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OPINION

Où va le Hirak ?

Manifestation contre le régime et ses pratiques autoritaires. Crédit photo : Zinedine Zebar.

"Dans toutes les révolutions précédentes, ce fut une petite minorité du peuple qui prit la direction de la lutte révolutionnaire, qui lui donna un but et une orientation, et qui se servit de la masse comme d'un instrument pour conduire à la victoire ses propres intérêts, les intérêts d'une minorité." Rosa Luxembourg, La révolution de Spartacus

Après plus de neuf mois du soulèvement populaire en Algérie on est en droit de se poser la question de savoir où va le mouvement populaire. Il se voit comme il se dit que l’armée veut imposer une feuille de route pour perpétuer un système qui a mené le pays à la faillite totale. Pour le faire, l’état-major Général veut imposer des élections présidentielles que le peuple rejette parce qu’elles sont l’ultime couverture » institutionnelle » pour garder le pouvoir de l’Etat par l’armée.

Le jeu trouble du chef d’état-major a conduit inéluctablement à une cristallisation de la volonté populaire pour mener à terme sa propre révolution. A ce jour, les manifestants font preuve de beaucoup de sagesse pour ne pas commettre l’irréparable violence que cherche à provoquer le pouvoir algérien. Il est dit que les contestataires provoquent l’ire du pouvoir lorsqu’au sein des innombrables cortèges qui parcourent les villes et villages d’Algérie, aucun incident majeur n’a eu lieu. Il se dit encore que la forme pacifique du mouvement populaire et ayant des aspects festifs donnent du tournis au régime au point de ne plus savoir manœuvrer pour casser le mouvement en l’infiltrant par ses propres agents.

De surcroît, l’inopérationnalité des techniques de subversion contre-révolutionnaire est à mettre à l’actif d’une nouvelle forme de la révolution initiée par le peuple algérien. Mis à rude épreuve durant des décennies, les Algériens ont été habitués aux techniques de la contre-subversion. Des leçons de la lutte anti-terroriste en ont été administrées en Algérie. De nouvelles techniques anti subversion durant la décennie noire ont été expérimentées et qualifiées par un certain nombre d’observateurs de : terrorisme pédagogique. Pour rappel ce terrorisme pédagogique ainsi désigné consiste à retourner l’opinion publique par l’infiltration et la création de groupes subversifs.

Des moyens considérables ont été mobilisés à cette fin par l’Etat pour permettre à ces groupes d’infiltrer, de manipuler et le cas échéant commettre des crimes odieux soit en assassinant des cibles personnifiées soit en commettant des massacres de masse.  De funestes considérations dithyrambiques ont été évoquées ça et là pour avaliser la lutte anti-terroriste.

Pour des besoins médiatiques, on montait des scénarios pour faire figurer tel ou tel émir sanguinaire à la tête d’une katiba égorgeant un bébé arraché des bras de sa mère. Des scènes obscènes émasculées par l’innocence des enfants ont été largement diffusées par les médias pour émouvoir l’opinion internationale et en même temps provoquer l’unanimité de la condamnation qui en son temps profitait aux tenants du pouvoir algériens.

En définitive s’il y eu crime de guerre, la responsabilité est partagée d’autant que le régime algérien n’a fait preuve d’aucune mansuétude envers la population algérienne. La guerre sans merci qu’il a mené contre les groupes armés dont une partie est de sa propre création n’a fait que d’éveiller les consciences en Algérie au point que la propagande officielle ne suffisait plus à couvrir les atrocités commises. C’est dans un tel délabrement psychologique que les décideurs ont désigné leur comparse Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Etat algérien. L

a politique qu’il a suivi durant une vingtaine d’années a accéléré la décomposition du système jusqu’à déclencher la guerre des clans d’où est sorti Gaid Salah vainqueur parce que précisément il est à la tête de l’armée algérienne. Pourtant ce n’est un secret pour personne en Algérie de dire que c’est l’armée qui a la haute sur l’Etat. Cet état de fait largement partagé par les Algériens est le point de non-retour du Hirak lorsqu’il prône un « Etat civil et non militaire ». Les contorsions dithyrambiques provoquées par le chef d’Etat Major et sa clique n’ont aucun effet sur le public algérien.

Au nom de la corruption, rien n’est fait lorsqu’on emprisonne des premiers ministres, des ministres, des officiers supérieurs de l’armée, des hommes d’affaires, etc. Tout au contraire la population algérienne tourne à la dérision la lutte anticorruption en évoquant la participation du général lui-même à la fraude générale. Et encore aujourd’hui, le général n’entend pas bien le message qu’on lui envoie quotidiennement. Il ne comprend pas le message.

Pourtant le message est clair. Il est celui de la dépossession de la légitimité populaire par l’armée. Les citoyens en Algérie ne cessent de scander l’usurpation du pouvoir de l’Etat par l’armée. Décidément, il ne veut pas comprendre que le plus grand crime commis en Algérie c’est le détournement de la révolution par une bande qui n’a même pas fait la guerre.

Ainsi, le point de non-retour est précisément, la tentative du général Gaïd Salah de voler une nouvelle fois la légitimité populaire aux Algériens en organisant des élections présidentielles truquées d’avance.

S’il y a leçon à retenir du hirak c’est bien la dénonciation de la fraude comme au bon vieux temps du parti unique. Il y a encore mieux des leçons à tirer de la lutte engagée par les Algériens pour reconquérir leur indépendance.

On n’aurait pas dit mieux que la souveraineté du peuple n’a pas besoin de tutelle. Plus encore c’est au peuple de choisir la voie et les moyens pour décider du système politique qui lui convient. Dans ce sens, la constituante est la solution la plus adéquate pour répondre aux revendications du peuple algérien. 

Elle s’inscrit dans la voie toute tracée pour que le peuple retrouve enfin sa légitimité. Elle permet à la société civile de se démarquer de l’Etat en s’organisant autrement que sous la forme satellitaire du régime en place. L’autonomie des organisations non gouvernementales ouvre la voie à de nouvelles perspectives politiques qui permettront à coup sûr aux Algériens de défendre leurs propres intérêts qui ne sont pas obligatoirement ceux de l’Etat. Du coup, l’antagonisme de l’Etat et de la Société se trouve au centre des âpres négociations. Le principe tout aristotélicien de l’isonomia ou (la Djemâa mais avec la présence des femmes), se place au centre des débats nécessaires à la vivification du politique.

Du reste, l’autonomie des associations envers l’Etat rend caduc le clientélisme et renforce la neutralité de l’espace public. En ce lieu, il se peut que des assemblées comme celles qu’organise aujourd’hui le hirak puissent se tenir pour débattre en dehors de tout encadrement par les institutions étatiques, de l’économie, de la société ou de la religion, etc.

A certains égards, dans la situation algérienne autant la religion que l’élaboration des choix économiques peuvent susciter de passionnels échanges. D’autant que l’organisation de telles rencontres publiques hors des murs est la seule manière de pérenniser la liberté d’expression.

Enfin, il nous reste à méditer sur ce qu’écrivait le très indépendantiste algérien Frantz Fanon : «Le nationalisme n’est pas une doctrine politique, n’est pas un programme. Si l’on veut vraiment éviter à son pays ces retours en arrière, ces arrêts, ces failles il faut rapidement passer de la conscience nationale à la conscience politique et sociale.» Frantz Fanon, Les damnés de la terre.
 

Auteur
Fateh Hamitouche
 

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