Aller au contenu principal
Body

ENTRETIEN

Mohamed Sifaoui : "Mon livre apporte un aperçu sur la fracture au sein du régime" (I)

 Mohamed Sifaoui, journaliste d'investigation et auteur de nombreux ouvrages sur l'islamisme et l'Algérie vient de publier chez les Editions du Cerf "Où va l'Algérie... et les conséquence pour la France". Un livre brûlot sur le régime en place.

Le Matin d'Algérie : Le titre « Où va l’Algérie ? … et les conséquences pour la France » rappelle ce livre écrit par Mohamed Boudiaf en 1964. C’est dire qu’on en est encore au problème de prise de pouvoir par la force posé dès l’indépendance et de cette quête de la légitimité populaire … 

Mohamed Sifaoui : Malheureusement, cette question n’a jamais cessé d’être d’actualité. L’Algérie fait partie de ces pays qui ont raté plusieurs rendez-vous avec l’histoire à cause de ceux qui l’ont dirigée depuis 1962. Le rendez-vous avec l’indépendance justement. Tout a commencé par un coup d’État, celui de l’armée des frontières et du clan d’Oujda.

Le rendez-vous avec la prospérité économique qui aurait pu être enclenché grâce aux richesses du sous-sol et à la jeunesse de la population. La manne n’a servi qu’à la consommation et très peu aux investissements productifs, encore moins à servir un projet de société cohérent. Le rendez-vous avec le modernisme et la rupture avec les archaïsmes, notamment religieux.

Le pouvoir a préféré instrumentaliser la religion et installer la bigoterie avec son lot de superstitions et d’abrutissement des masses, sans oublier les dérives extrémistes qui découlent de ce type d’approximations.

Le rendez-vous avec la démocratie enfin, une valeur qui a toujours fait peur au régime qui ne cesse de lui préférer la fraude et la pseudo « légitimité historique ». À ce titre, je ne crois pas que ceux qui se sont impliqués sincèrement pour l’indépendance de l’Algérie l’ont fait pour violer, spolier et voler un jour le propre peuple. En somme, l’Algérie a raté un demi-siècle et a sacrifié plusieurs générations.  

Certains verront dans ce livre un énième, sur le règne interminable de Bouteflika. Qu’apporte-t-il de nouveau par rapport à vos deux précédents ?

Ce livre complète d’une certaine manière les deux précédents. Ce sera le dernier sur le règne de Bouteflika. Je ne sais pas si, à terme, je serai en mesure et si j’aurais le courage de lui consacrer une biographie dans laquelle j’essayerai d’explorer des zones d’ombres : ses réelles motivations, sa psychologie, son côté destructeur est-il volontaire ou le résultat d’une médiocrité, bref, le président algérien est un curieux objet d’études.

Mais pour revenir à « Où va l’Algérie ? », cet essai apporte surtout un aperçu assez précis sur la fracture survenue au sein du sérail et qui n’a eu de cesse de s’accentuer et de s’aggraver depuis 2014. En l’écrivant, j’ai compris à quel point certains serviteurs du système honnissaient ce même régime. La chose est assez incroyable. Un jour, dans mes mémoires, quand mes sources ne seront plus de ce monde, je révélerai peut-être (j’ai l’accord de certains), leur nom pour l’histoire. Les Algériens seraient surpris de voir à quel point des Bouteflika ou des Gaïd Salah sont parfois méprisés y compris par certains de leurs proches.   

En fin de partie du livre dont vous avez achevé l’écriture en décembre, vous avez évoqué un scénario de conférence nationale donc bien avant son annonce officielle. Donc ce plan a été prévu il y a plusieurs mois ? Cela veut dire que la présidentielle est effectivement jouée d’avance…

J’ai achevé l’écriture de ce livre fin décembre et sa correction lors des premiers jours de janvier 2019. Je peux dire que la décision d’aller à un 5e mandat m’a été confirmée une première fois en septembre et une seconde fois, de manière définitive, en décembre. C’est la raison pour laquelle je l’ai annoncé dans mon livre tout comme la suite du scénario dont j’ai eu confirmation quelques mois avant l’achèvement de cet ouvrage : conférence nationale, révision de la Constitution, introduction de la fonction de vice- président, confrontation avec le peuple, etc.

Je vous rappelle que j’avais annoncé dans mes deux précédents livres (Bouteflika ses parrains et ses larbins et Histoire secrète de l’Algérie indépendante) que la volonté de Bouteflika était de mourir président quel que soit son état de santé. Et ce n’était pas un scoop puisque Mohamed Benchicou ne cesse de le répéter depuis 15 ans aussi. Nous n’avons pas les mêmes sources, nous ne nous voyons pas régulièrement et nous arrivons tous les deux, sur ce sujet, à la même conclusion dans nos écrits respectifs depuis plusieurs années.

Le problème d’Abdelaziz Bouteflika est double. D’abord, psychologique. Il a toujours voulu être président à vie. Ensuite, pratique. Il cherche l’impunité pour ses proches parce qu’il est traumatisé par ce qui lui est arrivé, à juste titre, au lendemain de la mort de Boumediène. Donc il tient à nommer lui-même son successeur ou, à tout le moins, à participer à sa nomination. Je crois – et je le dirais brutalement – qu’au regard de la situation, les membres de sa famille, surtout ses frères, ne pourraient bénéficier réellement de l’impunité que s’ils quittaient le pays. Abou Dhabi ou Genève, sur les bords du Lac Léman, pourraient être d’excellentes destinations, surtout que Bouteflika n’y sera dépaysé.

Vous évoquez aussi, selon votre source, le limogeage de Gaïd Salah dans quelques mois... 

