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TRIBUNE

Mother Algeria : de l’istiqlal au Hirak

"Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté ; une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant" (Aristote) 

El Djazaïr est une terre millénaire : des royaumes numides à la présence romaine, vandale et byzantine. Suite à l’islamisation de la terre algérienne, elle connaît –ainsi d’ailleurs que le Maroc et la Tunisie-  les dynasties des Rostémides, Zirides, Hammadides, Zianides, voire Almoravides et Almohades. Territorialement, l’Algérie contemporaine se constitue avec la Régence d’Alger et se perpétue par un Etat-nation après la colonisation française (CF mes contributions dans Le Soir d’Algérie des 24, 25 et 26 septembre 2017 et Le Quotidien d’Oran des 25, 26 et 27 mars 2019).

Histoire 

Après diverses tentatives de structuration du mouvement national, les manifestations dans plusieurs villes de l'Est du pays (notamment à Sétif, Kherrata et Guelma) tournèrent à l'émeute entraînant une répression par l'armée française des plus brutales provoquant la mort de plusieurs centaines de milliers de morts parmi les Algériens. Certains historiens ont pu estimer que ces  massacres furent le début de la guerre d'Algérie en vue de l’indépendance. Devant l’inertie des leaders qui continuaient de tergiverser, apparut l'Organisation spéciale (OS) qui eut pour but d’appeler au combat contre le système colonial devenu insupportable. En Algérie, le déclenchement de la guerre de libération nationale est caractérisé comme étant une Révolution (en France, on utilisa le terme de « guerre d'Algérie » après l’avoir désigné comme étant des évènements d'Algérie jusqu'en 1999). 

La guerre d'Algérie débuta le 1er novembre 1954 avec quelques soixante-dix attentats dans différents endroits d’Algérie. La réponse de la France ne se fit pas attendre ;  des mesures policières (arrestations de militants du MTLD), militaires (augmentation des effectifs) et politiques (projet de réformes présenté le 5 janvier 1955). Ce qui n’empêcha pas à l'Armée de libération nationale (ALN) de se développer. De quelques cinq cent hommes, elle augmenta ses effectifs en quelques mois pour atteindre quinze mille et plus tard plus de quatre cent mille à travers toute l'Algérie. Les massacres du Constantinois des 20 et 21 août 1955, notamment à Skikda (alors Philippeville) constituèrent une étape supplémentaire de la guerre. La même année, l'affaire algérienne fut inscrite à l'ordre du jour à l'Assemblée générale de l'ONU, tandis que plusieurs chefs de l’insurrection de l’armée furent soit emprisonnés, soit tués (Mostefa Ben Boulaïd, Zighoud Youcef…). Des intellectuels français aidèrent le FLN, à l'instar du réseau Jeanson, en collectant et en transportant fonds et faux papiers.     Le 22 octobre 1956, eut lieu le détournement de l’avion qui transportait la Délégation des principaux dirigeants du FLN : Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mostefa Lacheraf.  Ce fut là un acte caractérisé de piraterie aérienne. De même, il y eut l'opération d'intoxication de la bleuite (1957-1958) menée par les services secrets français.

Arrivé au pouvoir, Charles de Gaulle engagea une lutte contre les éléments de l'Armée de libération nationale algérienne (ALN). En France, les Algériens organisèrent des manifestations en faveur du FLN. En 1960, le général de Gaulle annonça la tenue du référendum pour l'indépendance de l'Algérie ; certains généraux français tentèrent en vain un putsch en avril 1961. Il n’est pas anodin de rappeler qu’en février 1960, la France coloniale a procédé à un essai nucléaire de grande ampleur dans la région de Reggane (sud algérien).

Avec 17 essais nucléaires opérés par la France entre les années 1960 à 1966, il semble que 42.000 Algériens ont trouvé la mort ; des milliers d'autres ont été irradiés et sujets à des pathologies dont notamment des cancers de la peau... Le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) fut proclamé avec à sa tête Ferhat Abbas. Le colonel Houari Boumediene était alors le chef d’état-major de l’Armée de libération nationale. En 1960, l'ONU annonça le droit à l'autodétermination du peuple algérien. Des pourparlers avec le GPRA furent organisés pour aboutir aux accords d'Évian (18 mars 1962). 

