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REGARD

Nul ne connaît leur tombe (III)

À Oradour, les SS avaient conduit les femmes et les enfants à l’église. Vers seize heures, m’avait dit Paolita, ils placèrent dans la nef, près du choeur, un engin qui explosa dans une épaisse fumée noire. Cela n’avait pas suffi pour nous tuer tous. Beaucoup d’entre nous y avaient réchappé et, à demi asphyxiés,  avaient défoncé la porte de la sacristie.

C’est ainsi que je m’en étais sortie. J’ai entendu, de loin, les SS qui achevaient les survivants par des rafales de mitraillettes, puis par des grenades. 

De l’église qui flambait me sont parvenus les derniers cris des enfants qui brûlaient ! C’étaient les cris incrédules et déchirants qui sortaient d’une même poitrine innocente, celle, haletante, d’Oradour ; celle, impétueuse et désorientée, des écoliers de Sétif qui tombaient, un drapeau allié à la main, le jour où la France dansait ; la même poitrine étranglée par une mémoire courte, l’année où il n’y eut pas à rire et à danser pour tout le monde, l’année rouge où le sang de l’enfant coula dans un bourg d’Algérie, après celui du père à Monte Cassino, et que l’édile, écharpe tricolore autour du cou, expliqua que ce n’était que du sang indigène, du sang de croquant, pas assez pur pour faire du maître et du métayer deux créatures à peu près semblables.

Gabríl et Aldjia sont morts sans sépulture. Nul ne connaît leurs tombes.À Oradour on m’avait dit :

– Certainement là-bas, derrière l’église !

À Sétif, une femme décharnée m’avait montré la forêt :

– Cherche là-haut, sous les cèdres ! Cherche mais reviens vite et oublie !

À Oradour et à Sétif, les assassins allemands et français, comme effrayés devant leur propre barbarie, avaient caché à Dieu, aux hommes et aussi à eux-mêmes le spectacle de leur folie meurtrière. 

À Oradour, ils avaient enterré les cadavres dans des fosses derrière l’église, après les avoir recouverts de paille et y avoir mis le feu ; à Sétif, ils avaient creusé des trous semblables dans la forêt qui surplombe la ville, recouvert les corps de chaux avant de les y entasser, puis de damer le sol.

J’étais allé derrière l’église, et je n’avais vu, au milieu d’un amas de décombres, que des ossements humains calcinés. Comment reconnaître ceux de Gabríl ?

– J’ai cherché, m’avait dit Samuel, et j’ai rapporté ça.

Il me montrait des photos de corps carbonisés dont certains avaient conservé figure humaine. Sur l’une d’elles, dans la sacristie, deux petits garçons de douze ou treize ans se tenaient enlacés, comme unis dans un dernier sursaut d’horreur.

Je ne suis jamais allé dans la forêt qui surplombe Sétif. À quoi bon y chercher Aldjia ?Elle y repose sous les senteurs des cèdres et du sapin de 

Numidie. Comme lors de notre première nuit d’amour. C’est ainsi que je l’ai gardée dans mon coeur. Vivante et souveraine.

M.B.

(Extrait du roman "Le mensonge de Dieu". Mohamed Benchicou. 2011. Inas-Koukou pour l'Algérie - Michalon Editiion France)

Auteur
Mohamed Benchicou