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Chronique-naufrage

Misère de la littérature algérienne contemporaine

Le titre dérange peut-être  beaucoup d’écrivains et d’intellectuels  algériens. Ils diraient sans lire le texte : «c’est quoi ce délire ? La littérature algérienne a plus de siècle d’existence. Il ne connaît pas surement l’histoire de cette riche littérature !».

La littérature algérienne a une longue histoire. Il ne faut pas le nier. Dans cette chronique, il est question de littérature contemporaine. Celle d’aujourd’hui. 

Des centaines de livres (de fiction) paraissent chaque année, notamment en langue française. Les écrivains jouent avec cette langue comme une marionnette et étonnent ainsi des intellectuels français qui se croient les Zeus de cette langue. 

Un  problème double. D’abord, malgré la belle maîtrise de la structure et la langue, ces centaines de livres n’échappent pas à ces thématiques poussiéreuses et ennuyeuses : la colonisation, les années rouges 1990, et des tranches de vie banales. Ensuite, les lieux de la fiction sont aussi typiques et séculaires : Alger, la mer, et les montagnes où naquit la guerre. 

Un ou deux œuvres échappent difficilement à ce constat amer et malade. Pas de fictions profondes sur l’homosexualité qui est un phénomène majeur en Algérie ; pas de romans philosophiques ou de science-fiction ; pas de  personnage Noir ou Juif ou non-Algérien ; pas de fictions qui ont lieu ailleurs loin des frontières fermées de l’Algérie… Bref, la littérature algérienne d’aujourd’hui est ghettoïsée dans la géographie, la culture, et l’identité nationales. Le Moi algérien. Elle n’est donc que la biographie du pays. 

En comparaison avec les œuvres des anciens maîtres, la littérature d’aujourd’hui est en panne. Grande régression ! Dans « L’Homme aux  sandales de caoutchouc », Kateb Yacine réunit Vietnamiens, Français et Américains. Mohammed Dib a abandonné le réalisme de sa trilogie pour faire des romans universels, réussissant à quitter l’Algérie par sa plume…

Mahmoud Darwich a su sauver la poésie des étaux de la guerre, ce qui est une déception pour les intégristes de l’Histoire.  Il a écrit des poèmes éternels sur l’amour et la chair, la mythologie grecque, l’Indien rouge, et notamment sur l’Humain sans géographie ou identité. Ce qui l’a rendu un poète universel. Un prophète du verbe.

Eric-Emmanuel Schmitt, écrivain franco-belge contemporain. Avec Monsieur  Ibrahim et les fleurs du Coran, il explore le soufisme et emmène le lecteur de la France vers l’Orient en passant par la Turquie. Dans son roman  Ulysse from Bagdad, il emmène le lecteur de l’Irak vers l’Europe. Dans son roman Félix et  la source invisible (2019), il explore l’Afrique et ses riches spiritualités. C’est un écrivain qui dépasse le complexe de la géographie qui étouffe la littérature algérienne ; il balance de la France à d’autres ailleurs sans quitter son identité. Résultat : des romans sublimes !  

Les noms sont copieux. Yacine, Dib, Darwich, Schmitt….sont des exemples parfaits de la littérature-monde. Si l’Algérie est un pays fermé, recroquevillé sur sa géographie, il faut libérer la littérature de cette maladie des frontières. Comment ? Par l’imagination. Edouard Glissant analyse  dans ses théories (Archipélisme et Tout-Monde) le phénomène des murs invisibles qui séparent les géographies et les cultures, empêchant le monde d’être un Tout-Monde cohérent. Pour lui, l’imagination peut bâtir des ponts. En écrivant, on n’est pas Algérien : on est humain. Sans carte d’identité, sans religion, sans corps. La littérature n’a pas de géographie ou de nationalité : c’est un bien universel, malgré la diversité des  graphies. 

Le repli mène à l’appauvrissement. Au néant. L’ouverture à l’Autre est une richesse. Il ne s’agit pas d’abandonner l’Algérie par sa plume : c’est une manière de dire le monde depuis l’Algérie qui est aussi une partie du Tout-monde.

Roman-remplissage. C’est un sport littéraire pour beaucoup d’écrivains algériens qui s’efforcent à publier une fiction pour le but de publier. La grande erreur d’un écrivain : écrire pour écrire. Remplir, remplir, pour faire une centaine de pages, et ensuite accuser la crise de lecture. Ainsi, ils tombent dans la redondance, la banalité, et le manque terrible de profondeur. Franchement, le lecteur de 2019 en a marre de lire encore des fictions insérées dans la guerre d’Algérie ou les années 1990… Ce n’est pas la chronologie ou le nombre de livres qui font la grandeur d’une littérature, mais la beauté et la profondeur de ses œuvres. 

Un exemple : on réédite encore et encore les œuvres de Yacine et de Dib, alors que tant d’écrivains contemporains ont du mal à faire écouler (dans le sens de lecture pas de vente) 1000 exemplaires. Pourquoi ? Parce que c’est du déjà-vu sans profondeur et richesse. 

Le grand obstacle pour écrire est de trouver un angle original, unique, qui constitue une brèche dans la littérature universelle. Ce qui donne de la profondeur au livre et le rend   éternel.  

Enfin,  la littérature algérienne d’aujourd’hui est pauvre, malade, et misérable parce qu’elle est enfermée, repliée sur elle-même, séparée de l’Autre et de l’Ailleurs par de hauts murs abstraits à l’image de cette Algérie qui ressemble à une boite froissée par le repli. Cette littérature ressemble ainsi à un musée où les œuvres figées vont mourir lentement à cause de  l’immobilité et la routine. La littérature n’est pas un musée ; c’est un oiseau migrateur qui sillonne le monde et revient vers son nid. 

Pour sauver la littérature algérienne du déclin, d’un suicide lent, il faudrait promouvoir l’altérité, libérer l’imagination, et rénover les mécanismes d’écriture. Déconstruire pour mieux reconstruire. Soignons cette littérature ! Sauvons cette littérature !

Auteur
Tawfiq Belfadel
 

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