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PUBLICATION

"Ouâf" de Varol Kémal : Mikasa, le chien-témoin du conflit kurde

Si certaines maisons d’éditions françaises publient de temps en temps des livres venus de Turquie, très souvent les mêmes auteurs turcs, le traducteur Sylvain Cavaillès a créé en 2017 la maison Kontr pour « ouvrir une nouvelle fenêtre sur les littératures venues de Turquie » (présentation de l’éditeur). 

Chez Kontr, paraît en septembre Ouâf de Kemal Varol. Le roman est centré sur Mikasa,  un chien avec certaines  qualités d’humain : il est pourvu d’une conscience, d’une mémoire, d’une langue, et de sentiments…

À l’enfance il a été répudié  par sa maman parce qu’il a approché un humain. Il devient alors un chien errant, et se joint à  d’autres animaux   de son espèce pour créer  un groupe.

Un jour, il découvre dans la rue Melsa, la chienne du  parti  des gens de l’Est dont elle garde le bâtiment. Il tombe amoureux d’elle. Le  jour de leur premier «baiser», les gens de l’Ouest interviennent dans ce quartier sensible et séparent les deux amoureux. Melsa disparaît  nulle part et Mikasa est engagé dans l’armée de l’Ouest comme chien démineur. L’ennemi principal des deux est Turquoise, haut grade militaire. 

Mikasa est affecté ensuite dans une caserne de l’Est, région-ennemie des gens de l’Ouest. La guerre atteint le  paroxysme. « (…) Au-dehors avait lieu une guerre civile  qui ne disait pas son nom. On évacuait les villages, on attaquait les gens en pleine rue… » (p17)

Un certain jour, Turquoise fait son apparition dans la dite caserne   pour  bien durcir la lutte. Au lieu d’indiquer les bombes, Mikasa se venge en laissant des explosions emporter la section lors d’une marche dans les montagnes menée par son rival.

Mikasa se trouve ainsi dans un refuge avec des roues à la place des pattes, le corps abîmé par les blessures, le cœur déchiré par l’absence de Melsa, et la tête  lourde de souvenirs. Il raconte alors son histoire aux  occupants du lieu pour sauver la mémoire. 

Ici, une chienne tombe amoureuse de lui, mais son cœur ne bat que pour Melsa. Se laissera-t-il aller dans cette nouvelle passion pour avoir  des chiots à qui léguer  sa mémoire ?  

Le thème principal du  roman est la guerre, précisément le conflit kurde qui oppose l’Etat turc et le Kurdistan turc. Cependant, les narrateurs n’utilisent pas les mots «kurde»  et « turc ». Ils se contentent d’y faire des allusions avec les deux  désignatifs «Est » et « Ouest ». Le lieu principal où se passe  la fiction est une région de l’Est, allusion à Diyarbakir et ses environs, le cœur du combat et de la culture kurdes. 

Ce procédé  est choisi par l’auteur pour échapper peut-être  à la censure  tant que ce sujet reste très sensible en Turquie et beaucoup d’écrivains et journalistes l’ayant  traité  avec audace, se trouvent en prison. Le roman dénonce la guerre dans le Kurdistan turc et toute  guerre au monde. 

La fiction  se déroule principalement au début des années 1990, période sanglante du conflit kurde en Turquie. 

Qui dit guerre dit mémoire. En racontant, les narrateurs sauvent la mémoire en léguant les souvenirs aux autres.  La structure narrative illustre  bien ce fait : trois voix racontent ; la première est celle d’un « petit-fils » de Mikasa utilisant une narration omnisciente et l’expression « mon grand-père »; la deuxième est celle de Mikasa lui-même utilisant le JE ; la troisième  (courte) est  celle d’un fils de ce dernier utilisant l’expression « Mon père ». Voilà, du grand-père, au père, au fils, au petit-fils, aux autres, la mémoire est sauvée contre l’oubli et l’effacement _ deux maux contre lesquels luttent  depuis des lustres les Kurdes. «  Le pire de la guerre est ce qui se poursuit dans les mémoires » (p239).

