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REGARD

Pour que continue notre histoire commune !

"Les longs souvenirs font les grands peuples. La mémoire du passé ne devient importune que lorsque la conscience du présent est honteuse." Charles de Montalembert

Je ne sais par où commencer. Je ne sais même pas si je dois commencer d’ailleurs. Maintenant. Ou si je dois remettre ce commencement à plus tard. Tout se mélange dans ma tête. Tout y est sens dessus dessous. Magma. Tout est encore mélangé à cet instant où j’écris. Je me rappelle du 20 novembre 2015. Quelques jours après l’horrible massacre du Bataclan.

Une semaine juste après cette ignominie. Ou alors ? Nous sommes à cinq ans et quelques mois près. Tout se mélange. Ou bien il y a bien plus longtemps. Ou il y a une trentaine d’années. À une ou deux années près. Ou bien dans le futur. Ou il y a juste un instant. À peine ! Le commencement est incertain. Un 10 mai peut-être. Les dates se mélangent. Les événements aussi. Le 12 avril ou le 11 juin de telle année. Encore. Pourquoi ? Pourquoi donc ? Parler. Ne pas reprendre son souffle. Je devrais rester à ma place. Silencieux. Observateur. Fantôme. Témoin. Je devais y rester. Normalement.

Pourquoi suis-je encore obligé de témoigner, de parler, de pointer du doigt ? Je ne devrais plus maintenant. Je devrais me taire. On fait tout pour me faire taire. Normalement. L’événement m’a cloué. Il m’a donné du ressort. Je parle de plus en plus fort. Et mon index est constamment pointé sur la pourriture. Les événements ? Lesquels ? Il y en a tant. Les histoires muettes qu’on oublie.

La tuerie de Charlie. La décapitation de Samuel Paty. Ne jamais oublier. Ne jamais pardonner. Il y a tant d’histoires abjectes à dire. Le devoir de mémoire. Ne jamais oublier. Pour ne pas recommencer. Comme neuve, la conscience. Laver. Frotter. Nettoyer. Récurer. Les recoins du cerveau. Propres comme des sous neufs. Plus de traces. Plus de sang. Plus de massacres d’innocents. Plus de crachats au visage de la République. Plus de larmes sur le beau visage des mères. 

On se souvient un instant pour pouvoir oublier tout le reste du temps. Je ne veux pas oublier. Je ne veux pas me taire. Malgré les insultes et malgré les menaces. Parce qu’on veut me clouer le bec. Je ne sais plus par où commencer. Par où ça a commencé. Un jour, je dirai tout. Il était une fois. Je ne sais pas si c’était une fois ou plutôt d’innombrables fois. J’emmagasine tout. Aujourd’hui, j’ai tout le poids du monde dans ma tête, je porte tout le fardeau de la planète sur mes épaules, je traine derrière moi les tonnes de tourments que mon pays supporte.

J’ai un trou dans le cœur. J’ai une brèche dans le ventre. Je suis un gouffre. Je vais parler par toutes ces déchirures. Par tous mes yeux et par toutes mes bouches. Je suis toutes les femmes du pays et je suis tous les hommes de la nation. Je suis présent. Comme j’ai toujours été là. Debout. Je pourrais être ailleurs. Je suis mort avec vous. À cet instant même. Je suis vivant pour continuer votre vie et pour prolonger mon combat. Pour ne pas vous oublier. Je respire par vos poumons. Pour raconter votre histoire. Vos vies sont éparpillées sur le sol. Froissées. Déchirées. Brûlées. Je vais recréer vos visages. Et vos sourires. Pour que la bête ne gagne jamais.

Et pour que continue notre histoire commune. À tout jamais !

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain