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TRIBUNE

Non Kamel Daoud, c'est trop tôt pour annoncer que la révolution a échoué

Dans un long éditorial du journal Le point de cette semaine avec le titre ; «Ou en est le rêve algérien ?», après un silence de 6 mois, il expose un point de vue plutôt négatif sur la révolution citoyenne. Il parle déjà d'un échec : «L'opposition de la rue, tenace mais dont la légitimité s'érode faute de lucidité politique». 

Il vient d'achopper ces millions d'algériens qui sont restés flegmatiques malgré les innombrables tentatives de les déstabiliser. Rien d'irrévérencieux dans ces propos, mais son regard critique peut être admis comme un avis qui arrange énormément un pouvoir à la recherche d’un moindre secours que le citoyen qui patauge pour s’embarquer dans un élan d’espoir fiable. La situation est presque binaire, critiquer la révolution sans être partie prenante, par défaut, c'est le pouvoir qui récolte de bons points.

Sans aller dans des raccourcis de leur l’Histoire, trois pays notamment le Portugal, l'Espagne et la Tunisie peuvent être des exemples pour discuter de l'échec.

En 25 avril 1974, la révolution des œillets au Portugal mit fin à une dictature d’António de Oliveira Salazar qui régna depuis 1933. Elle fut l'œuvre des militaires, les MFA (Mouvement des Forces armées), et qui ont vite passé le pouvoir aux civils dans un processus de transition. Deux ans plus tard, après cinq gouvernements de transition, une constitution fut adoptée et un gouvernement dit constitutionnel fut élu. Pour l'Espagne, c'est la mort de Francisco Franco en 20 novembre 1975 qui décida de mettre fin à une dictature où il régna pendant 39 ans. La monarchie fut rétablie et le nouveau Roi Juan Carlos 1er instaura immédiatement la démocratie. Et en 1978, une constitution est votée. En dernier, la Tunisie, la révolution du jasmin est un corollaire d'une injustice faite par les services de sécurité contre un marchand ambulant de fruits et légumes en décembre 2010 à Sidi-Bouzid. Aujourd'hui, les tunisiens ont réussi à élire démocratiquement un parlement et un président après avoir installé un gouvernement de transition. La partie est loin d’être gagnée, mais ils ont avancé. Dans les faits, pour réussir une révolution, il faut des années. Il est difficile de trouver une qui a abouti en quelques mois.

Mais pourquoi les autres peuples ont réussi et pas le nôtre ?  

Toujours très acerbe sur le mode de fonctionnement de la révolution, en juillet 2019, dans sa page Facebook, Kamel Daoud interpelle avec le titre : «Éviter le nihilisme politique». Selon sa compréhension, il voit une opportunité à saisir sur l’offre de Ben-Salah pour le dialogue. En effet, il a eu son lot de critiques par certains qu’il considère de radicaux. Il dit : «C’est une occasion inespérée, que l’on doit considérer avec intelligence et sans naïveté, si on veut sauver ce pays, assurer une transition sans violence et éviter un retour du Régime par l’excuse de l’impossibilité de trouver un compromis». Peut-on croire à la sincérité de l’offre devant un système qui nous a habitués à jouer des coups bas quand il s’agit de discuter de l’avenir du pays ? Non, personne n’est naïf Monsieur Daoud, nous sommes juste échaudés. Il ne faut pas se confondre dans la formule de dialogue proposée : sauver un pays est systématiquement sauver un système. Alors que le point de départ de la révolution est d'en finir avec celui-ci. 

En évoquant la colonisation comme un prétexte pour scléroser une société afin de la rendre incapable de se démarquer d'un passé pour mieux la contrôler dans un dogmatisme nationaliste est juste. Mais cette prise d'otage de la pensée politique de l'algérien doit être reprochée aux élites qui n'ont rien fait pour y remédier à la situation, et à une certaine classe politique (populiste, islamiste et à la solde du pouvoir) qui ne se gênent pas d'exploiter la religion, des faits politiques erronés, la France, le régionalisme, et les ennemis extérieurs pour subjuguer les algériens. Ces derniers sont presque pour rien dans l'affaire, jeter l'anathème sur eux est une erreur, c'est le temps et la prise de conscience qui finiront pour améliorer une situation en effet très sinistrée. 

En faisant la différence entre les citoyens d’une région à une autre, ceux des centres urbains en termes de luttes et la manière de développer, rapporter les faits dans Facebook sur les manifestations hebdomadaires versus ceux du pays profond qui ont fait un choix pragmatique en votant sur Teboune par peur du cauchemar libyen est un constat biaisé. Mais pourquoi ne pas évoquer le rêve tunisien ? 

Et pourtant, les algériens ont investi dans la révolution avec un pacifisme exemplaire. L’une des raisons qui font durer le duel, le face-à-face est géré prudemment dans les deux bords. D’un côté un pouvoir qui s’abstient de tirer pour inciter les manifestants à rentrer chez eux, et ce n’est pas la motivation qui leur manque, et de l’autre les citoyens résistent aux différentes humiliations et refusent de céder à la provocation. 

Avant de parler nombrilisme algérois, l’Histoire parle d’elle-même. Il suffit de connaître la bataille d’Alger de 1957 et les manifestations du 11 décembre 1960 pour comprendre les sacrifices de ses habitants avec l'implication de la femme. Ils ont contribué pour que toutes les régions du pays soient libres. Sur le plan médiatique, toutes les révolutions qui ont connu un succès dans le monde se jouent dans les capitales. C’est des faits indéniables. En juin 2001, les Kabyles ont décidé d’aller en millions à Alger pour déposer une plate-forme de revendications nationales. À défaut d’étendre une révolution d’une manière homogène, doit-on attendre que l’éveil soit généralisé et similaire? 

Le comportement politique rebelle de la Kabylie que le pouvoir entretient scrupuleusement pour l'isoler des restes des régions du pays à l’exemple du drapeau amazigh n’est pas une raison d’annoncer une défaite.  Celui-ci flotte déjà ailleurs dans les différentes villes du pays, ces couleurs ont été projetées en cette occasion de Yennayer sur le monument des martyrs à Alger, et les idées aussi sont en train de gagner du terrain dans le rural et les coins reculés du pays. 

La révolution citoyenne a permis à l’Algérien de s'extérioriser et se concilier avec soi-même. Les langues se délient, nous avons vu des gestes de fraternités qui ont brisé des préjugés. Lakhdar Bouregaa originaire de Médéa, sa libération est réclamée en Kabylie comme Karim Tabou qui vient de celle-ci est défendu par les autres régions du pays. Hadj Gharmoul de Mascara s'est déplacé spécialement chez la famille de Samira Messouci à Tizi-Ouzou pour saluer sa sortie de prison. Le régionalisme perd du terrain au profit de la diversité et de l'acceptabilité de nos différences, l’Algérien se détache de jour en jour de vétilles inutiles.    

Sans m'étaler dans la critique non subjective, ce n'est pas quelques images furtives reprises ici et là lors des dernières élections, où est-ce qu'on y voit des individus huent des chibanis allant voter qu'on peut les qualifier de nocives et dangereuses. On ne doit pas les attribuer sur l'ensemble des citoyens qui battent le pavé depuis une dizaine de mois. Il y a beaucoup mieux que celles-ci qui sont saisissantes d'une extrême intelligence et souvent exprimées avec humour pour dénoncer le scrutin. Pour l'intérêt de la stabilité, il est préférable de dénoncer les baltaguias qui ont été recrutés dans les milieux les plus défavorables pour une poignée de dinars afin de semer le trouble et l'anarchie ces dernières semaines. 

Tout compte fait, Kamel Daoud est un personnage qui secoue les mentalités. Il crée le débat. 

Auteur
Mahfoudh Messaoudene
 

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