Si je recoupe les informations et les analyses livrées par mes différentes sources, je pense qu’Ahmed Gaïd-Salah qui se voit en maréchal Al-Sissi, finira plutôt comme le maréchal Tantawi. En tout état de cause, il est rejeté, je dirais, passez-moi l’expression, même vomi, par la plupart des officiers supérieurs en activité et à la retraite. Ce rejet est le résultat de plusieurs raisons objectives et subjectives. Les uns considèrent qu’il n’a pas le niveau pour assurer le commandement de l’armée, qu’il n’était pas le mieux outillé intellectuellement et techniquement pour un tel poste, les autres pointent sa brutalité, son attrait pour l’autoritarisme, pour l’arbitraire, son ambition démesurée, son irrespect à l’égard de ses collègues et enfin d’aucuns évoquent son affairisme et son attrait pour le pouvoir.

On me donne le mois de septembre comme date ultime avant son éviction par Bouteflika ou par le successeur de Bouteflika.

Comment en êtes-vous arrivé à croire votre source ? N’y a-t-il pas un risque de manipulation derrière ses confessions ?

Tous les journalistes le savent. Lorsque l’on s’aventure sur des terrains aussi sinueux que le pouvoir algérien, quand on veut enquêter sur ce type de régime, on prend le risque d’être manipulé. C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à être transparent avec le lecteur. Expliquer dans quelles conditions j’ai recueilli ces informations et auprès de quel type de sources. Mais par ailleurs, il ne s’agissait pas pour moi d’offrir une tribune ou de devenir le porte-voix d’un clan ou d’un autre.

Je ne m’appelle pas Anis Rahmani et je ne suis pas journaliste à Ennahar. J’ai collecté des éléments factuels qui sont à mon sens importants. Sans divulguer l’identité de la source, j’ai expliqué qu’une personne qui occupe de très hautes fonctions sécuritaires m’a raconté des choses très graves. C’est en soi une information, car elle montre que le système est fissuré et que de grands désaccords minent les relations entre les différents responsables. Je parle notamment de cette source qui m’a permis de comprendre tous les scénarios envisagés par le régime. Ce que j’observe, et vous l’avez-vous-même remarqué, cette source ne m’a pas trompé. Elle ne m’a pas raconté n’importe quoi.

Ses informations sont en béton, comme on dit dans le métier. Je savais plusieurs mois avant l’annonce officielle quel allait être le scénario préconisé par le clan présidentiel. Et tout ce qui m’a été dit se vérifie depuis. En plus, c’est une source qui m’avait aussi donné de bonnes informations durant les années précédentes. C’est cette relation de confiance, où chacun reste dans son rôle, qui m’a permis de croire dans la véracité de son propos. Si le régime est pourri, certains de ceux qui le servent ne le sont pas tous et plusieurs d’entre eux sont probablement outrés par l’état dans lequel se retrouve le pays. Ils ne peuvent pas toujours s’exprimer, mais ils le font lorsqu’ils se sentent eux aussi en confiance parce qu’en livrant des confidences ou leurs états d’âme à des journalistes, ils risquent gros. Toujours est-il le lecteur est assez mature pour se faire son idée et recouper les informations que je livre avec d’autres qu’il pourrait glaner ici ou là.

Vous savez, je ne suis pas de ceux qui infantilisent le lecteur algérien. Même si la société – et notamment les plus jeunes – a été soumise à des embrigadements qui l’amènent aujourd’hui à se méfier de tout et de tout le monde, à voir le complot partout, je reste convaincu que la majorité des Algériens, grâce aux échanges sur les réseaux sociaux, leur implication même timide dans la chose politique, commencent à gagner en maturité. Pour résumer, le plus important, c’est que le travail du journaliste que je suis est indépendant. De plus, ma vie est en France depuis vingt ans. Je ne me suis compromis avec aucun clan, aucun général, aucun ministre et aucun oligarque. Je ne veux ni magouiller avec les magouilleurs et je ne cherche ni à faire des affaires ni de l’argent ni à accéder à un quelconque privilège. Je veux juste exercer mon métier avec honnêteté, comme je le fais depuis plusieurs années auprès de tous les médias français.

J’ai compris très vite que l’Algérie a été livrée à la rapine. J’ai laissé le pays à ceux qui ont fait main basse sur son administration et ceux qui ont marginalisé toutes les voix discordantes, surtout les démocrates. J’ai des engagements connus et je ne cesse défendre des principes. Ce n’est pas pour me laisser manipuler par qui que ce soit, ni par le régime algérien ni par une quelconque autre force étatique ou économique.

En revanche, j’ai des sources, des connaissances et même des amis, dans plusieurs secteurs, aussi bien en Algérie que dans d’autres pays. Ce sont des personnes avec lesquelles j’ai des relations bâties sur du respect mutuel et non pas sur un quelconque intérêt. Toutes ces personnes, oui, me donnent parfois des informations et certaines d’entre elles peuvent être graves ou importantes. Ils ne me manipulent pas parce que je sais que plusieurs de mes sources vomissent ce régime même si certains d’entre eux le servent ou l’ont servi par le passé.

Comprenez enfin qu’il y a des quadragénaires ou des quinquagénaires qui ont cru dans le pouvoir algérien depuis leur tendre jeunesse qu’ils ont intégré la haute administration ou l’armée après de brillantes études et qu’ils ont été soit placardisés soit mis à la retraite à 56 ans alors que des octogénaires ignares sont, eux, toujours en poste. Vous comprendrez qu’il y a un peu d’amertume – c’est un euphémisme – qui pousse certains à s’exprimer avec sincérité. (A suivre)

Auteur
Hamid Arab