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Mémoires d’un émigré

Passeport et arbitraire à Alger : quand tout a failli capoter !

Dans les précédentes chroniques, nous vous avions relaté une série de péripéties aux frontières, par la grâce du passeport vert. Mais bien souvent, ces mésaventures ne sont rien par rapport aux rouages et à l’inertie administrative qu’il faut affronter en Algérie, avant d’arracher le graal de la délivrance. 

Quelques mois avant mon premier stage à l’EIST, prévu pour novembre 1988, mon passeport arrivait à expiration. Il a donc fallu faire une demande de renouvellement auprès de la mairie. Quelle ne fût ma surprise et mon effarement quand j’ai reçu un avis défavorable, un ou deux mois après l’avoir déposé à la mairie de Bab-Ezzouar.

Bien que surpris, je n’ai pas tardé à en connaître le motif : ma conduite en état d’ivresse, quatre années auparavant fait que mon nom était sur une liste rouge. Mon dossier avait été bloqué par les services de police concernés. Des services qui rejettent de nombreux dossiers de façon expéditive.  Ces rejets sont plus fréquents qu’on ne le croit.

Pour les mêmes raisons, un ami avait connu les mêmes déboires. Il s’était juré qu’une fois le problème réglé, il quitterait l’Algérie à jamais. Il tint parole, puisque cela fait plus de trente années qu’il n’y a plus mis les pieds. Voilà comment on a vidé l’Algérie d’une partie de sa substance ! Et on s’acharne encore à la vider du peu qui reste

Le soir même, autour d’une bière, j’en parle à un collègue et voisin, enseignant à l’USTHB aussi. Paniqué à l’idée de rater mon stage, je ne savais que faire mais lui me souffle la solution dès la première gorgée : -écoute, me dit-il, demain, habille-toi bien, prends ton cartable et rends-toi au commissariat central pour exposer ton affaire !

Ce que je fis !

Pour entrer dans l’enceinte du commissariat central, il fallait vraiment avoir une raison valable. La mienne l’était-elle suffisamment ? Je n’en savais fichtre rien, mais il faut dire que ce jour-là ma bonne étoile ne me lâchait pas.

Le premier barrage de sentinelles franchi, je pénétrais au commissariat et demandais une audience au commissaire divisionnaire. Ce ne fut pas lui qui me recevra mais un subalterne qui s’avéra gentil et courtois.

Quand je lui expose mon problème il fut vraiment compréhensif et me dis : -on ne va pas tout de même pas vous bousiller votre carrière pour une petite histoire de conduite en état d’ivresse. À qui le dites-vous, me disais-je, en mon for intérieur. -Je m’occupe de votre dossier, poursuit-il.

Quelques minutes plus tard, le voilà revenant avec toute la paperasse pour me la remettre : -C’est vraiment une exception que je fais pour vous ! En principe, je n’ai pas le droit de vous remettre directement le dossier, mais pour ne pas vous retarder, le voici, et rendez-vous à la mairie pour vous faire délivrer votre passeport !

Ce que je fis sur le champ. Pour une fois, vive la police !

À la mairie, on traite mon dossier comme si j’étais fils de ministre ! C’était la première fois que quelqu’un débarque avec le dossier du commissariat dans les bras ! Je ne pouvais donc qu’être fils de ministre ou de général !

C’est ainsi que je réussis l’exploit de me faire délivrer mon passeport en quelques heures, par un après-midi du mois de septembres 1988, soit moins d’un mois avant mon premier déplacement dans le cadre de l’accord de coopération avec le laboratoire d’optronique de l’EIST (*). Comme quoi, la vie est une série de hasards qui peuvent vous propulser suivant des trajectoires diamétralement opposées, du meilleur au pire ou l’inverse. Sans cette cascade d’imprévus, nous partagerions encore la même portion de ciel qu’Ali Belhadj et Naïma Salhi ! Que d’y penser, ça fait froid dans le dos…

Petite anecdote relative à ce passeport : en ce même jour du mois de septembre, j’ai failli perdre ce document pour lequel j’avais tant combattu. En effet, avant d’entreprendre mon voyage, il me fallait une nouvelle paire de chaussures (je n’allais tout de même pas débarquer à Paris avec des chaussures qui ont fait la guerre 14-18 !). Je me rendis donc à un magasin pas très loin du commissariat, toutes sortes de documents bien lotis dans une chemise en carton.

En m’asseyant pour essayer un modèle, je dépose la chemise sur une chaise à proximité. Chaussures en mains, je sors du magasin, oubliant mes documents. J’ai dû faire quelques centaines de mètres avant que mon subconscient ne me fasse réaliser ma grosse bourde.

C’est avec un sprint à battre Karl Lewis que je remontais la pente de la rue pour récupérer ma chemise, laquelle se trouvait encore sur la chaise où je l’avais déposée. C’est, je crois bien, ce jour-là que la chance commençait enfin à me sourire…Même si, bien souvent, cette chance il fallait savoir la pister par la suite. (À suivre).
 

(*)https://www.lematindalgerie.com/mes-combats-pour-la-survie-letranger-iv-avec-lema-gouilles-leist-ma-tuer
 

Auteur
Kacem Madani