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PRECISION

Pavillon algérien à la 58e Biennale de Venise : un Temps pour briller

Hellal Mahmoud Zoubir, Commissaire de l’exposition, nous a fait parvenir ce texte de présentation de l'exposition des artistes algériens lors de la 58 ème Biennale de Venise. Ces artistes, faut-il le rappeler, ont pris part à ce rendez-vous artistique sans le moindre financement du ministère de la Culture.

La propension à différer, à remettre au lendemain les décisions cruciales d’un épanouissement et d’un rayonnement, d’avoir une attitude à tergiverser, à être volontairement en attente, sont tous les aspects de l’inertie ambiante qui nous invitent à réfléchir sur l’action nécessaire à déterminer pour rendre possible le développement et l’épanouissement des artistes dans leur société.

Ils ne se lèvent tôt que quant il le faut, mais souvent leurs nuits sont blanches, leur réveil est lent, leur action pertinente illumine l’obscurité de la bêtise humaine et ne nous laisse jamais dans l’indifférence et l’oubli.

Sont-ils pour autant des artistes qui ne peuvent être présents dans la contemporanéité ? Plusieurs questions à discuter à travers leurs œuvres, ces artistes ont-ils une réelle capacité à s’isoler, se cacher des tendances pour mieux en saisir les prémisses d’une lumière savante et aveuglante ou bien les a-t-on maintenu caché dans l’ombre, à l’abri de toutes les lumières qui les feront briller tel un astre ?

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Pourquoi doivent-ils prendre autant de temps pour réagir lorsqu’il s’agit pour eux de se montrer sous la lumière? Pensent-ils toujours avoir suffisamment de temps et d’élan pour sauter dans la lumière, dépasser la frontière de l'assombrissement pour se remettre à briller à travers la création d’artefacts luisants ? Ces artistes sont-ils suffisamment persévérants pour s’inventer des lumières, des temps et des actions pour transcender l'immobilisme et l’inertie qui a envahi leur consortium, leur monde qui les entoure, qui les habite et qui les englobe, de telle façon qu’une chrysalide est prête à éclore ? Doit-on croire qu’ils ont vraiment mal au corps, qu’ils vont courber l’échine pour se métamorphoser, se transformer et renouveler le monde qui les entoure ? L’inertie fait-elle d’eux des procrastinateurs comme le suggère Le philosophe John Perry de l’Université de Stanford dans son livre intitulé The Art of Procrastination: A Guide to Effective Dawdling, Lollygagging and Postponing.Néanmoins, l’audience néophytes ignore à tort que l’artiste est un être procrastinateur qui finit souvent, à force de s’inventer des imaginaires pour ne pas faire ce qui le paralyse, par être plus productif et créatif que les autres.

C’est ce que le philosophe appelle la procrastination structurée pour les décrire. Est-ce tout simplement la description que se font les citoyens sur les artistes de leur société, tant tôt inertes, tantôt créatifs du monde des arts visuels, et pourtant ce sont ces artistes qui éclairent les citoyens par leur perception et leur esthétique de formes et de couleurs, déployant ainsi leur vision qu’ils confrontent au monde, puisqu’ils nous offrent après ce processus de chrysalide l’éclatant pavillon brillant. Pour ce qui nous concerne, nos artistes, sont-ils les protagonistes créateurs de leur société et de leur temps?

Faut-il les considérer comme étant des citoyens hors du commun? En 1974, je découvre une correspondance de Karl Marx adressé à Arnold Ruge en 1843, dont une phrase sera pour part un leitmotiv durant toute ma carrière « Etant donné qu’il ne nous appartient pas de forger un temps qui vaille pour tous les temps à venir, il est d’autant plus certain que ce que nous devons faire pour le présent, c’est une évaluation critique impitoyable de tout ce qui est, impitoyable au sens où notre critique ne doit craindre ni ses propres résultats, ni le conflit avec les pouvoirs établis. » Ralph Rugoff, commissaire de la 58ème édition de la Biennale de Venise, nous propose le titre «Puissiez-vous vivre une époque intéressante», un questionnement qui m’a interpellé et propulsé immédiatement dans la réalité de la société algérienne, l’actualité vient ponctuer ce processus de changement d’époque.

Après un laps de temps pour réfléchir au fondement de sa question, j’ai formulé ma réponse avec un titre « un temps pour briller ». Ces artistes sont des résilients par excellence, des êtres qui apportent de la lueur pour nous faire scintiller dans l’obscurité du vide existentiel, il est grand temps de briller avec notre lumière pour vivre l’époque intéressante. Le concept de la résilience, définit dans les ouvrages scientifiques de Boris Cyrulnik, neuro -psychiatre,est lié à la résistance qui permet à un individu affecté par un traumatisme de se reconstruire.

De l'anglais Resilience qui vient du verbe latin resilio, littéralement sauter en arrière, d'où rebondir et résister face au choc et à la déformation. Le choix du concept du Pavillon Algérien et de ses artistes est en rapport direct avec la question de la résilience, il faut savoir que tout choix est excluant et le mien s’est basé sur la pertinence des parcours artistiques d’artistes endurants et résistants, qui présenteront le Pavillon Algérien, je dois également composer avec la tradition de la Biennale de Venise, dont le principe des pavillons nationaux est de présenter qu’un seul artiste ou un nombre très restreints.

Mon regard s'est porté sur certains artistes, ceux qui sont restés en Algérie, leur combat a été de se forger une perception, de résister aux inerties qui les entourent, qui les assaillent, ils nous proposent un autre regard et une manière de faire pour éviter les scléroses et la procrastination ; mais j’inclus également ceux qui ont quitté leur pays, ceux qui sont partis après la décennie noire des années 1990 pour aller chercher un ailleurs meilleur, un départ pour se confronter au monde global et aux autres perceptions, processus indispensable pour forger un autre regard, une distance nécessaire, pour vivre d’autres expériences, ce que ne pouvait pas leur offrir la vie artistique de leur pays.

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Les œuvres qui seront présentées vont refléter leur singularité esthétique, leur perception illuminée et leur manière distanciée de voir le monde, en corrélation avec leurs questionnements sur leur société pour aller vivre vers une époque intéressante. Je conçois le désir de présenter le Pavillon algérien à la Biennale de Venise comme une chance de mettre certains d’entre eux, sous la lumière, au devant de la scène, parce qu’ils peuvent nous donner un nouvel élan qui nous a tant manqué durant ces dernières années, parce qu’ils sont nos avant-gardes, nos faiseurs de lumière.

Hellal Mahmoud Zoubir, Commissaire de l’exposition 

Auteur
Hellal Mahmoud Zoubir
 

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