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REGARD

Matoub Lounès, l’artiste, la terre et le sang

Un poète peut-il mourir ? «Mazal ssweth-iw ad yeba3zeq » (Il y aura encore ma voix qui continuera à porter).  Il y a encore ta voix, tes chansons, ton idéal, ton image… et l’artiste parmi nous Mass Matoub.   

« Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas s'isoler; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous.

L'artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. C'est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien; ils s'obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s'ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d'une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu'il soit travailleur ou intellectuel. », Camus, Discours de Stockholm.   

Que si tellement malaisé de parler toi Lounès Matoub ! C’est un exercice difficile qui nécessite de manier avec justesse la rigueur et la rectitude du sens. La complexité de l’homme que tu es, la complexité de ta vie, la complexité de ton art et la profondeur de ton enracinement dans ton territoire, ta culture et l’amour passionnel de ta patrie rendent difficile la tentative de savoir où il faut placer le curseur sans ébrécher un trait de toi. Faut-il mettre l’accent sur l’homme ? L’infatigable militant des causes justes ? Le chantre de son époque ? La voix des opprimés ? 

L’artiste ? Les frontières entre tous ces territoires que tu avais jalousement et vaillamment gardés au même risque de ta vie sont si labiles qu’il est difficile de prendre le risque de placer le curseur quelque part.  Faire une synthèse n’est pas non plus un gage contre le risque d’approximation. C’est pourquoi il se serait peut-être plus aisé de parler de l’artiste au sens camusien du sens, un homme dont son art est foncièrement ancré  dans la souffrance de sa société ; un homme qui, par la singularité de son art, a tout fait pour ressembler aux autres ; un homme qui a cherché avec son art non pas de se distancier des siens en les jugeant mais qui s’est obligé de les comprendre.   

C’est cette proximité familiale qui fait que le  frisson de la nouvelle de ton assassinat nous habite toujours et il est difficile d’écouter tes chansons, de voir tes portraits brandis dans la rue, des fresques de toi, et parler de toi sans que l’émoi ne nous assiège de façon très rapidement et que des larmes ne menacent de rompre la digue en envahissant nos yeux. On savait que tu allais mourir  un jour, mais pas criblé de balles de telle façon, tu n’avais rien fait de mal à l’humanité pour mériter une telle mort atroce.

Tu étais juste un artiste, un humaniste, un homme humble, un militant des causes justes, un artiste qui faisait des allers-retours entre les siens et son art. Tu étais cet artiste à mi-chemin de la beauté dont tu ne pouvais de te passer et de ton territoire, de la Kabylie, de ta langue maternelle, de l’Algérie, de ces reliefs montagneux de la Kabylie, du Djurdjura dont tu ne pouvais non plus t’arracher. 

En écoutant tes chanson, il difficile de résister à la magie envoûtante de ton l’art, à la puissance de tes mots dont les alliances très habiles racontent un homme épris de sa patrie, un homme au plus près des palpitations de la société dans laquelle il est profondément enraciné, un homme au milieu des siens, un homme préférant mourir auprès des siens que de de partir.  

Un homme qui n’a jamais abandonné celles et ceux dont il chant  et pour lesquels il chante au moment où le cercueil  avait dicté un couvre-feu permanent à la liesse dans le cœur et les visages des Algériens, au moment où la mort n’était plus cet alter ego de la vie, mais avait autoritairement absorbé la vie. Il n’y avait plus de vie,  il y avait seulement la mort, les morts et les meurtriers, les gens ne faisaient qu’enterrer les leurs assassinés, égorgés, criblés de balles, décapités, déchiquetés dans les déflagrations. C’était ce triangle de dissolution de la vie dans la mort qui se promenait dans la rue et la tête des gens.