Près d’un million de Français (Pieds-noirs, Harkis et Juifs) quitta l'Algérie entre avril et juin 1962. Le référendum d'autodétermination (1er juillet 1962) confirma les accords d'Évian avec 99,72 % des suffrages exprimés. Le bilan de cette guerre, en termes de pertes humaines, continue de soulever des  controverses des deux côtés de la Méditerranée.

Si El Djazaïr se considère avec fierté comme le pays du million et demi de chahids, en France circulent d’autres chiffres qui oscillent entre 250.000 à 300.000 morts. Outre cette comptabilité macabre, bien d’autres sujets continuent de constituer un contentieux entre les deux pays.  Il est vrai aussi que la guerre fratricide entre le FLN et le MNA (mouvement de Messali Hadj) fit quelques centaines de morts tant en France qu’en Algérie (notamment à Melouza), outre le  nombre de harkis tués après le cessez-le-feu. Ce, sans oublier les luttes pour le pouvoir : d’un côté, le pouvoir civil avec le GPRA présidé par Ferhat Abbas appuyé par les wilayas III et IV, et de l’autre côté le pouvoir militaire (le « clan d'Oujda ») et l’« armée des frontières ») avec à sa tête Houari Boumediene.

Indépendance 

A l'indépendance, El Djazaïr est sortie exsangue des suites de la guerre, des conflits internes et du départ massif des Européens ayant servi d'encadrement durant la période coloniale. Ce, outre le conflit avec le Maroc en 1963 (« guerre des Sables ») et plus tard le différend quant à la question du Sahara occidental depuis les années 1970. Ainsi, après plusieurs mois d'incidents frontaliers, il y eut une guerre ouverte (notamment dans la région algérienne de Tindouf) pour s’étendre ensuite à la région de Figuig au Maroc. L’Organisation de l'unité africaine (OUA) obtint un cessez-le-feu définitif le 20 février 1964, la frontière entre les deux pays étant inchangée. L'armée française évacua ses dernières bases en Algérie (enclaves autorisées par les accords d'Évian) : Reggane et Bechar (1967), Mers el-Kébir (1968), Bousfer (1970) et B2-Namous (1978). Ainsi, nonobstant l’indépendance, la France continua d’avoir des bases en Algérie. 

Le GPRA de Ferhat Abbas fut évincé par l’ALN au profit d’Ahmed Ben Bella qui fut ainsi le premier président de l’Algérie indépendante du système colonial français. Le FLN devint parti unique et prôna un socialisme à l’algérienne marqué par le populisme et le culte de la personnalité. Le coup d’Etat du 19 juin 1965 vit l’accession de Houari Boumediene au pouvoir jusqu’à sa mort en décembre 1978. La politique suivie fut ce qui a été qualifié par le régime en place de « socialisme spécifique » avec la mise en place de la planification de l'économie et la bureaucratie d’Etat. La rente pétrolière devait notamment servir à la mise sur pied d’une industrie lourde ; ce qui eut pour conséquence de marginaliser l’agriculture et l’importation croissante des produits alimentaires par l’Algérie. Il y eut également une solarisation massive et une arabisation volontariste de l'enseignement avec des résultats que d’aucuns contestent.

En 1979, Chadli Bendjedid devint le nouveau chef d'État. Des réformes économiques avec une libéralisation débridée et une corruption crescendo due à l’affairisme d’Etat. En 1985, l'effondrement des prix des hydrocarbures, l'endettement excessif de l'État et l'explosion démographique eurent raison de cette « nouvelle politique économique ». Le pouvoir dut également faire face aux mouvements populaires : Printemps berbère de 1980, émeutes de Sétif en 1986... En octobre 1988, l'armée fut instrumentalisée pour tirer sur les émeutiers (plus de 500 morts ?). Le pouvoir concéda une forme de multipartisme par l’autorisation de la création d’associations à caractère politique. Le pouvoir promulgua une nouvelle constitution qui devait favoriser l’accession d’El Djazaïr à la démocratie.

En 1991, le processus électoral fut interrompu à la suite de la victoire électorale du Front islamique du salut (FIS) aux législatives. Ce qui entraîna une guerre civile (officiellement, il s’agit d’une « tragédie nationale »), notamment entre l’Armée algérienne et les groupes islamiques armés (GIA). Ce, durant plus d'une décennie, s’étant terminée avec quelque 200.000 morts parmi lesquels des femmes, des enfants, des intellectuels, des étrangers ainsi que des villages isolés (Bentalha), sans omettre les considérables dégradations des infrastructures publiques et économiques.