Sur arrière-plan de guerre, le roman peint une belle histoire d’amour  avortée par le conflit. Il s’agit d’un hommage aux amours persécutées par la haine, la guerre, la frontière…L’amour est plus fort que la guerre ; en cherchant les bombes, Mikasa pense à Melsa et oublie sa tâche. 

Dans le roman, les chiens côtoient les humains. Les animaux  sont personnifiés comme dans les fables. « Mais je ne cessais  de penser à Melsa.  Jour et nuit, son image évanescente flottait devant mes yeux. Mon affliction était ineffable » dit Mikasa (p96). Les chiens sont donc des sources de sagesse et de morales. Certaines de leurs phrases ont un caractère pédagogique.

Pourquoi ce choix ? L’auteur recourt à la sagesse animale pour échapper peut-être à la censure  qui sévit en Turquie, surtout en ce qui concerne la cause kurde. Le recours à la fable donne aussi un caractère universel à ce roman ancré dans une région du Kurdistan turc.  Ainsi, l’auteur s’appuie sur divers procédés comme  le non-dit,  le symbole, le deuxième degré, l’allusion…

La narration est l’élément le plus captivant. Le récit avance à deux voix alternantes : le petit-fils raconte  puis Mikasa narre dans le chapitre suivant. L’un raconte un passé  antérieur, l’autre un passé plus antérieur encore. Dans le dernier chapitre les deux narrations se fusionnent et font apparaître un troisième narrateur.

L’humour est omniprésent. Il sert notamment à dire autrement des vérités dures et à alléger les douleurs de la guerre ; dire l’indicible avec ruse plus que faire rire. « Momo (soldat) voulait qu’on plante du cannabis sur sa tombe » (p225.) 

L’auteur Kemal Varol s’est inspiré de sa vie aussi sans faire de l’autobiographie. Par exemple, le lieu de la fiction Diyarbakir est la région où il est né et où il vit. Comme son personnage Mikasa, l’auteur témoigne du confit kurde avec l’art romanesque. 

Bien qu’impossible, humaniser un chien donne une grande beauté à ce livre ; puisqu’un beau livre est aussi celui qui raconte  l’impossible en gardant la logique et la cohérence (lire l’annexe de Empreinte à Crusoé de Chamoiseau). Autrement dit, si ce roman se réduisait au réalisme  parfait  et se passait des  chiens-sages, il perdrait tout intérêt. 

Le  roman a un petit point faible qui n’altère  point la grande beauté du roman : l’auteur explore superficiellement le conflit kurde et   s’attarde parfois sur  des détails minutieux, redondants, comme la routine au refuge ou dans la caserne. Par exemple, la destruction massive des villages kurdes (une des méthodes de l’Etat turc) est évoquée en quelques phrases seulement, superficiellement. La discrétion qui voile le thème du conflit kurde est due peut-être à la censure étatique qui guette  les plumes qui s’en saisissent. 

La traduction (le rôle du traducteur est souvent effacé par la critique littéraire) est agréable à lire. Plus qu’un traducteur, Sylvain Cavaillès est docteur en études turques, partageant sa vie entre les deux rives France-Turquie. Sa traduction n’est pas centrée uniquement sur le texte, mais sur des détails extérieurs aussi ; il ajoute des notes explicatives pour permettre l’immersion du lecteur dans le roman comme s’il était écrit directement en français.    

Imprégné d’humour et de sensibilité, limpide et profond, Ouâf est un cri contre la guerre, un hommage à l’amour et au monde canin maltraité, et aussi un appel pour sauver la mémoire collective. Une belle fable qui  peint, par les mots des chiens,  l’humain et son rapport au monde.

L’auteur : né en 1977 dans la région de Diyarbakir, Kemal Varol est un poète et romancier. Son roman Ouâf a reçu plusieurs prix et se ar adapté en film d’animation. 

Ouâf, Kemal Varol, éd. Kontr, trad (turc) par Sylvain Cavaillès, France, 2020.

Point fort du livre : la structure narrative (le comment raconter) 

Belle citation : « Le pire aspect de la guerre,  c’est de vous faire oublier, après un certain temps, qui a raison.  Dans cette caserne isolée en montagne, loin de tous les évènements, on se fichait pas, à vrai dire, de savoir qui avait raison et qui avait tort »  (191)

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Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur