient que 40 pages de textes. Mais sur scène, elles duraient jusqu’à 3 heures de jeux. De ce patrimoine « il ne reste que 8 à 9 pièces de son répertoire », ajoute-t-il.

L’interview de Bachetarzi est plus qu’instructive sur un personnage que l’on qualifie de « père du théâtre algérien ». Revendiquant à lui seul, un peu plus de 50 pièces, Bachetarzi, dans son retrait parisien, était en train de rédiger une pièce théâtrale sur la vie de l’Emir Abdelkader. Reportons les propos qui suivent et laissons aux historiens du théâtre national le soin d’en apprécier leurs contenus et ce à juste titre. « Je me suis trouvé dans une situation inconfortable après que les responsables de la Révolution ordonnèrent aux Algériens de boycotter le théâtre dans son ensemble. J’ai présenté alors à la Municipalité une proposition me concernant, disant ma décision d’arrêter toute activité pour une raison financière, a savoir la faillite de mon entreprise, la réaction de l’administration fut celle de m’élever la subvention à la somme de 30 millions de francs de l’époque.»

Le ténor reconnaît dans son interview, qu’il avait cessé toute activité artistique à partir du 1/10/1956. Qu’il avait été soumis à une pression policière des plus inhabituelle. En 1957, son domicile sera sauvagement perquisitionné à la recherche de son gendre (membre du FLN), delà Bachetarzi choisit le chemin d e l’exil parisien, évoquant que de plus « je suis d’un certain âge » ne pouvant apporter aucune aide à la cause.

Abordant le sujet de Mustapha Kateb, Mahieddine Bachetarzi dira :

« Mustapha Kateb avait 17 ans, il était mon élève et a travaillé avec moi. Il a constitué la Troupe du Théâtre Arabe (TTA) après avoir reçu l’accord de la Municipalité d’Alger et après avoir convaincu des élus musulmans de créer une telle troupe, alors qu’il y avait en face d’elle, une troupe française ».

La création de cette troupe s’est faite, alors que Bachetarzi était en tournée dans les pays du Maghreb entre 1946 et 1947, aime-t-il à le préciser. Et il poursuit : «Au déclenchement de la Révolution, Kateb était en France, il créa une troupe qu’il a nommé troupe du Théâtre National Algérien (TTNA) et faisant de Tunis son siège. Il a fait des tournées à travers le monde afin de soutenir la cause algérienne. Il visita le Caire et Baghdad. Il n’est pas étonnant qu’il soit aujourd’hui directeur du TNA. »

Lors de cette rencontre, Bachetarzi évoque son salaire annuel en tant qu’artiste dramatique et qui s’élevait à 15 millions d’ancien francs dans une Algérie nouvellement indépendante, alors que Mustapha Kateb, « avait réussi d’avoir un budget annuel et pour la seule saison 1963-1964, quelques 700 millions de francs. Je le félicite pour cela. Mais le public déserte encore ses pièces théâtrales ! »

Chargeant le premier directeur et un des fondateurs du TNA, il ajoutera qu’il «ne fait que traduire et adapter, alors qu’il s’agit de présenter des textes d’auteurs algériens. Il prétend qu’il n’y a pas d’auteurs dramatiques en Algérie et ce n’est pas vrai. Au sein du syndicat des auteurs dramatiques, il y a 442 auteurs dramatiques algériens déjà inscrits.»

Et il ajoute : «Le statut de ce syndicat ne peut accepter que les auteurs dont le texte a été joué sur scène ou interprété à la radio. Mais Kateb refuse de travailler avec ces auteurs du fait qu’ils sont nés ou vécus durant la période coloniale.»

Et avec une certaine amertume, il assène : « Ces artistes n’ont jamais fait un quelconque louange à la France et que  certains d’entre eux sont près à écrire des pièces théâtrales socialiste et de grandes valeurs, puisqu’ils se sont professionnalisés à travers leur métier et qu’ils connaissent mieux que quiconque ses spécificités. »

Mahieddine Bachetarzi remarque que la pièce Rose rouge pour moi, de Sean O’casey, traduite par Mustapha Kateb et mise en scène par Allal El-Mouhib, est un échec. Coûtant quelque 4 millions de francs, le public algérien « ne réagit nullement avec ce genre de théâtre étranger », précisant qu’il n’est pas contre le contenu progressiste de ce théâtre et qu’il le trouve même nécessaire « pour une Algérie qui a choisi sa voie du socialisme », mais il pense que le contenu seul, ne peut suffire à lui-même. Et il relève qu’il y a une nouvelle tendance qui apparaît chez les jeunes, à se pencher vers le théâtre de Brecht et qu’il est lui-même, admiratif du dramaturge allemand.

« Mais Brecht a créé un théâtre populaire purement allemand, orienté vers le public allemand, qui analyse leurs problèmes, tels que le nazisme, le fascisme et autres.»

Bach

Pour le dramaturge algérien, le TNA avait bien présenté Les Fusils de la mère Carrar, mais ce n’était pas une réussite, pour autant combien de mères algériennes « se sont-elles sacrifiées même plus que les actes de la mère Carrar » et il ajoute :

« Fatma et Aicha, des femmes et des mères algériennes qui ont bien présenté leurs enfants dans l’élan du sacrifice pour la Révolution. Il y a des histoires qui surpassent l’héroïsme de la Mère Carrar et si on avait demandé à des auteurs algériens de les écrire, ils l’auraient fait. »    

Citant le « Concours Rachid Ksentini » du meilleur texte dramatique, Bachetarzi en veut à Mustapha Kateb d’avoir débloqué 500 000 francs pour un prix qui n’avait récolté que trois maigre textes de théâtre, après 5 mois d’attente et pour cause, nous étions une nation en pleine formation, dira-t-il et qu’il fallait «se tourner vers des écrivains qui acceptent de présenter des œuvres beaucoup plus intéressante et à moindre frais ».

Mahieddine Bachetarzi, dans cette interview, ne ménage nullement son ex-élève et il haussera le ton sur une accusation qui lui a été faite de la part de Mustapha Kateb, l’accusant de mercantilisme.

Réfutant l’accusation, Bachetarzi dira que «moi je ne cherche qu’à être réaliste». Qui a tord ? Qui a raison ? C’est bel et bien un climat de tension politique et qui s’est annoncé au théâtre, avant de nourrir quelques appétits de pouvoirs. L’été 1962 avait fait déjà son chemin vers une pièce bien tragique de 55 actes et quelques décennies de sanglantes scènes.

Auteur
Mohamed-Karim Assouane, universitaire