Face à cette situation, le pouvoir oscilla entre dialogue avec l'opposition et  répression. L’assassinat  de Mohamed Boudiaf en 1992 plongea davantage l’Algérie dans une période trouble. Le 16 novembre 1995, le général Liamine Zéroual devint président, suite à des  élections présidentielles jugées pluralistes, mais aucun accord concret ne fut trouvé pour régler la crise multiple vécue alors par l’Algérie, nonobstant la trêve observée par l'AIS (branche armée du FIS) et la loi dite de la « Rahma » pour les terroristes repentis. La démission de Zéroual en 1999 fut suivie par l'élection d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République.

Se voulant candidat indépendant, il fut soutenu selon nombre d’observateurs par l'armée, ses adversaires s’étant retiré la veille du premier tour des élections. Le nouveau président afficha une volonté de parvenir à la paix civile. C’est ainsi que la loi dite de la « concorde civile » fut votée et approuvée par référendum ; ensuite, il y eut une politique dite de « réconciliation nationale ». Il a été réélu pour un troisième et quatrième mandats, après amendement de la Constitution. Cette opération est considérée par beaucoup comme une violation du texte fondamental qui date de la période de Zeroual dont le principe premier a été de limiter à deux mandats l’accession à la présidence de la République. Après vingt ans aux commandes, Bouteflika dut quitter le pouvoir dans des circonstances lamentables. Le Hirak, peuple dans la rue, réclama son départ, poussant l’état-major de l’armée à rappeler l’article 102 de l’ancienne constitution pour ce faire.

Hirak

Des élections eurent lieu le 12 décembre 2019 avec un faible score pour le président élu en la personne de M. Tebboune sur cinq candidats putatifs du Système. Et qui donnerait tort à ceux et celles qui rappellent qu’ils ont figuré dans l’ancien système dont le changement est justement demandé. Ainsi, parmi eux des candidats chapeautant de micro-partis comme émanations du vieux système qui, de parti unique avec langue de bois et pensée unique, s’est métamorphosé en parti dominant sous forme d’« alliance présidentielle ». Le même scénario est en cours. Parmi eux également, ceux qui ont plus que collaboré au système en leurs anciennes qualités de ministres, voire de premiers ministres (Cf. ma lettre adressée à ces candidats in Le Matin du 05 décembre 2019). Le peuple des jeunes peut désormais constituer, sans intermédiaire, une force politique autonome en dehors même des partis politiques, des syndicats classiques, des éventuelles ONG préfabriquées et des associations sans canaux de communication avec les citoyens.

A cet égard, il est dommageable que la télévision algérienne demeure plus que jamais le dernier bastion de la pensée unique (retransmission de discours officiels du pouvoir, hors contradiction). Cette télé a-t-elle vocation à devenir un véritable service public ouvert à tous et à toute forme de communication, y compris celle parfois impertinente ? Force est de constater qu’à ce jour, on est encore au degré zéro de la communication tant il est vrai que l’officiel ne saurait faire office de vérité.

Afin de permettre l’émergence d’un nouveau système politique, il reste à résoudre l’équation fondamentale de la légitimité, à travers une sérieuse révision constitutionnelle par un pouvoir constituant élu dans le cadre d’une transition et non un énième replâtrage confié à des « experts ».

La problématique est : comment espérer réconcilier les Algériens avec les impératifs de développement politique (la démocratie), le développement économique (impulser une politique efficace de l’investissement et rentabiliser le parc industriel existant, dans le cadre d’une économie forte), le développement social (l’émancipation des travailleurs avec la mise en place d’une nouvelle législation sociale), le développement culturel (renouveau linguistique et remise à flots des créateurs dans l’ensemble des domaines artistiques) et la justice sociale conçue comme pierre d’angle de tout projet cohérent dont la légitimité doit reposer sur la capacité du gouvernement à régler les problèmes des citoyens et à tolérer l’esprit critique -voire simplement caustique- de la presse ? (Cf. mes contributions sur la Constitution in El Watan des 07 et 11/07/2020).