L’horreur avait atteint sa culminance, mais tu avais préféré de côtoyer toi aussi la mort que te délecter des plaisirs de la vie ailleurs. Tu avais ainsi trempé ton verbe dans le sang et modulé et prêté ta voix aux damnés de ta société pour expulser leur douleur et leur chagrin. Tu étais à la recherche des corps perdus et désespérés pour leur tendre ta voix et dire le martyre de leur corps. C’est ainsi que tu avais prêté ta voix à cette mère d’un terroriste accusée d’avoir été déficitaire dans l’éducation de son fils. Prenant le contre-pied du paradigme du pouvoir et des idées reçues, tu avais prêté ta voix à cette pauvre femme malheureuse en lui disant que la faute n’incombe pas à toi si ton fils a fait le choix de tuer, mais c’est l’école qui en est responsable. Ainsi, au lieu de faire le procès de cette vielle mère malheureuse et honteuse d’avoir été mère d’un terroriste,  toi tu avais pointé le curseur au bon endroit en renversant le paradigme de conception des choses en incriminant l’école dont le pouvoir avait fait terreau propice pour le développement de l’intégrisme violent et de l’intolérance.   

  Mais c’était aussi cette proximité quotidienne avec la souffrance de ton peuple qui a fait que   la beauté de ton qui art ait aussi connu son bel âge, sa floraison et sa maturité.  Si ton art avait côtoyé/ fréquenté de près la beauté au sens que lui Camus, c’est parce qu’il était intiment forgé de la souffrance de ta patrie, et qu’en réalité tu n’avais fait  à travers ton art que marcher à la rencontre de tes semblables.  

  C’était dans ces moments que tu avais rendu un vibrant hommage à Boudiaf, premier président de la République assassiné en direct à la télévision, la liste venait juste de s’ouvrir et Dieu que sait que ton nom y était inscrit. Une chanson à la hauteur de l’homme, comme tu sais artistiquement parler des autres, de ceux qui ont fait l’Algérie, de ceux qui ont fait la Kabylie, tu es tellement doué comme personne d’autre dans la fabrique des romances et des épopées ! Tu as l’art de raconter l’épopée des grands hommes et des femmes comme tu as su  magistralement le faire pour Slimane Azem forcé à l’exil par le pouvoir,  Mouloud Mammeri victime d’un accident mystérieux, Boudiaf et Tahar Djaout, mais tu t’es excellé aussi dans l’art de prédire la déchéance humaine de ceux qui ont fait le choix du renégat et de la trahison comme Ahmed Ouyahia.  Le cours de l’Histoire ne cesse de confirmer ta voix. C’est en ça que tu es un artiste, tu sais dire l’âme des choses, ce qui habite au plus profond un être.

La liste n’a fait que grossir et s’allonger de noms. Puis, tu avais chanté Kenza, la fille de Tahar Djaout criblé aussi de balles, Smail Yafsah, Boucebci, Mekbel comme personne ne pouvait le faire. Ton art s’est constamment nourri de la douleur aigue de tes siens, elle n’a jamais quitté les frissons de ta mandole. Le timbre de ta voix, les vibrations des fils de ta mandole sont harcelés par la souffrance et l’abîme de ton peuple. Tu étais conscient que la mort te guettait, notamment après ton enlèvement, qu’un homme comme toi Matoub Lounès ne pouvait espérer vivre là où la laideur, la bêtise, la Kalachnikov dictent les règles du jour, mais tu avais fait le choix d’y rester.  

Dans une interview à Monica Bergmann, Said Mekbel avait développé la théorie du tueur en série. Il disait après l’assassinat de Tahar Djaout que celui qui nous tue est une personne qui nous connaît tous et qu’il voyait dans le visage de Tahar Djaout les visages de tous ceux qui ont été assassinés, que tous ceux qui ont été tués avaient un trait en commun : l’amour de la patrie et la puissance de l’art et du verbe et la sincérité de l’engagement politique.

On retrouvera également la peinture de ce portrait anti-art et anti-intelligentsia dans les Vigiles de Tahar Djaout à travers le personnage de Skander Brick. C’est cette bête immonde et insensible à l’art de la vie à et ton art qui avait écourté  ta vie Matoub Lounès  le 25 juin 1998 en te criblant de balles comme si une balle ne suffisait pas à emporter ta vie.  Dans son acharnement et sa négation à la vie, le  tueur ne s’est pas contenté de te tuer, mais d’humilier la vie qui est en toi, d’enlaidir la beauté ton art, mais un artiste peut-il mourir ? Non, il ne mourra jamais parce que ton art est indissociablement enraciné dans les cœurs des gens et dans ton territoire. Chante Matoub chante ! 

 

Auteur
Omar Tarmelit