Parmi les solutions qui peuvent être préconisées, celle pour le Hirak de constituer des états-généraux au niveau de chaque wilaya (voire de chaque commune) à même de permettre l’émergence de représentants élus parmi les plus jeunes et les plus aptes à prendre les rênes du pouvoir. Et de proposer des élections à partir de la base pour rajeunir le personnel politique de l’échelon local à l’échelle nationale, en recommandant de nouvelles règles d’organisation et de fonctionnement des instances politiques et économiques. Ainsi, il y aura une nouvelle élite jeune, de nouveaux dirigeants non impliqués dans les affaires sordides de corruption. Cette même nouvelle élite sera issue non seulement d’universitaires avérés et de praticiens de l’économie, du droit…, mais également du peuple d’en bas : paysan, ouvrier, fonctionnaires, instituteurs, infirmiers… Tous peuvent participer aux gouvernements locaux et au Parlement futur comme contre-pouvoir à la technostructure, par une règle d’alternance au pouvoir et par l’élaboration d’une Constitution par le peuple souverain réglant enfin la question de la légitimité.   

  Cette solution a été historiquement éprouvée et a permis, à tout le moins, de voir l’émergence sur la scène mondiale d’Etats structurés et d’économies compétitives par leur production et par l’esprit scientifique et culturel le plus proche possible des citoyens (scène mondiale dont nous sommes de plus en plus écartés par les attitudes serviles d’un pouvoir illégitime (Cf. en ce sens ma contribution in El Watan du 12/12/2019). Une énième Constitution a été adoptée par le pouvoir légal, après un projet élaboré par un « comité d’experts » qui n’eurent face à eux aucun contradicteur lors de leurs interventions sur les chaines de télévisions publiques. Il s’agit là manifestement d’une loi fondamentale due au fait du prince.

Pour rappel, c’est avec Athènes que naquit la démocratie directe, un système où le pouvoir (notamment celui de légiférer) était exercé par les citoyens. Et les magistrats, dont les plus importants étaient élus, étaient sous leur surveillance. De cela, il y a quelques siècles déjà… Ainsi, dans « Politique », Aristote explique : « Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté ; une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant ». 

Le pouvoir en place, a-t-il requis le consentement du peuple ? Le Hirak consentirait-il à brader sa souveraineté ? Il est permis d’en douter dès lors que les citoyens sont descendus dans la rue (y compris hors du pays) par centaines de milliers  pour dire à « la poignée » de gouvernants illégitimes de « Yetnahaw ga3 ». L’actuel pouvoir (de fait, devenu légal), érigé en structure gouvernante, continue de s’appuyer sur une technocratie honnie par le Hirak en sa qualité de fraction importante du peuple. Il s’avère vain de croire que l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 et celles législatives du 12 juin 2021 y changeront la nature du système.

L’expérience a montré en effet que l’élection en Algérie est souvent entachée par la fraude et l’indignité des candidats retenus par une instance crée ex nihilo, prétendument indépendante, après de faux débats, non contradictoires et non médiatisés par ce qui devrait être le service public radiophonique et télévisuel. Il est également vain de croire que seule l’abstention constitue l’élément explicatif e la déroute du Système. Il y a un risque sérieux d’avoir une nouvelle « Issaba » (bande, gang) et de voir la reconduction d’une oligarchie renouvelée avec tentative de bradage des ressources du pays tant minières (hydrocarbures notamment) qu’humaines (plus de dix mille médecins Algériens exerceraient en France) ? 

La solution ? Elire des Maires, des Députés et Présidents (de la République, du Parlement...) jeunes pour éviter la reconstitution à la fois de la gérontocratie gouvernante et la renaissance de toute oligarchie. D’ores et déjà, ils peuvent s’organiser en Etats-généraux en vue de devenir un pouvoir constituant et libérer le pays de toutes les « Issabas », refonder l’Etat avec comme principe directeur la séparation des pouvoirs pour que nulle institution ne s’érige à elle seule en pouvoir qui s’apparenterait à une quasi-dictature tant l’actualité montre le retour en force de l’autoritarisme par l’incarcération tous azimuts de citoyens déclarés par le pouvoir inaptes à se gouverner ; d’où La question : comment se gouverner plutôt que d’être gouvernés ?

(*) Dr en droit, avocat et auteur algérien (koroghli.online.fr)

 

Auteur
Ammar Koroghli (*)